Donnie Darko de Richard KELLY

DONNIE DARKO

Richard Kelly

2001

Donnie Darko est le premier long métrage du réalisateur américain Richard KELLY (26 ans au moment du tournage) qui en a écrit le scénario (scénario écrit quelques années auparavant, dit-il, alors qu’il était encore au lycée), sorti au cinéma en 2001, d’une durée de 1 heure 49 imposée par les producteurs (initialement de 2 heures 30) et tourné en 28 jours. Nommé à 21 récompenses, le film a gagné 11 prix. Il a terminé en deuxième position du classement des « 50 plus grands films indépendants de tous les temps » du magazine Empire, juste derrière Reservoir Dogs de Quentin Tarantino et il est devenu un film culte.

Le quatrième film et second long-métrage de Richard Kelly Southland Tales a concouru au festival de Cannes en 2006 avec un accueil mitigé. En 2008 Kelly a réalisé The box et il travaille actuellement sur un long-métrage en 3D, thriller se déroulant à Manhattan en 2014.

Ses films ont des thèmes communs autour du voyage dans le temps et du sens de l’existence. Ses héros vivent en marge de la société américaine et évoluent tant bien que mal dans un monde insatisfaisant, y découvrant à l’occasion une raison d’être et de mourir : l’amour.

Il est à noter que le  père de Kelly a travaillé pour la NASA  sur le programme Mars Viking Lander dans les années 1970, pour développer la première caméra pouvant prendre des clichés de la planète rouge (dans The box, le mari travaille sur ce projet). Richard Kelly est né et a grandi en Virginie (à Midlothian), il  a mené à leur terme des études cinématographiques à la prestigieuse School of Cinematic Arts de University of Southern California.

Malgré l’enveloppe budgétaire serrée (4 500 000 dollars) qui excluait d’embaucher des vedettes, le réalisateur a su trouver des acteurs particulièrement efficaces :

  • Jake GYLLENHAAL / Donald « Donnie » Darko (sa ressemblance avec le réalisateur est à noter)
  • Maggie GYLLENHAAL  sa sœur / Elizabeth Darko, sa sœur à l’écran

Leur père est réalisateur et leur mère scénariste. Jake a fait ses débuts à l’écran à l’âge de onze ans et après deux ans à l’université de Columbia, a enchainé les rôles au théâtre et au cinéma, s’imposant comme une étoile montante de Hollywood. L’année 2005 lui sera particulièrement bénéfique avec trois films dont Le Secret de Brokeback Mountain de Ang Lee (film indépendant au succès à la fois critique et public retentissant) où il interprète le rôle de Jack Twist qui lui vaudra plusieurs nominations ou prix d’interprétation.

  • Jena MALLONE / Gretchen Ross
  • Drew BARRYMORE / Karen Pomeroy
  • Mary McDONNELL / Rose Darko, mère de Donnie
  • Katharine ROSS / Dr Lilian Thurman (la « mademoiselle Robinson » du Lauréat, qui n’avait pas tourné depuis 15 ans jusqu’à ce retour à l’écran)
  • Patrick SWAYZE / Jim Cunningham (qui casse ici son image dans un étonnant contre-emploi)
  • Noah WYLE / Dr Kenneth Monnitoff
  • Holmes OSBORNE / Eddie Darko, père de Donnie
  • Daveigh CHASE / Samantha Darko
  • James DUVAL / Franck

Le film, entre thriller,  film fantastique, science-fiction, à l’atmosphère étrange,  oscillant entre  l’univers de Philip K. Dick et l’imaginaire d’un David Lynch, est un objet à part  dans le cinéma américain.

Il a pour personnage principal Donald « Donnie » Darko, un adolescent de seize ans, intelligent mais perturbé, souffrant de somnambulisme et d’hallucinations, pris en charge par un psychiatre.

L’action du film se déroule pendant la campagne pour  les élections présidentielles de 1988 aux États Unis, en Iowa, dans la ville fictive de Middlesex (on peut s’interroger sur le choix de ce nom …).  La dimension politique du film est nettement posée dès la première scène de repas qui réunit la famille Darko dans une discussion animée à propos des élections présidentielles.

Donnie Darko vit dans une famille américaine de la petite bourgeoisie. Ses parents sont plutôt sympathiques même si son père a les idées réactionnaires de l’américain moyen. Sa mère est sans doute dépressive, elle a toujours un verre de vin à la main et Donnie lui renvoie qu’elle devrait peut-être reprendre ses « foutues pilules ».

Il a deux sœurs, une plus jeune qui prépare un numéro de danse pour un gala de son école et qui s’intéresse aux licornes, une sœur aînée qui va entrer à l’université et qui a une relation amoureuse.

Après une scène d’introduction (durant le générique et avant le titre) où  un long travelling à la steadicam, nous fait découvrir un jeune homme allongé sur une route en lacets, sur les hauteurs d’un paysage brumeux, un vélo abandonné sur le bas-côté (scène tournée à deux heures du matin, sur la côte de Californie). Le jeune homme se relève dans un mouvement tournoyant de la caméra, sourit tandis qu’apparaît le titre, son nom, enfourche son vélo et descend avec énergie la petite route de montagne sur un fond de musique. Gros plan sur un panneau où se détache en noir (avec une graphie en « flammes ») « Middlesex Halloween Carnival 26 au 30 octobre ». [Musique : The killing moon]

Arrivant au niveau des habitations, Donnie croise une voiture rouge (c’est Franck qui vient de déposer Elizabeth) et deux jeunes filles qui font du jogging. Il arrive chez lui, une maison pimpante, la Porsche de son père garée dans l’allée, celui-ci, un souffleur de feuilles à la main, taquine la sœur aînée, la plus jeune sœur fait du trampoline, tandis que la mère, allongée dans le jardin, un verre de vin blanc posé près d’elle,  lit IT (Ça) de Stephen KING…[Roman d’horreur paru en 1986 et le plus vendu aux USA cette année-là : il raconte la lutte entre sept enfants terrorisés devenus adultes et une entité maléfique « Ça » qui prend la forme des peurs les plus profondes et qui se présente sous la forme d’un clown]. Donnie ouvre le réfrigérateur sur lequel est accroché un papier : « Où est Donnie ? ».

Nous voyons ensuite la famille réunie à table. La sœur aînée annonce qu’elle va voter Dukakis ce qui étonne son père (la part de pizza qu’il s’apprêtait à manger reste suspendue dans sa main). Elle doit aller à Harvard. Elizabeth et Donnie se  disputent de façon très agressive, avec des propos crus. Seule la mère intervient tandis que le père se bouche les oreilles. La dispute a démarré avec la réponse de Donnie à l’interrogation de Samantha, la petite sœur, sur le moment où elle pourrait trouver un mari : « pas avant la classe de 4ème ». Cette réponse de Donnie et l’insistance de ce dernier fait réagir vivement Elizabeth, la sœur aînée, qui lui demande pourquoi il ne prend plus son traitement (on peut en déduire que c’est en effet à cette époque qu’elle a elle-même commencé sa vie sexuelle). Politique,  entrée dans la sexualité génitale,  thérapeutique, les sujets sont d’emblée posés.

Scène suivante : Donnie est dans sa chambre et lit, sa mère frappe à la porte et entre ce qui le rend agressif. La discussion est animée, la mère s’inquiète des sorties nocturnes de Donnie et dit qu’elle ne reconnait plus son fils. Elle ne comprend pas son changement (ce n’est plus son « petit garçon » comme le souligne le changement de décor de la chambre de Donnie après sa reconstruction : le jeu de fléchettes et les posters de super-héros sont remplacés par des photos de pinups…).  Donnie renvoie sa mère lui disant qu’elle devrait peut-être reprendre des médicaments. Après qu’elle soit sortie Donnie insulte sa mère, la traite de « bitch »tout en ayant l’air contrit. Dans la chambre conjugale, la mère en fait part au père peu réactif, allongé sur leur lit (il lit encore Stephen KING, Les Tommyknockers, publié en 1987, où un vaisseau  extraterrestre découvert par une femme écrivain, va exercer une influence sur les habitants d’une ville, leur donnant une grande inventivité mais leur enlevant leur humanité et leurs valeurs éthiques, jusqu’à ce qu’un poète s’emploie à les en délivrer au prix de sa vie).

Donnie dans la salle de bains ouvre la porte miroir de l’armoire de toilette (nous retrouverons à plusieurs reprise cet « effet miroir », supposé réel avec le reflet de Donnie dans la porte, fantasmatique avec l’espèce d’écran liquide qui le sépare de Franck), il prend une boite de médicaments et avale des cachets, tandis que son père, insomniaque, se lève et regarde la télévision [discours respectifs de Dukakis et Bush sur le Panama de Noriegua, la lutte contre les « contras » et le trafic de drogue en Amérique latine…].

Une horloge marque minuit. Dans une profusion de références et clins d’œil au contexte idéologique et culturel des personnages et donc de leur auteur, avec une ambivalence certaine vis-à-vis des personnages qui s’animent sous nos yeux, le décor est planté. Le spectacle va pouvoir se déployer. Comme un titre de chapitre apparaît sur fond noir : « 2 octobre 1988 ».

A partir de là, le film est en effet construit comme une boucle, l’histoire finissant comme elle débute, à la manière d’une nouvelle extraordinaire d’Edgar Allan Poe.

La nuit du 2 octobre, le réacteur d’un avion de ligne s’écrase sur la maison et la chambre de Donnie qui échappe à la mort car, victime d’une crise de somnambulisme, il était à ce moment à l’extérieur de la maison. A la fin du film, il meurt car il est alors dans sa chambre.

Comment en est-il arrivé là ? Le film propose au spectateur différents points de vue, réels, imaginaires, supposées réels ou non, le « décor » et l’ « envers du décor » des divers protagonistes. C’est dans  la parenthèse de ces deux événements qui n’en sont qu’un (ce paradoxe qui anime le film : comment en essayant d’échapper à un sort funeste, on n’y échappe pas), que le film déploie la vision pathologique du monde de Donnie Darko et nous propose sa néo réalité créative, si envoutante que les critiques et les spectateurs débattent encore d’interprétations logiques qui pourraient rationaliser les contradictions du film, l’absurde, rendre étanche ce qui est supposé relever de la réalité et ce qui est supposé relever de la fiction, afin de conforter notre perception intelligible du monde.

Donnie a un ami imaginaire, nommé  Franck, déguisé en lapin géant, au visage effrayant et à la voix artificielle. Lorsque Donnie échappe par miracle à la mort, celui-ci lui annonce que la fin du monde adviendra dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes (chiffres écrits sur le bras de Donnie lorsqu’il se réveille sur la pelouse du terrain de golf).

Franck donne à Donnie des missions à accomplir avant cet événement, provoquant une chaine d’événements : il saccage les conduites d’eau et inonde son lycée. La fermeture provisoire du lycée lui donne l’opportunité de faire d’une nouvelle camarade de classe, Gretchen Ross, sa petite amie.

Alors que Donnie et Gretchen vont au cinéma voir Evil Dead  et La dernière tentation du Christ , cette dernière s’endort et Frank apparaît à Donnie. Ce dernier se révèle être un adolescent de son âge dont l’œil droit est crevé. Le même œil que celui qu’avait visé Donnie de son couteau lors d’une précédente hallucination. Frank montre un portail temporel à Donnie, et lui ordonne d’incendier la maison de Jim Cunningham, une sorte de gourou, interprété par Patrick Swayze, « coach de la motivation », qui était intervenu au lycée, et dont la théorie simpliste sur la division du monde entre la peur et l’amour avait navré Donnie.

Cette seconde mission entraîne la découverte de matériels pédophiles et l’arrestation de Cunningham.

Donnie s’intéresse au voyage dans le temps et découvre grâce à son professeur de sciences, le Professeur Monnitoff,  le livre La philosophie du voyage dans le temps (The philosophy of the travel time) dont l’auteur est une vieille femme centenaire originale qui a exercé comme professeur au lycée après avoir été nonne …  connue sous le nom de « Grand-mère-la-mort » car elle erre le plus souvent sur la route.

Donnie voit des formes tentaculaires à l’aspect liquide (rappel du film Abbyss) sortir de la poitrine des gens qui l’entourent indiquant les endroits où ils se rendront, leur futur proche. Il suit son propre tentacule jusqu’à la chambre de ses parents où il trouve leur revolver caché dans l’armoire, dont il s’empare.

Le 29 octobre, soit 27 jours après la prédiction de Frank, la mère de Donnie amène sa plus jeune sœur à Los Angeles pour participer à un concours de danse (déplacement indirectement induit par l’incendie déclenché par Donnie, car la mère de Donnie remplace Kittie Farmer, la professeur de gymnastique hystérique qui aurait dû les accompagner si elle n’avait pas pris la tête d’un groupe de soutien à Jim Cunningham). La sœur aînée profite de la maison vide pour fêter son entrée à Harvard . Au cours de cette soirée costumée (Donnie porte une combinaison imprimée d’un squelette tandis que le costume d’Elizabeth est selon la volonté du réalisateur, un hommage à Lolita de Stanley Kubrick), Donnie et Gretchen qui a elle-même une histoire familiale compliquée et traumatisante, se retrouvent dans la chambre des parents (musique Under the milky way de The Church).

Donnie est frappé d’une nouvelle hallucination, il entraîne Gretchen et deux autres amis chez « Grand-mère-la-mort ». Ils y sont agressés par deux lycéens qui cambriolaient la maison cette nuit-là, dont celui qui s’en était déjà pris à Donnie. Dans la bagarre, Gretchen est projetée sur la route et tuée par les roues d’une voiture rouge (clin d’œil à Christine, la voiture du film de John Carpenter adapté du roman de Stephen King). En sort un clown et le petit ami de la sœur de Donnie : Frank. Ce même Frank qu’il voyait lors de ses hallucinations puisqu’il porte le même costume de lapin mais il a enlevé son masque. Donnie tire avec l’arme de ses parents, lui logeant une balle dans l’œil droit, répétant avec le Frank humain ce qu’il avait déjà fait à son double imaginaire.

Minuit est passé, la boucle semble bouclée. C’est le jour de la fin du monde, annoncé par Frank que Donnie ne reverra plus.

Il transporte Gretchen à pied jusque chez lui puis la conduit en voiture sur la montagne surplombant Middlesex, à l’endroit où commence le film lors de sa première crise de somnambulisme. Depuis la colline, il assiste à la formation d’un portail sous la forme d’une tornade. Un avion s’y dirige : c’est celui de sa mère et de sa sœur qui reviennent de son concours de danse. Donnie va faire en sorte d’être cette fois-ci dans sa chambre au moment où l’avion perd un réacteur au-dessus de sa maison et ainsi périr.

Une accélération en arrière ramène le spectateur au moment de l’accident : Donnie est dans son lit et rit.  Elizabeth rentre à la maison tandis qu’une voiture s’éloigne et klaxonne. Le réacteur s’écrase.

Au lendemain de la chute du réacteur, tous les personnages concernés directement ou indirectement par la décision de Donnie, se réveillent en ayant fait le même cauchemar, l’histoire qui vient de se dérouler, avec en fond sonore la chanson Mad world. La thérapeute se réveille en sursaut, Frank est dans sa chambre avec un prototype de masque de lapin pour Halloween , se touchant l’œil droit inconsciemment. Cunningham pleure dans sa chambre. Les autres personnages, eux aussi, ont des impressions de déjà-vu , d’inquiétante étrangeté.

Cette fois Donnie a choisi de rester dans son lit, s’offrant à une mort certaine, mais en sachant que son décès sauvera la vie de plusieurs personnes (Frank, Gretchen, sa mère et sa petite sœur) car il connaît l’avenir dramatique qui se prépare s’il survit à cet incident. Son corps sans vie est transporté dans une ambulance, alors que Gretchen passe devant la maison de celui qu’elle n’a jamais connu, ne connaissant pas même son nom mais il y a un échange de signes de la main entre elle et la mère de Donnie.

Dans ses commentaires du film, Richard Kelly donne son explication de l’histoire (développée dans le « site officiel » du film) :

Selon lui, le 2 octobre à minuit, un «univers tangent » se sépare de l’univers normal au moment où Donnie est appelé pour la première fois par Frank, immédiatement avant l’arrivée du réacteur. Cet univers, instable par nature, s’arrêtera inévitablement dans moins de six semaines et détruira l’« univers premier » si l’élément perturbateur, à savoir l’arrivée du réacteur, n’est pas corrigé. Le rôle de Donnie (le « Living Receiver ») est d’assurer la fermeture de l’« univers tangent », et reçoit pour cette tâche certains pouvoirs surnaturels. Ceux qui meurent ou qui vont mourir dans l’« univers tangent », les « Manipulated Dead », peuvent guider et assister Donnie pour que sa mission soit une réussite. Frank lui apparaît ainsi à plusieurs reprises, tandis que Gretchen va influencer le choix final de Donnie. Les autres personnages — « Manipulated Living » — savent inconsciemment ce qui se passe et poussent Donnie à fermer l’« univers tangent ». La nature exacte de Frank (hallucination ? apparition divine ? prémonition ? etc.) reste énigmatique.

Le livre de Stephen Hawkins Une brève histoire du temps, que l’on voit en gros plan dans le film,  a une importance centrale. Il est une référence majeure pour Kelly qui dit en avoir « fait sa bible ». Les scènes entre le héros et le professeur Mannitoff sont importantes, pour l’explication qu’en tirent Donnie et le réalisateur, mais surtout pour la portée philosophique des écrits de l’astrophysicien, les questions métaphysiques que posent le « voyage dans le temps », concernant le libre-arbitre et la prédétermination, mais aussi la question de l’inéluctabilité de la mort.

À la fin du film, Donnie se retrouve au premier jour dans sa chambre et attend le sourire aux lèvres la chute du réacteur. On peut supposer que conscient de l’existence qu’il pourrait mener pendant 28 jours dans l’univers parallèle il se sacrifie pour assurer la venue d’un univers où survivent Frank, sa mère, sa sœur, et sa petite amie Gretchen. Dans cette optique, la fin serait alors à rapprocher du Nouveau Testament, où Jésus, le Messie (un des films à l’affiche lors de la soirée cinéma avec Gretchen est La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese) se sacrifie pour sauver l’humanité de ses péchés, et ainsi de l’enfer…

L’échappatoire mystique, empreint de religion chrétienne qui s’offre à Donnie (explicitement élu de Dieu, les fluides que voit Donnie sont appelés les God’s channel) ne tient pas.

La religion est en effet un thème important. La caméra insiste sur la croix qui surmonte le portail d’entrée du lycée. Les scènes coupées développent le rôle messianique de Donnie.

Les dialogues entre Donnie et sa thérapeute autour de Dieu et du supposé athéisme de Donnie, ancrent le film dans la société américaine où le poids de la religion est central.

Le réalisateur tourne en dérision la glorification du coach de vie, modèle à penser hypocrite du lycée alors qu’a contrario, le professeur Pomeroy, ayant fait lire Graham Greene à ses élèves est exclu, car le roman étudié Les destructeurs,  mentionne un acte de vandalisme semblable à celui perpétré dans l’école, ironisant sur les accusations souvent portées contre la littérature, le cinéma, les jeux vidéo, lors d’actes criminels commis par des adolescents (ainsi lors du drame de Columbine, en 1999,  par exemple) pour montrer que les actes immoraux sont pratiqués par ceux-là même qui professent la moralité.

Kelly, dans ses commentaires, dit que son film est « une fable sur la fin des années Reagan, dans une banlieue type. Le film mêle science-fiction, horreur et satire » (…) Film sur « La fin d’une période d’indulgence alimentée par une pop psychologie aveugle qui allait voir naître toutes ces méthodes de travail sur soi, où on allait commencer à gaver les gosses de pilules »

« Donnie est (selon lui) un antihéros qui exprime la frustration, l’aliénation et la colère que tout ado ressent à cet âge s’il est tant soit peu intelligent ». « Le film doit prendre aux tripes, émouvoir et donner une lueur d’espoir ».

S’il y parvient, c’est qu’au-delà du discours sur la société, le film de Kelly est un drame intimiste : le héros tourmenté affiche sa souffrance. L’environnement social hostile, en partie responsable de cette souffrance, génère une angoisse au sujet de la fin du monde, son monde personnel ou le monde entier confondus dont il cherche à s’échapper. La fête d’Halloween, si populaire aux USA, avec ses thèmes morbides codifiés, ses déguisements effrayants, la diffusion de films d’horreur où l’on exorcise ses peurs, se prête particulièrement à l’idée de pouvoir communiquer avec ses démons intérieurs.

Kelly s’attaque aussi au  tabou du sexe : Donnie, natif de la ville de Middlesex, est obsédé par le sexe et il n’est pas innocent que son ami imaginaire soit un lapin, en réalité le costume porté par le petit-ami de sa sœur, un petit ami fantasmé puisque Donnie ne l’a jamais vu. Le discours sur la sexualité des Schtroumfs confirme cette obsession.

Obsédé par l’idée de franchir une étape affective et sociale, une sexualité génitale, il s’isole, il décide de vivre en dehors du monde (l’univers parallèle où il peut s’épanouir, devenir conscient et maître de ses actes et faire l’amour), rencontrant néanmoins au bout du  chemin la peur de mourir (« every living creature on this earth dies alone » lui glisse à l’oreille « grand-mère-la-mort »).

Les différentes étapes de l’aventure où chaque personnage est une pièce du puzzle, épreuves que les jeunes héros de conte de fée  doivent subir et traverser victorieusement pour parvenir à l’âge adulte, constituent pour Donnie une forme de psychothérapie, même si le réalisateur est plutôt ambivalent vis-à-vis du personnage du psychiatre, Katarine Ross/ Docteur Thurman.

Le traitement médicamenteux est très suspect puisque c’est toujours après une prise de médicaments que Donnie a des hallucinations. Par ailleurs, la première scène où l’on voit Donnie prendre sa prescription est suivie d’une scène où son père regarde à la télévision un reportage sur le Panama de Noriegua, les « contras » au Nicaragua, le trafic de drogue et la lutte qu’envisagent les deux candidats à la présidence, Bush et Dukakis (dans l’une des scènes coupées, la thérapeute révèle à Donnie que les cachets qu’il prend sont en fait des placebos, ce qui laisse perplexe sur le sens à donner à cet aveu).

La  thérapeute, malgré le transfert positif de Donnie,  malgré sa sensibilité et son empathie certaine pour son patient, est prise dans ses limites et ses contradictions. Elle ne peut libérer la parole de Donnie, le laisser exprimer ce qu’il serait prêt à dire (ses préoccupations d’ordre sexuel en l’occurrence), mais elle essaie de l’emmener sur d’autres sujets, le canaliser, lui faire dire ce qu’elle voudrait entendre. Lors des séances d’hypnose, traitées avec un mélange d’émotion (du fait de la régression infantile qu’elles provoquent chez Donnie) et d’humour, la thérapeute se trouve dépassée lorsqu’elle voit Donnie commencer à déboutonner sa braguette et n’a que le temps d’interrompre la séance avant qu’elle ne dégénère. Elle reste du côté de la morale et de l’ordre établi et se retrouve en position d’appeler les parents de Donnie pour les informer des passages à l’acte dont il lui a fait part.

Certains y ont vu un positionnement du réalisateur et un plaidoyer pour les thèses du mouvement de l’antipsychiatrie (avec David Cooper et Ronald Laing en Grande-Bretagne ou Gregory Bateson aux USA) et l’utopie de transformer la folie en voyage initiatique. L’idée principale étant que l’individu se réfugie dans la folie lorsqu’il doit faire face à une situation sociale intolérable. La question de l’influence sociale et familiale sur le mal-être de Donnie est en effet omniprésente dès les premières scènes du film et dans sa construction même.

Le thème de la violence et de son usage par exemple, est ici une issue pour se repositionner face à la société. Du négatif peut surgir le positif et une vision manichéenne et puritaine est elle-même aliénante (voir par exemple les échanges avec Cunningham et la révélation de la pédophilie du « coach » que permet l’incendie de sa maison).

Lorsque Donnie demande à sa mère ce que ça lui fait d’avoir un fils « barjot », elle lui répond les larmes aux yeux, que c’est « merveilleux ». Ce point de vue d’une maladie mentale qui serait une douloureuse richesse, est typiquement celui de l’anti-psychiatrie, celui de Ronald Laing par exemple, qui affirmait que « les schizophrènes ont plus de choses à apprendre aux psychiatres sur leur monde intérieur, que les psychiatres aux malades »

A propos du nom « Darko » (Dark/noir),  de son surnom, dont elle s’étonne,  Gretchen dit « On dirait un nom de Super héros ! », à quoi Donnie répond « Et si j’en étais un ? ». Le nom de Gretchen Ross est lui-même un nom inventé par la jeune fille, traumatisée par un drame familial, le nom qu’elle a trouvé pour recommencer une nouvelle vie loin d’un beau-père qui a des « problèmes émotionnels », violent (il a poignardé sa mère) et persécuteur. Donnie devient un élève brillant, Gretchen tombe rapidement amoureuse de lui, il trouve le portefeuille de Cunningham, ses professeurs lui proposent un livre essentiel ou un mot magique « cellardoor » (le plus beau mot de la langue anglaise selon Tolkien qui a créé Le Seigneur des anneaux), ses méfaits qui sont autant de projets pour prouver au monde qu’il y a une part de « création dans la destruction » et qu’il faut « changer les choses », restent impunis mais qui plus est, ils lui donnent une force décuplée (voir l’épisode de la hache plantée dans la tête de la statue en bronze « le monstre » devant le collège)… Autant de fantasmes de toute puissance pour échapper à l’angoisse.

La schizophrénie est le fil rouge du film avec pour issue l’idée de mettre en scène sa propre mort fantasmatiquement pour lutter contre l’angoisse:

Nous avons vu que Donnie est un adolescent qui prend des médicaments, qui suit une thérapie et qui a des antécédents de passages à l’acte (il a fait de la prison car il a incendié une maison abandonnée, il a eu des problèmes avec des voisins, il n’a pas le droit de conduire avant l’âge de 21 ans).

Il présente une personnalité « bizarre » que l’on pourrait qualifier de Schizoïde : il a un regard souvent vide, son regard bleu ne cille jamais, il a un contact assez désaffectivé et a du mal à exprimer directement ses sentiments ou à nouer des relations étroites avec autrui, il est solitaire, distant, détaché, rêveur, introverti. Il présente des perturbations du sommeil. Il a des altérations de la conscience avec des hallucinations psychosensorielles, visuelles et sonores. Son anxiété liée aux préoccupations délirantes, au sentiment de catastrophe imminente, alterne de façon fugace avec des moments de bonheur quasi-extatique. Il peut être très cru dans ses  paroles (avec sa sœur certes mais il n’hésite pas à insulter sa mère ou le professeur Farmer, il provoque publiquement Cunningham) et violent en actes.

Donnie est donc un adolescent perturbé, qui décompense à l’adolescence : très intelligent mais avec un sentiment de persécution, une sexualité exacerbée, un rapport à Dieu très fort. Victime  d’hallucinations, il se sent investi d’une mission contre les forces du mal qu’il pense menaçantes (automatisme mental et syndrome d’influence). Il perd ses repères spatiaux et temporels. Ses idées délirantes qui projettent à l’état brut des fantasmes inconscients, véhiculent une problématique imprégnée de conflits œdipiens ou préœdipiens, angoisse de castration, crainte et  désir de rapports sexuels incestueux [sous hypnose, il dit penser beaucoup aux filles et lorsque la thérapeute essaie de dévier son discours sur sa famille, il répond « je ne pense pas à baiser ma famille, c’est trop dégueulasse ! »], avec un comportement régressif |il est à noter que la première injonction, l’ordre d’inonder le collège, survient après la vidéo de Cunningham où il est question d’un  petit garçon qui fait pipi au lit jusqu’à l’âge de dix ans…].

L’agressivité que met Donnie à provoquer et à essayer de rabaisser sa sœur aînée, sont la marque d’une envie jalouse, d’une admiration amoureuse. Donnie est jaloux de la sexualité d’Elizabeth. Franck le petit-ami de celle-ci, devient à la fois le support projectif de Donnie et l’insupportable objet de sa haine : haine de l’autre en tant qu’objet aimé par la sœur mais aussi haine du « monstre » en soi, (lorsque Donnie s’observe dans le miroir de la salle de bains, il peut s’agir d’une perception anxieuse de la métamorphose corporelle propre à l’adolescence mais aussi d’une tentative de se défendre vis-à-vis d’angoisses pathologiques de dépersonnalisation).

C’est d’ailleurs Franck que Donnie tue et non son agresseur,  par exemple.

On peut noter les récurrences du prénom Franck : le père fait allusion à un ami d’enfance mort sur le chemin du bal de leur collège, après que Donnie ait échappé au même sort. Cunnigham en fait le prénom de son « sujet type », l’adolescent malheureux, ayant peur de la vie et de ses émotions [« l’histoire déchirante d’un jeune homme dont la vie a été détruite par ces instruments de peur (que sont la tentation de la destruction par la drogue, l’alcool et le sexe avant le mariage), un jeune homme à la recherche de l’amour au mauvais endroit »].

L’amour incestueux que Donnie porte à Elizabeth (avec une certaine tendresse, il l’embrasse sur la tête alors qu’elle est endormie après la fête de Halloween et après que Gretchen et Frank aient été tués) est ici un déplacement de l’amour pour Rose, la mère également attaquée par Donnie qui la traite de « salope », et dont il tente de se détacher. L’agressivité est une défense devant l’hypersensibilité à l’autre qui rend si vulnérable et la problématique incestueuse qui ne permet pas une organisation de type névrotique (œdipienne) structurante.

Gretchen, objet d’amour fantasmé que Donnie pourrait à la fois aimer et protéger, puisqu’elle-même victime, traumatisée, est quant à elle un substitut d’Elizabeth/Rose. C’est dans la chambre des parents que Donnie et Gretchen se retrouvent lors de la fête d’Halloween et qu’ils ont leurs premières étreintes, alors que Donnie a une chambre toute neuve.

Le personnage du père se distingue par son retrait :

  • il se bouche les oreilles lors de la première dispute entre Donnie et sa sœur aînée
  • Il minimise l’agressivité de Donnie envers Rose, la tournant en dérision
  • il ne se souvient même pas du nom de la psychiatre de Donnie
  • les insultes de Donnie envers Kitty Farmer le font rigoler
  • il ne s’exprime guère lors des entretiens avec la psychiatre, c’est surtout la mère qui parle (il ne prend la parole que pour excuser Donnie) ou avec le principal du lycée.
  • Mais il est insomniaque et il s’endort à plusieurs reprises seul devant la télévision.

Il est lui-même dans ses souvenirs d’adolescent : il évoque le destin d’un camarade de lycée nommé Franky, mort sur le chemin du bal de promo, dans une scène où il semble lui-même régresser et trouver chez Rose, sa femme, une écoute maternante. Il est fataliste et parle de « destin », de même qu’il se sent impuissant et sans voix lors de l’annonce du diagnostic de schizophrénie.

Le père s’identifie à son fils.  Dans une scène intéressante, coupée au montage, seule scène d’échange entre Donnie et son père, ce dernier dit avoir eu lui-même des problèmes psychologiques : « je suis fou » dit Donnie. « Non tu n’es pas fou, moi je l’ai été ». Il lui donne pour conseils : « Dis la vérité, même si on te regarde bizarrement. Tous ceux qui te diront que tu es un con sont de gros nuls. Ils font tous partie de ce grand complot de la nullité. Les gens comme toi leur font peur parce qu’ils savent que tu es plus malin qu’eux » dit-il rigolant. « Tu sais ce que tu dois leur répondre ? fuck you ! ».

Donnie est en manque de « re-pères » et de limites, le père se montrant défaillant dans son rôle étayant de père. D’où la difficulté de Donnie à s’inscrire dans une filiation où il pourrait faire la différence entre les générations [lors de l’échange entre Donnie et Frank au cinéma, où Frank se montre sans masque et blessé à l’œil, Frank répond à Donnie qui lui demande pourquoi il s’appelle Frank, « Frank est le nom de mon père et du père de mon père. »].

Les femmes ont une place dominante dans le film, c’est d’ailleurs curieusement à Rose, la mère de Donnie, que les enquêteurs demandent à parler « en privé » après la chute du réacteur.

Mais les enfants, de toute façon « doivent se sauver seuls, car leurs parents ne se doutent de rien » dit Karen Pomeroy lorsqu’elle quitte le lycée (scène en partie coupée au montage).

Rappelons enfin que l’issue des crises psychotiques peut être le suicide, ce qui donne à la fin du film une dimension métaphorique profonde

On peut imaginer en effet qu’il est suicidaire : ne supportant pas sa vie, il attend la mort, toutes les nuits en dormant au milieu de la route, espérant se faire écraser (comme les voitures manquent d’écraser régulièrement  « grand-mère-la-mort » et comme la voiture rouge écrasera Gretchen, plus tard)
Il se réveille, il est vivant. Il sourit car dans son imagination, Dieu ou une force supérieure, le destin, a décidé qu’il vivrait encore ce jour car sa mission n’est pas terminée. (Voir la musique qui évoque « the killing time under the blue moon »).

«  Tout individu schizophrène, ou tout jeune en voie de le devenir (écrit Harold Searles dans le chapitre La schizophrénie et l’inéluctabilité de la mort (in L’effort pour rendre l’autre fou), porte en lui une forte dose de haine refoulée et se voit – consciemment ou à un niveau refoulé – comme une créature porteuse de malveillance omnipotente. Ainsi, ce qui est vécu normalement comme la mort réaliste qui finira inévitablement par emporter chacun, le schizophrène tend à le vivre comme une projection de sa supposée toute-puissante destructivité ; il tend alors à se sentir personnellement et totalement responsable de la mort elle-même, comme il est responsable – plus, certainement, que toute autre personne – de ses propres sentiments, et donc de sa haine, qu’elle soit consciente ou inconsciente ».

Dans une scène coupée au montage, en classe de littérature, Donnie lit un poème qu’il a écrit :

« L’orage approche, dit Frank, et il engloutira tous les enfants.

Moi seul les délivrerai du royaume de la douleur,

Moi seul les ramènerai chez eux.

Je renverrai les monstres dans les profondeurs,

Là où nul ne peut les voir à part moi,

Car je suis Donnie Darko. »

C’est donc parce qu’il a pu réordonner  la série de destructions qu’il avait provoquées, annulant en lui le germe de la destruction de l’humanité [Frank lui dit « je peux faire tout ce que je veux, toi aussi » et à propos de son entourage « ils sont en grand danger », c’est donc de lui, du danger qu’il représente pour eux, que Donnie doit sauver les autres], son amour devenant plus fort que sa haine, et convaincu que la condition de mortel ne lui est plus personnellement imputable, que Donnie peut alors accepter l’inéluctabilité de la mort, d’où son rire jubilatoire lorsqu’il sait que sa mission s’achève.

« Chaque humain meurt toujours seul », soit, ce n’est plus une angoisse. Donnie accepte de mourir seul puisqu’ainsi il n’entraîne pas ses proches et le monde entier dans une fin du monde, dans une destruction ultime.

Le dessin d’Escher « Œil » (1946), que nous avions vu dans la chambre de Donnie au début du film et que nous retrouvons en gros plan à la fin pour introduire la scène où Donnie retrouve sa chambre d’adolescent celle d’avant la destruction, est un dessin où nous voyons dans l’œil ce qui est dans l’œil de tout homme : il va mourir, le caractère vivant et lumineux du regard contrastant avec l’arrière fond grimaçant de la tête de mort (à la façon d’un « memento mori » comme l’anamorphose du tableau Les Ambassadeurs d’Holbein, par exemple).

Cette référence est à la fois une annonce de la mort de Donnie et une allusion aux espaces-temps imbriqués chers au dessinateur virtuose comme au réalisateur.  Comme dans l’Œil d’Escher, Donnie est et n’est plus là, simultanément, peut-être déjà mort. Le dédoublement de la personnalité, ou schizophrénie, s’explique ainsi par la coexistence de deux modes de temps liés à deux modes opposés d’existence : l’existence active qui s’exerce dans la réalité présente, une existence passive dans un temps qui échappe à une linéarité et à l’irréversibilité, ici  assimilé à un temps cinématographique.

Dans le miroir de Donnie, tout comme dans l’œil dessiné par Escher, il y a son devenir et ce qu’il est déjà dans une autre réalité. Si le miroir permet au petit enfant, à partir de dix-huit mois, de comprendre que le monde n’est pas le produit de sa perception, mais que lui-même en fait partie (c’est en se voyant dans un miroir que l’on prend conscience d’exister au sein de la réalité « extérieure »), ici, le miroir invite à douter de soi-même. Si le crâne est le reflet mort de celui qui s’y reflète, est-ce le reflet de l’individu dont nous voyons l’œil qui se regarderait dans un miroir, ou est-ce le sombre reflet du spectateur de l’œuvre ?

Là encore, le rire jubilatoire indique que, par la mort, Donnie devient un sujet différencié et unifié.

La musique est extrêmement importante dans ce film et dans les films de Richard Kelly en général. Les chansons n’ont pas été choisies par hasard, même si elles semblent évoquer les tubes de l’époque.

Kelly a choisi les chansons du film en partie pour des raisons financières, n’ayant pas toujours eu le budget pour acheter les droits des chansons qu’il désirait utiliser, mais il dit néanmoins s’être  attaché très précisément aux paroles qu’elles énoncent : l’une des scènes les plus célèbres est celle de la fin de Donnie Darko, avec pour fond la version de Gary Jules de la chanson Mad World de Tears for Fears.

Richard Kelly a choisi Michael Andrews pour travailler sur la musique du film. Ce dernier désirant ajouter une chanson à la bande originale, il choisit Mad World, premier tube du groupe Tears for Fears en 1982, et demanda à son ami d’enfance Gary Jules d’en interpréter une nouvelle version, remplie finalement d’émotion et plus acoustique que l’original. Mad World a été le best-seller de Noël 2003 en Angleterre se classant numéro 1 durant plus de trois semaines.

Parmi les autres morceaux que l’on peut entendre dans le film, on peut citer :

  • 1) The Killing Moon de Echo & the Bunnymen [« le Destin, contre ta volonté, contre vents et marées, attendra que tu te donnes à lui », ce que fait le héros du film à la fin, en choisissant d’accepter sa mort pour sauver ses proches.] lors de la redescente en vélo.
  • 2) Head over heels des Tears for fears lors de la séquence d’ouverture du collège
  • 3) Notorious de Duran Duran lors du spectacle de la petite Samantha
  • 4) Love will tear us apart de Joy Division lors de la fête d’Halloween
  • 5) Under the milky way de The Church (lors de la fête d’Halloween, lorsque Donnie et Gretchen redescendent de la chambre parentale)
  • 6) From whom the bells tolls, le beau générique de fin de Steve Baker et Carmen Daye.

« Des années après que Donnie Darko se soit taillé son statut de film culte, Michael Andrews l’a décrit comme « une possible naïveté qui s’est muée elle-même en quelque chose d’original », ce qui est une manière plutôt romantique d’envisager les choses. Mais décrire la bande originale comme naïve serait minimiser à quel point son assemblage a été impeccable et méticuleux ; à quel point les morceaux sont fondus et cousus autour de chaque scène comme des boutons sur un manteau ; comment la simplicité et la hardiesse de la musique semble si réfléchie ; et comment, quinze ans après la sortie en salles du film, on a encore l’impression que c’est un des seuls films mainstream qui ait réussi à saisir ce que c’était d’être jeune, triste et perdu. » pouvait-on lire dans un blog (« Donnie Darko et l’angoisse adolescente en musique ») en septembre 2016.

Donnie Darko laisse le temps à ses personnages de vivre dans ce monde promis à la disparition, notamment lors de ces séquences musicales qui lient les différents personnages par de longs mouvements de caméra, cette dernière les suivant durant des fragments de leur existence virtuelle, mises en scène d’espaces-temps, de liaisons, de trajectoires pour évoquer comment hasard et destinée créent de nouveaux mondes possibles. Immergeant le spectateur, tentant de lui procurer une excitation esthétique active, c’est la structure même du film Donnie Darko qui est principalement donnée à voir, la boucle impossible d’une réalité, qui s’ouvre et s’achève par le crash du réacteur d’avion qui s’écrase dans la chambre de Donnie.

Réalité ? Fiction ? Si ce film est devenu un film culte, c’est qu’il entretient un rapport singulier avec l’organisation psychique de l’adolescent, tout à la fois miroir et projection. Il met en images les questions toujours à reposer, celle de l’origine, de la mort, celle du désir, de la rencontre amoureuse, de l’autre, de l’autre sexe, de l’autre désirant. Il met en scène des scénarios fantastiques invariants, vacillement de l’identité sexuée, dépersonnalisation et dépression. Construit comme un conte, comme une parabole, il se déploie dans un univers esthétique original, puissant et émouvant.

Au-delà de la question de la vraisemblance, de l’interprétation unilatérale et rationnelle, il faut admettre que c’est un univers psychique que Richard Kelly nous donne à voir, à regarder, à partager, un univers où la réalité n’est pas celle que nous vivons au quotidien mais un espace entre imagination et réalité, un peu à la façon dont nous flottons au sortir d’un rêve (cette « psychose de la nuit » selon Freud), au moment du réveil, où nous ne savons plus si nous avons réellement vécu ou pas le scénario onirique, moment agréable ou pénible selon la teneur de ce scénario qui s’achève. Un univers pas tout à fait réel donc mais construit dans cette boite noire qu’est le psychisme et qui peut provoquer la souffrance de certains d’entre nous (« la seule maison hantée, c’est cette boite crânienne qu’on trimbale partout sur nos têtes » écrit Marie Darieussecq à propos de l’artiste Annette Messager).

Comme tout créateur [Donnie lui-même peint et veut devenir peintre ou écrivain, peut-être illustrer un livre ce qui, dit-il, « contribuera peut-être à changer quelque chose »], c’est au plus profond du psychisme humain, de ses fantasmes et de ses angoisses archaïques que Kelly va chercher le matériau cinématographique. De la « destruction », il fait une « création » : 28 jours de tournage, 28 jours pour empêcher la fin du monde.

C’est donc du cinéma mais il ne serait qu’un exercice de virtuosité sans l’émotion que le récit porte, fondée sur notre interrogation face à notre propre perception du monde, face à notre propre existence et c’est à cette émotion même que le film doit sa réussite.

LES NUITS FAUVES de Cyril COLLARD

LES NUITS FAUVES

Cyril COLLARD

1992

Les nuits fauves est un film réalisé par Cyril COLLARD, d’une durée de 126 minutes, sorti le 21 octobre 1992. Présenté comme un « film autobiographique », le scénario, de Cyril COLLARD et Jacques FIESCHI, est adapté du roman du réalisateur, paru en 1989.

Synopsis : L’action se passe en 1986. Jean a 30 ans, il travaille comme chef-opérateur. Il est séropositif et bisexuel. Il rencontre Laura, une jeune fille de 17 ans lors d’un casting pour une publicité. Une relation passionnelle s’engage entre eux mais la découverte de la sexualité de Jean bouleverse la jeune fille.

Lire la suite « LES NUITS FAUVES de Cyril COLLARD »

Le concept de transfert en psychanalyse, à partir du « cas Dora ».

Conférence à l’Institut Universitaire Rachi de Troyes

Séminaire de Psychanalyse 2015-2016

« Approches psychanalytiques, quelques manifestations de l’inconscient ».

21 mars 2016

Le transfert à partir du « Cas Dora »:

Nous allons réfléchir ce soir sur le concept de « transfert », pivot central de la théorie psychanalytique puisque tous les courants de la psychanalyse freudienne considèrent le transfert comme essentiel au processus psychanalytique, même si ce concept de transfert fait toujours débat et si les divergences sont nombreuses entre les différentes écoles, divergences qui portent surtout sur l’interprétation du transfert, le moment ou les moyens de sa dissolution.

Si nous nous interrogeons d’abord sur le champ sémantique du mot, nous constatons bien-sûr que le terme « transfert » n’est pas propre au vocabulaire psychanalytique.

Dans les nombreux domaines où il est utilisé, il désigne toujours un mouvement, un déplacement d’un lieu à un autre, une « délocalisation », sans que l’objet de cette opération n’en soit modifié.

Le terme allemand [Übertragung] comme le mot français utilisé pour le traduire,  appartiennent à différents champs lexicaux : au langage juridique, par exemple (on parle de « transfert de propriété », c’est en allemand une « procuration ») ou  de l’économie (transfert de capitaux, de compte),  de l’informatique (transfert de données), de la médecine (transfert d’embryon, en allemand, il peut signifier une contamination ou une transmission héréditaire d’une maladie), de la sociologie (transfert de population). Le transfert peut avoir en allemand, le sens de « transcription », de « traduction » (on peut penser également, en français, au sens de « décalcomanie ») etc.

Ce terme a été utilisé dans le vocabulaire de la psychologie, dans les années 1870-1890, pour désigner le phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent, normalement en vertu d’une association.

Toute cette épaisseur sémantique se retrouvera dans la métaphore du transfert telle que la conçoit Freud.

On peut noter également que ce mot, comme beaucoup d’autres expressions issues de la psychanalyse, est entré dans le langage courant (on entend de plus en plus souvent, des expressions telles que « il ou elle a fait un transfert sur moi » ou «  j’ai fait un transfert sur lui ou sur elle ») mais il a alors un sens plus psychologisant et se confond là avec les concepts de projection ou d’identification.

Cet emploi montre en tout cas qu’il s’agit d’un phénomène humain qui déborde l’analyse.  Du côté de la psychanalyse, chez certains auteurs, il a pris une extension telle qu’il semble désigner l’ensemble des phénomènes qui constituent la relation du patient au psychanalyste.

Or ce terme de « transfert », en tant que terme psychanalytique, a été introduit progressivement par Freud, développé, affiné, pour désigner plus précisément le processus par lequel les désirs inconscients de l’analysant s’actualisent sur la personne du psychanalyste, dans le cadre de la cure. Il s’agit là d’un processus inconscient,  d’une répétition d’éléments infantiles, de fantasmes, d’affects, de type de relation d’objet etc. qui viennent se répéter, dans le cadre de la relation psychanalytique, sur la personne de l’analyste, et se trouvent alors réactualisés et vécus avec un sentiment d’actualité.

Terme donc bien modeste pour être porteur de sens aussi complexe, le « transfert » est avec Freud, devenu le maître mot de l’analyse, définissant la pratique analytique elle-même, « une analyse sans transfert est impossible » nous dit Freud dans son Autoprésentation (Sigmund Freud présenté par lui-même, 1925).

Mais cette innovation de Freud qui consiste donc à reconnaître dans ce phénomène une composante essentielle de la psychanalyse,  ce par quoi même cette pratique se distingue des autres psychothérapies en ce qu’elle met en jeu le transfert comme instrument de guérison dans processus de la cure, a été le fruit d’une  longue élaboration comme d’un constant étonnement de Freud devant la récurrence du phénomène.

Cette reconnaissance et l’élaboration de ce concept fondamental, inhérent à la psychanalyse, se sont faits pour Freud par étapes jusqu’à la fin de sa vie.  Si j’ai choisi de faire référence, pour aborder le transfert, au « cas Dora », c’est parce que ce texte a une place tout à fait particulière dans l’œuvre de Freud et plus précisément dans l’élaboration du concept de transfert.

Le « cas Dora », rédigé entre le 10 et le 24 janvier 1901, publié quatre ans plus tard, en 1905, sous le titre « Fragment d’une analyse d’hystérie » [avec un ajout de notes en 1923], est la première grande cure psychanalytique menée par Freud (avant celle de « l’homme aux rats »  [1907-1908] et celle de « l’homme aux loups » [1910-1914]). Elle se déroule entre l’écriture de L’Interprétation des rêves (1899, 1900) et celle des Trois Essais sur la théorie sexuelle (1905). A travers ce cas Freud souhaitait prouver ses hypothèses sur la névrose hystérique (l’étiologie sexuelle de l’hystérie, son origine dans le conflit psychique et l’hérédité syphilitique) et exposer les principes d’un traitement psychanalytique qui se démarquait alors de la catharsis, ne reposait plus sur l’hypnose et qui se fondait désormais sur l’interprétation des rêves et sur l’association libre : Freud avait initialement intitulé cet ouvrage Rêve et hystérie car, écrit-il, « il [lui] semblait particulièrement propre à montrer de quelle manière l’interprétation des rêves s’entrelace à l’histoire du traitement, et comment, grâce à elle, peuvent se combler les amnésies et s’élucider les symptômes »  (Cinq psychanalyses, PUF, p.4).  « Le rêve est l’un des détours servant à éluder le refoulement, un des moyens principaux de ce qu’on appelle la représentation indirecte dans le psychisme » (p.8).

Le concept prend donc toute sa signification dans l’abandon successif de l’hypnose, de la suggestion et de la catharsis et cette « transformation fondamentale » que subit la technique psychanalytique depuis les Etudes sur l’hystérie : « Le travail avait alors pour point de départ les symptômes et pour but de les résoudre les uns après les autres » (p.5), technique, écrit Freud, « mal appropriée à la structure si délicate de la névrose ». Il laisse donc à présent le patient associer librement, prenant pour point de départ de la séance « la surface que son inconscient offre à son attention ».

Mais la rédaction de ce cas est tout à fait singulière puisque Freud a eu en fait beaucoup de difficultés avec sa patiente Dora [Ida BAUER], difficultés qu’il n’a pas cachées, tout au long de sa cure qui dura 11 semaines,  soit 70 heures d’analyse et puisque ce traitement a été interrompu de façon abrupte par la patiente elle-même.

Freud ne découvre pas l’idée de transfert lors de cette analyse.

Dans les Etudes sur l’hystérie (1895) Freud entrevoit le transfert comme un déplacement de l’investissement au niveau des représentations psychiques mais pas encore comme une composante de la relation thérapeutique.

Rétrospectivement, on peut bien sûr prendre la mesure des effets du transfert, par exemple dans le cas d’ANNA O. traitée par BREUER par la méthode cathartique ( selon le modèle de la catharsis grecque [= purification, effet de purgation des passions produit sur les spectateurs d’une représentation théâtrale], il y a une réaction de libération ou de liquidation d’affects longtemps refoulés dans le subconscient et responsables d’un traumatisme psychique ); même si le thérapeute ne pouvait pas les identifier et encore moins les utiliser.

En conclusion des Etudes sur l’hystérie, FREUD rendant compte des cas où telle patiente transfert sur la personnalité du médecin des représentations inconscientes, écrit :

«Le contenu du désir avait surgi dans le conscient de la malade, mais sans être accompagné du souvenir des circonstances accessoires capables de situer ce désir dans le passé. Le désir actuel se trouva rattaché, par une compulsion associative, à ma personne évidemment passée au premier plan des préoccupations de la malade. Dans cette mésalliance – à laquelle je donne le nom de faux rapport – l’affect qui entre en jeu est identique à celui qui avait jadis incité ma patiente à repousser un désir interdit. Depuis que je sais cela, je puis, chaque fois que ma personne se trouve ainsi impliquée, postuler l’existence d’un transfert et d’un faux rapport. Chose bizarre, les malades sont en pareil cas toujours dupes. »

Ainsi le transfert était ici pour FREUD un cas particulier de déplacement de l’affect d’une représentation à une autre. Si la représentation de l’analyste est choisie de façon privilégiée, c’est parce qu’il est une représentation à disposition du sujet (à la manière des restes diurnes du contenu des rêves) et parce que ce type de transfert favorise la résistance, l’aveu du désir refoulé étant rendu particulièrement difficile si cet aveu doit être fait à la personne qu’il vise. Il s’agit donc pour le thérapeute de faire prendre conscience au patient de ce déplacement comme l’anamnèse doit rendre compte des symptômes.

Dans l’Interprétation des rêves (1900) FREUD parle de « transfert » et de « pensée de transfert ». Il désigne par-là de la même façon un mode de déplacement où le désir inconscient s’exprime et se déguise à travers le matériel fourni par les restes préconscients de la veille. Ce n’est pas là un mécanisme différent de celui invoqué pour rendre compte de ce que FREUD a rencontré dans la cure : « La représentation inconsciente ne peut, en tant que telle, pénétrer dans le préconscient et elle ne peut agir dans ce domaine que si elle s’allie à quelque représentation sans importance qui s’y trouvait déjà, à laquelle elle transfert son intensité et qui lui sert de couverture. C’est là le phénomène du transfert qui explique tant de faits frappants de la vie psychique des névrosés ». (p. 478)

A l’occasion du cas DORA,  FREUD fait l’expérience, à son corps défendant, du rôle joué par l’analyste dans le transfert. Il fait là sa véritable première expérience négative de la matérialité du transfert.

Cependant, bien que Freud attribue à un défaut d’interprétation du transfert, l’arrêt prématuré de cette cure [ « la partie la plus difficile du travail technique n’a pu être abordée chez cette malade (écrit Freud), le facteur du « transfert » n’ayant pas été effleuré durant ce court traitement », p.6],  nous verrons que le concept ne trouve pas encore sa place définitive puisque nous ne pourrons pas conclure que Freud assimile à ce moment de ses découvertes, la relation de transfert et sa résolution à l’ensemble d’une cure psychanalytique dans sa structure et sa dynamique.

Qui est Dora ?

Dora, Ida Bauer (1882-1945), est l’héroïne malheureuse d’un drame bourgeois familial, tel qu’on pouvait en rencontrer dans les comédies de boulevard de la fin du XIXème/début XXème.

Elle est née à Vienne, dans une famille juive aisée, seconde de la fratrie, elle a un frère plus âgé d’un an et demi.

Son père, Philip Bauer,  est un grand industriel, « d’une grande activité et d’un talent peu commun, jouissant d’une très belle situation matérielle » écrit Freud : « la personnalité dominante était le père, aussi bien par son intelligence et les qualités de son caractère que par les circonstances de sa vie qui avaient conditionné la trame de l’histoire infantile et pathologique de ma cliente ».

Ida lui porte une « tendresse particulière » dit-il, « accrue depuis l’âge de six ans, par les nombreuses et graves maladies du père » (p.10). A cette époque en effet, le père a contracté la tuberculose et la famille s’est installée pour une dizaine d’années à Merano, au Tyrol. C’est là que la famille fait la connaissance de Hans Zellenka (monsieur K.), un homme d’affaire moins fortuné, marié à une belle italienne Giuseppina (Madame K.) qui souffre de troubles hystériques et fréquente assidûment les sanatoriums.  Celle-ci  « soigne » Philip Bauer lorsqu’il souffre d’un décollement de la rétine en 1892 et Ida/Dora s’occupe des deux jeunes enfants du couple.

La mère d’Ida/Dora, est issue d’une famille juive originaire de Bohème. Elle est, nous dit Freud, «  peu instruite et surtout peu intelligente » (p.11). Elle souffre de douleurs abdominales permanentes dont héritera sa fille. Elle s’intéresse peu à ses enfants, concentrant tous ses intérêts sur le ménage et présentant  le tableau de ce que Freud appelle une « psychose ménagère » : « occupée tout le jour à nettoyer et à tenir en état l’appartement, les meubles et ustensiles du ménage, à tel point que l’usage et la jouissance en étaient devenus presque impossibles ».

« Les rapports entre la mère et la fille étaient depuis des années très peu affectueux » (p.12).

Le frère aîné, Otto, plus âgé d’un an et demi, quant à lui, fuit les querelles familiales et se range du côté de la mère lorsqu’il doit prendre parti, selon, dit Freud, « l’attraction sexuelle habituelle » qui rapproche le père de la fille d’une part, la mère du fils d’autre part.

Drame bourgeois donc : un homme marié, le père de Dora, trompe sa femme avec l’épouse d’un ami (Monsieur K.). L’époux trompé est  jaloux, il tente d’abord de séduire la gouvernante des enfants puis tombe amoureux de la fille de son rival et lui fait une cour pressante.  La jeune fille est choquée, elle le gifle, raconte tout à sa mère qui en parle au père. Celui-ci interroge le mari de sa maîtresse qui nie catégoriquement les faits. Soucieux de protéger sa liaison, le père fait passer sa fille pour une affabulatrice et l’envoie se faire remettre les idées en place chez un médecin en qui il a toute confiance puisque ce médecin l’a traité contre la syphilis quelques années plus tôt et qu’il lui a déjà adressé sa sœur.

En octobre 1901, Dora/Ida arrive donc chez Freud pour une cure analytique. Elle a 18 ans et elle souffre de troubles nerveux divers depuis de nombreuses années : dès l’âge de 8 ans, dit Freud, elle a souffert de dyspnée. Vers l’âge de 12 ans sont apparus des migraines et des accès de toux nerveuse et à 16 ans (âge auquel Freud l’avait vue une première fois) elle a été atteinte de toux et d’enrouement. Lorsqu’elle vient se faire soigner elle a des périodes récurrentes de toux et d’aphonie, elle est dépressive et montre des troubles du caractère, une « humeur insociable hystérique et dégoût probablement peu sincère de la vie », dit Freud qui diagnostique une « petite hystérie » : « avec symptômes somatiques et psychiques des plus banals » écrit Freud (p.14).

Dora vient de subir un vrai choc : elle a refusé les avances de monsieur K. et l’a giflé. Elle a alors été accusée par celui-ci et par son père d’avoir inventé la scène. Elle a été désavouée par madame K. qui l’accuse de lire des livres sur les pratiques sexuelles et on l’envoie chez Freud pour que celui-ci mette fin à ses fantasmes.

Dora parle sans réticences et révèle d’abord à Freud que Monsieur K. a tenté de la séduire une première fois, lorsqu’elle avait 14 ans, l’embrassant sur la bouche et se serrant contre elle, ce qui avait provoqué du dégoût. Premier traumatisme dont elle n’avait pas parlé jusque-là.

Freud n’entend pas du tout la demande de Dora, de prise en compte de la réalité des intentions de monsieur K., son besoin de rétablir la réalité des faits, d’être entendue et reconnue comme victime d’une tentative de séduction traumatique. Freud est convaincu de l’attirance amoureuse de Dora pour monsieur K., il s’acharne à en convaincre la jeune fille comme il essaie d’en convaincre ses lecteurs :

« Le comportement de l’enfant de 14 ans est déjà tout à fait hystérique. Je tiens sans hésiter pour hystérique toute personne chez laquelle une occasion d’excitation sexuelle provoque surtout ou exclusivement du dégoût, que cette personne présente ou non des symptômes somatiques ». (p.18)

Pour ce qui est de la réaction de dégoût de Dora, il s’agit donc d’un mécanisme de défense, d’inversion de l’affect en son contraire, doublé d’un déplacement de la partie inférieure à la partie supérieure du corps :

« A la place de la sensation génitale, qui n’aurait certainement pas fait défaut dans ces conditions chez une jeune fille normale, il y a chez elle cette sensation de déplaisir liée à la partie muqueuse supérieure du canal digestif : le dégoût ».

Selon Freud, qui, dit-il,  « appelle un chat un chat », le souvenir de l’étreinte avait laissé chez Dora l’ « hallucination sensorielle »  d’une pression sur le thorax que Freud analyse comme le résultat d’un déplacement de la perception « choquante » ressentie par Dora et refoulée,  du membre en érection de monsieur K., durant l’étreinte forcée. Un déplacement s’est opéré sur le thorax, concrétisé par un autre symptôme somatique : une légère aversion pour les aliments et le fait de manger difficilement.

Cette inversion de l’affect est corroborée chez Dora par «l’horreur des hommes en tête à tête tendre avec une femme », Dora évitant de passer près d’un homme qu’elle imagine en état d’excitation sexuelle.

Freud loue l’intelligente perspicacité de la jeune fille qui comprend fort bien la duplicité de son père et de madame K., leurs manigances pour poursuivre leurs relations, leur perversité à l’égard du rôle qu’elle devrait jouer dans le quatuor ou dans le meilleur des cas, leur aveuglement devant les tentatives de séduction réitérées monsieur K.

Mais Freud, là encore, ne montre que très peu d’empathie devant le désarroi de sa patiente et renvoie Dora à ses propres accusations :

« On s’aperçoit bientôt que de telles idées, inattaquables par l’analyse, ont été utilisées par le malade pour en masquer d’autres qui voudraient se soustraire à la critique et à la conscience. Une série de reproches contre d’autres personnes laisse supposer une série de reproches de même nature dirigés contre soi-même (remords). Il suffit de retourner chacun de ces reproches contre la personne même de celui qui les énonce. (…) Cette manière (…) a son modèle dans les répliques des enfants qui répondent sans hésitation : « menteur ! Tu en es un toi-même ! » quand on les accuse de mensonge.» (p.23).

« Les reproches de Dora à son père étaient nourris, « doublés », sans exception, d’auto reproches de même nature, comme nous allons le montrer en détail. » (p.24).

Dora a favorisé les relations amoureuses de son père avec madame K., en s’attachant aux enfants du couple K. Elle s’est brouillée avec sa gouvernante qui la soutenait et lui ouvrait les yeux sur la liaison de son père. Ses aphonies périodiques, perte de parole, sont rythmées par les absences de monsieur K., cette « complaisance somatique » signant l’hystérie, nous dit Freud.

Bref, « pendant toutes ces années, elle avait été amoureuse monsieur K. » (p.27).

Comme les symptômes ne cèdent pas, malgré ces interprétations, Freud se dit qu’ils ont à voir avec le père de Dora : Dora se conduit comme une femme jalouse vis-à-vis de son père. Elle se substitue à sa mère et tente de rivaliser, par ses symptômes, avec madame K. pour que son père s’intéresse à elle et se détourne de sa maîtresse : « elle était amoureuse de son père » (p.40) d’ailleurs « fier de son intelligence précoce, son père en avait fait, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, sa confidente. Ce n’était vraiment pas sa mère, mais elle-même, qui avait été dépossédée de plus d’une de ses fonctions, par la survenue de madame K. » (p.41).

A ce moment de l’analyse Dora rapporte un premier rêve, rêve à répétition :

« Il y a un incendie dans une maison, raconte Dora, mon père est debout devant mon lit et me réveille. Je m’habille vite. Maman veut encore sauver sa boite à bijoux, mais papa dit : « je ne veux pas que mes deux enfants et moi soyons carbonisés à cause de ta boite à bijoux. » Nous descendons en hâte, et aussitôt dehors, je me réveille ».

Elle ajoute le lendemain qu’elle perçoit le matin au réveil, une odeur de fumée ; sensation refoulée dans un premier temps, désir d’un baiser, le baiser d’un fumeur, « si je rassemble tous les signes qui rendent probable un transfert sur moi, étant donné que je suis aussi fumeur, écrit Freud, j’arrive à penser qu’un jour, pendant la séance, elle eut sans doute l’occasion de souhaiter de ma part un baiser ». (p.54)

Plongé dans la reconstruction des souvenirs de DORA, FREUD n’a pas conscience qu’il ne suffit pas de communiquer à DORA ces représentations reconstruites mais également les affects vécus dans la relation présente avec lui.
Suivent plusieurs « actes symptomatiques » ou mises en actes de fantasmes (un porte-monnaie utilisé dans une représentation symbolique de la masturbation p.56, une  lettre que Dora lui cache p.57).

Ce premier rêve révèle selon Freud que Dora s’est adonnée à la masturbation, qu’elle est bien amoureuse de monsieur K. et qu’elle souhaiterait que son père la protège de la tentation. Mais cette attirance réveille le désir incestueux refoulé à l’égard du père (p.63).

Un deuxième rêve, permet à Freud d’aller plus loin dans l’investigation de la « géographie sexuelle » de Dora et notamment de confirmer sa connaissance parfaite de la sexualité adulte.

« Je me promène dans une ville que je ne connais pas, je vois des rues et des places qui me sont étrangères. J’entre ensuite dans une maison où j’habite, je vais dans ma chambre et j’y trouve une lettre de maman. Elle écrit que comme j’étais sortie à l’insu de mes parents, elle n’avait pas voulu m’informer que papa était tombé malade. « Maintenant il est mort, et si tu veux, tu peux venir ». Je vais donc à la gare et je demande peut-être cent fois où est la gare. On me répond invariablement : cinq minutes. Ensuite, je vois devant moi une épaisse forêt, dans laquelle je pénètre, et je questionne un homme que j’y rencontre. Il me dit : encore deux heures et demie. Il me propose de m’accompagner. Je refuse et m’en vais toute seule. Je vois la gare devant moi et je ne puis l’atteindre. Ceci est accompagné du sentiment d’angoisse que l’on a dans un rêve où l’on ne peut avancer. Ensuite, je suis à la maison, entre-temps j’ai dû aller en voiture, mais je n’en sais rien. J’entre dans la loge du concierge et je le questionne au sujet de notre appartement. La femme de chambre m’ouvre et répond : maman et les autres sont déjà au cimetière. » (p.70)

Elle ajoutera un peu plus tard un fragment oublié : « elle va tranquillement dans sa chambre et lit un gros livre qui se trouve sur son bureau ». (p.74)

Puis, dernier détail, « elle se voit d’une façon particulièrement distincte, montant l’escalier » (p.75).

Lors de ce 2ème rêve nous pouvons également noter divers éléments que l’on pourrait interpréter dans le sens du transfert (p.70 : l’homme que DORA rencontre et qui propose de l’accompagner. L’interrogation de DORA sur le désir. Les laps de temps significatifs etc.).  Freud interprète ce second rêve dans le sens d’un désir de vengeance contre le père et de vengeance contre monsieur K.

FREUD est surpris de voir DORA interrompre son traitement après seulement 11 semaines, au moment où ses interprétations se densifient. FREUD met alors cette interruption abrupte sur le compte d’une manifestation supplémentaire du désir de vengeance de DORA : « c’était de la part de Dora un acte de vengeance indubitable que d’interrompre si brusquement le traitement, au moment même où les espérances que j’avais d’un heureux résultat de la cure étaient les plus grandes » (p.82). Les idées de vengeance de la jeune fille se réalisent donc dans son comportement à l’égard de Freud (p.83).

« Serais-je parvenu à retenir la jeune fille si j’avais moi-même joué vis-à-vis d’elle un rôle, si j’avais exagéré la valeur qu’avait pour moi sa présence et si je lui avais montré un intérêt plus grand, ce qui, malgré l’atténuation qu’y eût apportée ma qualité de médecin, eût un peu remplacé la tendresse tant désirée par elle ? je ne sais pas. Comme une partie des facteurs qui s’opposent à nous en tant que résistance nous restent dans tous les cas, inconnus, j’ai toujours évité de jouer des rôles et me suis contenté d’une part psychologique plus modeste. Malgré tout l’intérêt théorique, tout le désir qu’a le médecin d’être secourable, je me dis qu’il y a des limites à toute influence psychique et je respecte de plus la volonté et le point de vue du patient » (p.82).

Il entreprend de rédiger ce cas en deux semaines :  il dit avoir eu pour but en publiant ces observations, d’une part de « compléter sa Science des rêves en montrant comment on peut utiliser cet art d’ordinaire inemployé, afin de dévoiler les parties cachées et refoulées de l’âme humaine » en déployant l’analyse des deux rêves de Dora. Il a d’autre part, dit-il, « tenu à montrer que la sexualité n’intervient pas d’une façon isolée, comme un deus ex machina, dans l’ensemble des phénomènes caractéristiques de l’hystérie, mais qu’elle est la force motrice de chacun des symptômes et de chacune des manifestations d’un symptôme (p.85) « la sexualité est la clef du problème des névroses » (p.86) écrit-il.

Mais il constate que Dora n’a pas été guérie de ses symptômes comme cela aurait dû être le cas. Il revient donc sur les éléments négligés dans cette cure  et impute son échec à un défaut d’interprétation du transfert :

Il en parle ainsi : « Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, un nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. Il y a des transferts qui ne diffèrent en rien de leur modèle quant à leur contenu, à l’exception de la personne remplacée. Ce sont donc, en se servant de la même métaphore, de simples rééditions stéréotypées, des réimpressions. » (Pp 86-87).

Sur le plan clinique, on peut rétrospectivement constater que FREUD dans sa quête de reconstruction du développement psychosexuel de sa patiente, laisse complètement de côté le souci invoqué par DORA de la vérité historique des faits et son besoin qu’on la reconnaisse. FREUD bouscule la jeune fille, la pousse à se laisser séduire, on est là proches d’un traumatisme supplémentaire ! Signes de ces perturbations contre-transférentielles les erreurs de FREUD sur les dates et sur l’âge de DORA : il est mal à l’aise dans sa façon de la nommer : fillette, jeune femme, jeune fille,  enfant, patiente; sa toux remonte à l’âge de 8 ans puis à 12 ; il l’accuse d’avoir cherché à séduire M.K. « les 1ères années » de son séjour à B. or elle a commencé à y aller à l’âge de 6 ans  (p. 10). Il interprète le silence de DORA comme un assentiment lorsqu’il lui dit qu’elle pouvait se laisser séduire puisque sa mère avait elle aussi perdu sa virginité à l’âge de 17 ans (or elle en avait 15 en réalité), (p.81).

Certains auteurs ont fait remarquer que le délai même de la rédaction du cas, 2 semaines, n’est pas sans rappeler le délai de préavis de la domestique qu’il prend à son compte lorsque Dora lui signifie son intention d’arrêter sa cure deux semaines plus tard…. Rédaction qui prend alors la forme d’un véritable acting-out lui permettant de se débarrasser du cas DORA et de DORA par la même occasion tout en reprenant le contrôle de ce qui lui échappe.

FREUD indique que le transfert découle nécessairement de la technique psychanalytique (P. 87) «  on ne peut l’éviter par aucun moyen » dit-il et « il faut combattre cette nouvelle création de la maladie comme toutes les précédentes » mais cette « partie du travail est la plus difficile » car «L’interprétation des rêves, l’extraction d’idées et de souvenirs inconscients des associations du malade ainsi que les autres procédés de traduction sont faciles à apprendre ; c’est le malade lui-même qui en donne toujours le texte. Mais  le transfert, par contre,  doit être deviné sans le concours du malade d’après de légers signes et sans pêcher par arbitraire ». (p.87)

Commence à poindre l’idée d’une nouvelle maladie qui permettra d’individualiser peu à peu la névrose de transfert : Certes « (le transfert) est utilisé à la formation de tous les obstacles qui rendent inaccessibles le matériel » mais « La cure psychanalytique ne crée pas le transfert, elle ne fait que le démasquer comme les autres phénomènes psychiques cachés » (p.88) « Le transfert destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire, si l’on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade » (P.88).

FREUD comprend la position paternelle que lui a assignée DORA p.88 : «Au début, il apparaissait clairement que je remplaçais, dans son imagination, son père, ce qui se conçoit aisément, vue la différence d’âge entre elle et moi » rationalise-t-il.
Il note qu’il n’a pas suffisamment éclairci  le transfert de M.K. sur lui-même (p.89) et en conclut le désir de vengeance de DORA à son égard : « Lorsque survint le premier rêve, dans lequel elle me prévenait qu’elle voulait abandonner le traitement comme, autrefois, la maison de monsieur K. ; j’aurais dû me mettre sur mes gardes et lui dire : « Vous venez de faire un transfert de M.K. sur moi. Avez-vous remarqué quoi que ce soit vous faisant penser de ma part à de mauvaises intentions analogues à celles de M.K. de façon directes ou de façon sublimée, ou bien avez-vous été frappée par quelque chose en moi, ou encore avez-vous entendu dire de moi des choses qui forcent votre inclination comme jadis pour M.K. ? » Son attention se serait alors portée sur quelque détail de nos relations, de ma personne ou de ma situation, qui eût masqué une chose analogue, mais bien plus importante, concernant M.K. et par la solution de ce transfert, l’analyse aurait trouvé accès à du matériel nouveau, sans doute constitué de souvenirs réels. Mais je négligeais ce premier avertissement (…).

Ainsi je fus surpris par le transfert et c’est à cause de ce facteur inconnu par lequel je lui rappelais M.K., qu’elle se vengea de moi, comme elle voulait se venger de lui ; et elle m’abandonna comme elle se croyait trompée et abandonnée de lui. Ainsi elle mit en action une importante partie de ses souvenirs et de ses fantasmes, au lieu de la reproduire dans la cure. » (p.89).

Il note plusieurs éléments de transfert dans le second rêve de Dora : les « deux heures » correspondant aux séances restantes ou son désir de rester seule par exemple.

Dans une note de 1923, plus de vingt ans après cette cure, Freud revient sur les désirs homosexuels inconscients de DORA, reconnaissant avoir mésestimé l’attachement homosexuel de DORA à Madame K. : « mon erreur technique consista dans l’omission suivante : j’omis de deviner à temps et de communiquer à la malade que son amour homosexuel pour madame K. était sa tendance psychique inconsciente la plus forte », et de ne pas avoir deviné plus tôt que les connaissances en matière de sexualité de Dora, lui venaient de madame K. La vengeance, dit-il, exprimée dans le second rêve, venait occulter « la générosité avec laquelle elle pardonnait la trahison de l’amie aimée et avec laquelle elle cachait à tout le monde que c’était cette amie elle-même qui lui avait fait connaître les choses employées plus tard à noircir Dora ». (p.90)

Il n’envisage cependant que la dimension hétérosexuelle du transfert et n’imagine que DORA ne peut voir en lui qu’un substitut de son père ou de M. K. A aucun moment il ne s’implique en tant que figure féminine du transfert, substitut de Madame K. ou encore moins de la mère de DORA qu’il méprise totalement. L’analyste en effet, quel que soit son sexe peut représenter un personnage masculin ou un personnage féminin, dans le transfert et passer d’une position à une autre au cours de l’analyse, ce qui peut sembler difficile à comprendre.

Freud reverra Dora/Ida une dernière fois, quinze mois plus tard. L’un des enfants du couple K. étant mort, Dora a profité d’une visite de condoléances pour faire avouer à madame K. sa liaison avec son père et à monsieur K. la scène de séduction, rapportant à son père « cette nouvelle qui la réhabilitait ». Son état qui s’était amélioré à la suite de ces événements, connut une rechute précédée d’une grande frayeur : rencontrant dans la rue monsieur K. ; celui-ci, troublé,  avait été renversé par une voiture (suicide indirect ? se demande Freud) mais il était sorti indemne de l’accident. Dora venait voir Freud au prétexte d’une névralgie faciale qui la tourmentait depuis une quinzaine de jours. « Pseudo névralgie » puisque quinze jours avant, Dora avait appris une nouvelle concernant Freud lui-même, en « autopunition » dit Freud, en remords à la gifle donnée à monsieur K. et « en rapport avec le transfert sur (Freud) de sa vengeance ». « Je promis de lui pardonner de m’avoir privé de la satisfaction de la débarrasser plus radicalement de son mal ». (p.91)

Si pour FREUD, les éléments transférentiels ont joué un rôle décisif dans l’arrêt de ce traitement, le transfert n’est pas encore pour lui le moteur de la dynamique du processus analytique. Il n’assimile pas, à ce moment de sa théorie en construction, l’ensemble de la cure dans sa structure, à une relation de transfert et s’il reconnaît n’avoir pas su interpréter à temps ces éléments transférentiels, résistances de l’analysante à la cure, il méconnaît sa propre résistance dans son refus à être objet d’amour pour sa patiente et le fait que ce soit cette résistance même de l’analyste qui ait entraîné en retour le transfert négatif de DORA.

Freud, comme nous l’avons vu,  se pose la question de la « valeur » de Dora, pour lui-même. Il est très intéressant qu’il se pose cette question pratiquement dans les mêmes termes que les deux hommes concernés par le « cas Dora », le père de la jeune-fille et monsieur K. qui tous deux, vis-à-vis de leur femmes respectives, utilisent la même phrase « elle n’est rien pour moi ».

Parti avec le « cas Dora » pour illustrer sa théorie et sa pratique de l’analyse des rêves, Freud trébuche non pas sur le transfert puisqu’il en parlait déjà depuis les textes sur l’hystérie, mais c’est sur la dimension centrale du transfert qu’il bute. Ce « ratage » est à souligner car il débouche sur une découverte essentielle, la position centrale du transfert.

C’est, comme nous le verrons plus loin, dans ce sens que Lacan proposera une relecture  du « cas Dora », relisant Dora pour ne s’intéresser qu’au transfert, laissant de côté l’analyse des rêves, les motions pulsionnelles de Dora ou ses mécanismes de défense, retrouvant chez Freud le texte qui fonde le concept de transfert comme tel, le texte germinatif d’où émerge le concept de transfert.

La suite de l’élaboration du concept de transfert chez FREUD :

Des « transferts » (terme au pluriel), repérés à partir de 1895 comme obstacles et résistances, regroupant une pléthore de manifestations regroupées sous l’expression « phénomènes de transfert », le transfert se voit envisagé  au singulier et reconnu comme agent thérapeutique. La coupure indéniable étant la mésaventure avec Dora dont Freud tire les conséquences en 1905.

Avant Dora Freud n’était pas sans savoir qu’il y avait quelque chose de l’ordre du transfert, après Dora, il sait qu’il y a le transfert.

Le transfert a été progressivement « isolé » au sens chimique, comme un corps pur de la psychanalyse.

Une fois reconnu, le transfert sera théorisé en une série de textes, en particulier :

  • Sur la dynamique du transfert en 1912
  • Remarques sur l’amour de transfert en 1915

Le transfert y est caractérisé à la fois comme « le levier le plus puissant de l’analyse et le moyen le plus fort de résistance », comme transfert « positif » et comme transfert « négatif », d’où la notion de « résistances de transfert ».

FREUD décrit deux versants du transfert : un transfert positif et un transfert négatif (La dynamique du transfert p. 57). Dans le transfert positif on distingue les sentiments tendres, capables de devenir conscients, et d’autres dont les prolongements se trouvent dans l’inconscient et qui ont un fondement érotique. Le transfert sur l’analyste ne joue le rôle de résistance que dans la mesure où il est un transfert négatif ou bien un transfert positif composé d’éléments érotiques refoulés.

La façon dont FREUD comprend dans ces années 1912-1914 le concept de transfert profite de l’intégration progressive du complexe d’Œdipe. La notion de transfert est comprise comme un processus structurant l’ensemble de la cure sur le prototype des conflits infantiles et cette évolution conduit FREUD au dégagement d’une entité nouvelle, en 1914 : la « névrose de transfert » décrite comme une maladie artificielle qui se déploie dans la situation analytique et se différencie ainsi des transferts que l’on rencontre dans les relations de la vie quotidienne [Cf. « Remémoration, répétition, perlaboration » in La technique psychanalytique P. 113]. La névrose de transfert est désignée par Freud comme « l’objet d’étude propre de la psychanalyse » (Vue d’ensemble des névroses de transfert in Métapsychologie 1915).

Ce qui est nocif dans le transfert, c’est qu’il vient prendre la place du « désir de guérison ». Le sujet se moque de guérir, tout entier pris dans une satisfaction fantasmatique. Il a mieux à faire que guérir : il aime. L’illusion d’être déjà guéri lui fait oublier de guérir.

1916 Le transfert in Introduction à la psychanalyse : FREUD synthétise les avancées sur le transfert. La psychanalyse génère le transfert. Celui-ci peut être positif ou amoureux, négatif ou hostile (notion d’ambivalence).   Il se manifeste dès le début du traitement et représente pendant quelques temps «  le ressort le plus solide du travail »   (p.420). Puis il se transforme en résistance, résistance qui signe son origine sexuelle et peut alors devenir hostile.

Le transfert sera surmonté « en montrant au malade que ses sentiments, au lieu d’être produits par la situation actuelle et de s’appliquer à la personne du médecin, ne font que reproduire une situation dans laquelle il s’est déjà trouvé auparavant. Nous le forçons ainsi à remonter de cette reproduction au souvenir » (p.421).

Freud compare le transfert à la production dans un arbre d’une couche intermédiaire entre le tronc et son écorce, le « cambium », formant de nouveaux tissus et augmentant l’épaisseur du tronc. Il a cette belle formule : « Le transfert crée un royaume intermédiaire entre la maladie et la vie «  (Remémoration, répétition et perlaboration p.135). On a alors affaire à une nouvelle névrose qui remplace la première : névrose artificielle ou névrose de transfert dont la résolution signera la fin du traitement.

FREUD précise que c’est dans les hystéries, les hystéries d’angoisse et les névroses obsessionnelles que le transfert présente cette importance extraordinaire, centrale au point de vue du traitement, tandis que les malades atteints de névrose narcissique ne possèdent pas la faculté du transfert du fait même de leur indifférence vis-à-vis du thérapeute et ne sont pas accessibles à la psychanalyse (notion qui sera contestée par les successeurs de FREUD).

Avec Au-delà du principe de plaisir (1920) in Essais de Psychanalyse, c’est la compulsion de répétition qui rend compte du transfert. Celui-ci se trouve alors englobé dans l’économie et la dynamique générale de la répétition. Il n’y a pas seulement de la répétition dans le transfert, il est l’un des effets d’une fonction générique de répétition.

En 1926 la « doctrine du transfert » est consacrée comme l’un des trois piliers sur lesquels repose la « doctrine analytique », à côté du  refoulement  et de « l’importance des pulsions sexuelles » (Nouvelles conférences de psychanalyse).

Jusqu’à la fin de sa vie et de son œuvre, FREUD remet au travail le concept de transfert, ainsi dans l’Abrégé de psychanalyse (1940) resté inachevé, FREUD y revient une fois de plus dans le chapitre consacré à la technique psychanalytique (p. 42 à 45).

Point de vue de Jacques LACAN:

FREUD a toujours maintenu comme idéal de la cure psychanalytique la remémoration complète et quand celle-ci s’avère impossible, c’est aux constructions qu’il se fie pour combler les lacunes du passé infantile. En revanche, il ne valorise jamais pour elle-même la relation transférentielle.

FREUD parle de « mise en acte » à propos des manifestations du transfert et oppose toujours à la remémoration la répétition comme expérience vécue, obstacle à cette remémoration.

Or lorsque FREUD parle de la répétition dans le transfert des expériences du passé, des attitudes envers les parents etc., cette répétition ne doit pas être prise en un sens réaliste qui limiterait l’actualisation à des relations effectivement vécues;  ce qui est essentiellement transféré, c’est la réalité psychique du sujet, son désir inconscient; les manifestations transférentielles quant à elles ne sont pas des répétitions à la lettre mais des équivalents symboliques.  On doit en effet mettre l’accent sur le fait que l’analyse et donc la relation transférentielle, soit une relation de langage, la parole y prenant une valeur particulière.

Pour LACAN la psychanalyse est une expérience ancrée dans le langage et lorsqu’il y a langage il y a transfert.

LACAN a abordé le transfert à partir de l’étude du cas DORA en 1951, dans son Intervention sur le transfert  [in Ecrits (1966)] intervention publique lors du 14ème congrès de psychanalystes de langue romane à Paris. Il a ensuite repris le cas Dora dans plusieurs séminaires où il aborde la question de l’hystérie.

Dans une relecture structurale, LACAN définit la relation transférentielle dans le cas DORA, comme une suite de renversements dialectiques et il souligne que les moments « forts » du transfert s’inscrivent dans les moments « faibles » de l’analyste. A chaque renversement, l’analysant avance dans la découverte de la vérité.

Dans le cas DORA, 1er texte dit LACAN où FREUD reconnaît que le psychanalyste « a sa part » dans le transfert (p. 218), c’est le mouvement du texte plus encore que son contenu, qui retient l’attention de LACAN.

FREUD trébuche sur la découverte du transfert, sur sa dimension fondamentale. Il fait une série de développements qui sont scandés chacun par un renversement dialectique, chaque nouveau développement s’approchant de la vérité du désir inconscient de DORA mais qui du fait du mur du transfert demeure pour FREUD presque hors d’atteinte. Chacun de ces développements se trouve scandé, selon la lecture de LACAN, de ce qu’il appelle des renversements dialectiques c’est-à-dire puisque pour lui l’analyse est une expérience entre deux sujets, le sujet FREUD et le sujet DORA et que le patient est un sujet à entendre, un changement de la place d’où le sujet parle, moment fécond de l’analyse :

1er moment : Le père est un hypocrite, il cache la réalité de ses relations avec madame K. et laisse Dora aux prises avec les assiduités de  monsieur K.

FREUD va-t-il se montrer aussi hypocrite que le père ? (p. 218)

1er renversement : de la part de Freud  « regarde, lui dit-il, quelle est ta propre part au désordre dont tu te plains » Cf. DORA p. 24. Dora n’est pas seulement l’objet de la situation qu’elle dénonce, elle y tient une position de sujet.

2ème développement : Freud insiste sur la complicité active de DORA à la cour dont elle est l’objet (sa complicité a permis que les relations se poursuivent,   il y a eu circulation de cadeaux). Freud apporte un nouvel éclairage sur ses relations  d’objets, au jeu des identifications de Dora à son père (identification dont Lacan se demande si elle n’est pas favorisée par l’impuissance supposée du père) et à sa jalousie vis-à-vis de son père. Que signifie la jalousie de DORA à l’endroit de la relation amoureuse de son père ?

2ème renversement : l’objet prétendu de la jalousie masque un intérêt pour la personne du sujet-rival (madame K.)

3ème développement : L’attachement fasciné de Dora (elle vante la blancheur et la beauté du corps de madame K., elle parle de leurs confidences réciproques) et le fait qu’elle n’en veuille pas à madame K. de sa trahison (c’est madame K. qui dénonce les lectures pernicieuses de Dora) interrogent Freud qui y voit un  désir homosexuel refoulé pour Madame K.

Au moment du 3ème renversement dialectique qui aurait dû dévoiler à DORA ce que masquait cet amour pour Madame K., FREUD échoue à la fois du fait qu’il n’ait pas interprété à temps le transfert et son action dans l’analyse de DORA, mais peut-être parce qu’il ne se sentait pas à l’aise, dit-il, face au lien homosexuel qu’il avait mis en évidence entre DORA et Madame K.
FREUD, écrit LACAN, en raison de son contre-transfert revient trop constamment sur l’amour que Monsieur K. inspirerait à DORA et il est singulier de voir comment il interprète toujours dans le sens de l’aveu les réponses pourtant très variées que lui oppose DORA ( p. 224 ).

Selon Lacan madame K. incarne pour Dora, le mystère de la féminité corporelle, le mystère de sa propre féminité. Pour avoir accès à l’objet madame K. elle emprunte une identification imaginaire, une « image spéculaire » : monsieur K. (identification qui prend la suite de l’identification à son frère dans la petite enfance,  image -spéculaire constituée dans l’enfance, issue du stade du miroir, image masculine aliénante, servant de « moi idéal »).

Les interprétations normatives de Freud concernant son désir pour monsieur K. ne peuvent donc trouver aucun écho chez Dora. Freud désigne à l’hystérique son désir à partir de ses propres convictions à lui.  C’est, remarque LACAN, « pour s’être un peu trop mis à la place de Monsieur K. » que FREUD n’a pas réussi à émouvoir sa patiente, par son désir d’être à la place de monsieur K. pour Dora et son désir de voir triompher l’amour de monsieur K. pour Dora.

Encore faudrait-il que Dora puisse s’envisager comme objet de désir pour un homme, accepter d’occuper cette place d’objet de désir. Madame K. semble détenir ce secret, de là vient  la fascination qu’elle exerce sur Dora (elle est la madone de la chapelle Sixtine devant laquelle Dora se fige). Ce sont les mots prononcés par monsieur K. « ma femme n’est rien pour moi » qui font basculer Dora vers la maladie, c’est sa place dans l’amour de son père qui bascule alors de façon catastrophique.

Les questions du désir, des identifications d’une femme, de sa féminité vont devenir pour Lacan indissociables de la clinique de l’hystérie et du cas Dora. C’est cette clinique de l’hystérie qui guidera les différentes reprises du cas Dora au fil des séminaires. Il reprendra le cas Dora durant plus de vingt ans au fil de ses différents séminaires, ainsi :

  • Séminaire sur les Psychoses (livre III) 1955-1956 [Avec pour Dora la question est « qu’est-ce qu’être une femme ? »]
  • Séminaire sur la relation d’objet (livre IV) 1956-1957
  • Séminaire V sur les formations de l’inconscient 1957-1958 [Où Lacan introduit le concept de désir en tant que « désir de l’autre »]
  • Séminaire sur le transfert 1960-1961
  • Séminaire XVII: L’envers de la psychanalyse 1969-1970 :

Lacan analyse les deux rêves de Dora. Le second pointe que le substitut au père mort est le dictionnaire. Au-delà de la mort du père symbolique il produit un savoir.

Le discours de l’hystérique est pour Lacan l’un des quatre discours avec celui de l’universitaire, celui du maître et celui de l’analyste.

Qu’est-ce-que le transfert ? Demande LACAN.

p.595 des Écrits « il n’y a d’autre résistance à l’analyse que de l’analyste lui-même ».

La psychanalyse se déroule toute entière dans un rapport de sujet à sujet.
Dans une psychanalyse le sujet se constitue par un discours où la seule présence du psychanalyste apporte la dimension du dialogue (p. 216).

Dans son séminaire de l’année 1960-61 (Séminaire livre VIII) consacré au Transfert, LACAN introduit le désir du psychanalyste pour éclairer l’amour de transfert.

Pour sa démonstration il prend appui sur le Banquet de PLATON. L’originalité de LACAN consiste à mettre Socrate à la place de celui qui interprète les désirs de ses condisciples. Devenu psychanalyste, Socrate peut signifier à Alcibiade que le véritable objet de son désir, ce n’est pas lui, Socrate, mais Agathon.
Le transfert est artifice, un leurre, puisqu’il se porte inconsciemment sur un objet qui en reflète un autre.

Dans le Séminaire de 1961-62 consacré à l’identification, le transfert y apparaît toujours comme la manifestation d’une opération qui relève de la tromperie et qui consiste pour l’analysant à installer l’analyste en position de « sujet- supposé-savoir »  (lui attribuant un savoir absolu). LACAN dit que le transfert n’est autre que de « l’amour adressé à du savoir ».
A quoi s’adresse l’amour de transfert (l’amour comme destin de la pulsion, moment où la pulsion subjective) ?, au savoir répond LACAN.
Je postule qu’il y a quelque chose à savoir, c’est le postulat de l’analyse. Le sujet-supposé-savoir n’est pas l’analyste (ce qui serait une posture toute-puissante, une posture de maître) c’est l’un et l’autre : l’analyste qui vient avec un savoir analytique ne cesse de dire au patient « c’est vous qui savez ».

Enfin dans le Séminaire de l’année 1964, LACAN fait du transfert l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à côté de l’inconscient, de la répétition et de la pulsion. Il le définit comme la mise en acte, par l’expérience analytique, de la réalité de l’inconscient (la réalité sexuelle).

L’effet de transfert, amour repérable dans le champ du narcissisme (« aimer c’est essentiellement vouloir être aimé ») intervient dans sa fonction de tromperie (p.282 -283).

LACAN inscrit le transfert dans une relation entre le moi du patient et la position du grand Autre  (le lieu symbolique, le signifiant, la loi, le langage, l’inconscient qui détermine le sujet ici dans sa relation au désir). L’Autre ou autre scène, ou inconscient (dont LACAN dit qu’il est « structuré comme un langage ») est compris comme un lieu de déploiement de la parole où « le désir de l’homme est le désir de l’Autre »; autrement dit, c’est lorsque le sujet se demande « que veut l’Autre ? », qu’il interroge sa propre identité sexuelle en particulier.

La posture de l’analyste ne s’inscrit pas dans une relation duelle, « l’analyste, dit LACAN, doit être au lieu même de l’Autre » (position du symbolique), ce n’est pas un miroir, c’est selon l’expression de Paul-Laurent ASSOUN, un « brise-imaginaire ».

Où est le sujet quand il parle ? Comme sujet, nous naviguons du lieu d’émission de notre parole au lieu d’audition de cette parole  (l’enfant qui crie, entend son cri qui lui revient du dehors, étranger et extérieur et chargé de cette réalité extérieure (interprétation de la mère / demande de l’autre) et très vite l‘enfant crie parce qu’il crie (trace mnésique d’autre chose).
Le sujet est divisé entre un dedans et un dehors; c’est dans ce cadre que vient se situer le rapport à l’alter ego du transfert

LACAN pense que la notion de contre-transfert est fausse : c’est un transfert à deux (« le transfert est un phénomène où sont inclus ensemble le sujet et le psychanalyste » écrit-il dans le Séminaire livre I).
De là les deux conséquences fondamentales :
– Il y a quelque chose dans l’analyse qu’on peut appeler le désir de l’analyste. L’analyste ne doit pas se dérober à la part qui lui revient dans la production de la vérité.  C’est le désir de l’analyste qui opère dans l’analyse; ce n’est plus là l’idée de « neutralité bienveillante » : il faut que l’analyste soit présent dans son désir et il faut qu’il le signifie, qu’il signifie que ça lui importe (différent de la séduction, séduction = effet imaginaire).
L’analyste doit être tout entier présent dans son acte.

– Comme nous l’avons vu dans la lecture de LACAN du Banquet de PLATON, l’attitude de l’analyste doit être de guider le désir du sujet non pas vers lui mais vers un autre (= position de Socrate), ce qui constitue une position paradoxale, sacrificielle.

Par l’analyse, le sujet doit pouvoir réinvestir son désir sur l’objet, identifier son désir.
La position de « faire semblant » que constitue le transfert, n’est pas un mensonge, c’est un simulacre.

La fin de l’analyse, c’est quand ce semblant tombe. Il y a alors désidéalisation de l’analyste (LACAN situe l’idéalisation de l’analyste du côté de l’idéal du moi, du côté du symbolique). Le sujet se confronte au réel de l’objet de son désir, ce que LACAN nomme « savoir y faire avec son symptôme » et c’est là ce qui constitue sa vraie liberté.

En conclusion,

J’espère vous avoir montré la complexité du concept de transfert.

S’il faut en retenir quelque chose, c’est que cela se présente toujours de la même façon : on a affaire à deux personnes engagées dans cette relation que l’on appelle « analyse » dont l’aventure complexe est d’amener la mise à jour de la cause de l’impasse subjective : le refoulé.

Exprimer le plus intime de soi dans l’enclos d’un espace de parole exclusif pose la base du transfert.

Le transfert vient signifier l’irruption d’un réel inédit au sein de cette relation (un « phénomène inattendu » dit Freud), il surgit « par surprise » tant pour l’analyste que pour le patient.

Le transfert est un travail d’actualisation d’une situation historique sur la situation actuelle, nous dit Freud. Il conduit l’analysant à se comporter en fonction de situations passées et des états psychiques qui accompagnaient ces situations, des motions pulsionnelles qui y étaient engagées, des affects qui s’y manifestaient ou qui échouaient à y prendre place.

L’analysant est sous leur influence directe au lieu de symboliser.

Le transfert, au sens psychanalytique, désigne la façon dont le processus transférentiel rencontre la situation de l’analyse et produit des effets sur cette situation particulière, cette rencontre analytique dont le medium est le langage.

Ce qui s’actualise dans une séance d’analyse ne peut être entendu indépendamment de la dimension transférentielle qui l’habite, entendu comme « disant » toujours autre chose que ce qu’il manifeste. Il dit « plus » puisqu’il dit ce que l’analysant tend à transférer, il dit « moins » puisqu’il ne dit pas tout ce qui pourrait se dire.

La parole, dans son enjeu inconscient, est habitée pas ses potentialités symbolisantes, elle ouvre donc sur le fait qu’une chose n’est jamais identique à elle-même, de plus ce qui est dit tente d’approcher ce qui est inconscient et non dicible. Le transfert s’inscrit donc dans un travail de symbolisation.

L’analyste est l’interprète du transfert au sens linguistique de qui livre oralement l’équivalent d’une autre langue, sur le vif de la parole, en synchronie peut-on dire.

« Vieille règle de grammaire : ce qu’on ne peut décliner doit être considéré comme un transfert » écrit Freud dans une lettre du 15 mars 1923, à Lou Andréas-Salomé qui lui demandait conseil à propos d’un symptôme persistant chez un patient.

Freud suggère qu’il faut « marquer le coup » pour signifier au patient que l’analyste n’est pas dupe qu’il est le destinataire de ses manifestations.

Le transfert est à la limite de l’interprétation, c’est ce bord qu’il s’agit de désigner. Il se manifeste comme point de butée de l’acte interprétatif. Ce n’est donc pas un hasard si tout a commencé par une erreur associée à Dora.

L’expérience du transfert, profondément régressive pour l’analysant, comme nous l’avons vu, demande à l’analyste une participation tout aussi régressive, inconsciente également, à cette activité quasi hallucinatoire que déploie le patient dans le temps de la séance. L’analyste doit consentir à incarner ces imagos primitives (Freud emploie le terme de « réincarnation »), le temps que se perlaborent, dans le discours associatif du patient, toute leur violence représentative, leur sauvagerie pulsionnelle et donc de subir partiellement une dépersonnalisation  pouvant remettre en jeu ses propres fragilités.

Le transfert fait  de l’analyste un acteur sur la scène imaginaire du patient, au sens le plus sensible du terme : « le vrai théâtre parce qu’il bouge et parce qu’il se sert  d’instruments vivants, continue à agiter des ombres où n’a cessé de trébucher la vie » écrivait Antonin Artaud dans Le théâtre et son double (Idées. Gallimard 1981, pp16-17).

Pour l’analyste, c’est cette expérience que l’on nomme contre-transfert, qui peut l’informer en retour, tout autant que le discours du patient, sur ce qui se répète, se revit, des situations de l’enfance dans le hic et nunc de la séance.

L’analyste doit selon l’expression de Freud, rester un « homme libre » pour reconnaître le contre-transfert et le surmonter (ne renonçant pas à l’affect, dit-il, mais en ne le livrant pas avec trop de générosité) donc en termes lacaniens, signifier son désir sans imposer sa jouissance.

Il lui faut pour cela « beaucoup d’adresse, de patience et d’abnégation (« autonégation » dans les nouvelles traductions) » écrit Freud dans La question de l’analyse profane (Folio Essais p.102).

De cette double expérience le sujet sortira profondément changé.

Le retour à cette question du transfert est tout à fait actuel puisque nous assistons au retour en force des thérapies (retour actuel de l’hypnose) qui non seulement dénient le rapport au sujet à son désir dont témoigne le symptôme (pour introduire la prochaine conférence…) mais aussi font l’économie du transfert par l’utilisation de la suggestion. Alors que ce mot comme je le soulignais en préambule, s’installe dans le langage commun ce qui s’accompagne souvent d’une perte de sens,  l’idéologie de la « communication » dénie systématiquement la part du transfert et lorsque disparaît la prise en compte du transfert, ne reste que la suggestion.

Jackson POLLOCK : l’alcoolisme

JACKSON POLLOCK : L’ALCOOLISME
Le mot « alcool » vient de l’arabe Al Kuhl qui désigne la poudre d’antimoine, utilisée en alchimie (se rapproche de l’arsenic). Le mot a la même origine que le Köhl, maquillage qui rend les yeux brillants. Il s’agit donc d’un terme où se combinent le chimique et le magique, avec en arrière-plan du féminin.
Il s’agit essentiellement d’une forme d’appétence et de dépendance.

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Jackson POLLOCK : le peintre

JACKSON POLLOCK : le peintre.

Avec ce biopic de Jackson POLLOCK, Ed HARRIS s’attaque à un mythe de la peinture américaine comparable à celui de VAN GOGH en Europe.

Pollock est le nouveau « James DEAN » de la peinture américaine. C’est sans doute l’artiste américain le plus connu du XXème siècle. Il a incarné une nouvelle figure d’artiste, exaltation du génie en quête spirituelle, lancé dans un défi existentiel. Il a marqué toute la génération des peintres de l’après-guerr..e et il continue d’influencer la scène artistique actuelle.

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POLLOCK d’Ed HARRIS

POLLOCK

Film d’Ed HARRIS

2000

POLLOCK est un film américain de 2000 (tourné en 1999), premier film d’Ed HARRIS en tant que réalisateur.

Ed HARRIS dit que l’idée du film lui est venue du fait que son père qui travaillait à la librairie du Chicago Art Institute, lui avait offert pour son anniversaire en 1985, une biographie de Jackson POLLOCK. Son père avait alors écrit : « Ce serait peut-être intéressant d’en faire un film ».

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Patrick MODIANO, prix Nobel de littérature 2014.

Le discours de réception du prix Nobel de littérature de Patrick MODIANO, simple et émouvant.

Ecrire contre l’oubli : la vocation du romancier vu comme un passeur : « devant cette grande page blanche de l’oubli, faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme des icebergs perdus à la surface de l’océan » :

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BIRDY (suite) : La névrose traumatique

La névrose traumatique :
On peut parler de névrose traumatique à propos des deux personnages, Al et Birdy, la névrose traumatique désignant les troubles psychiques qui surgissent au décours d’un choc affectif très intense, parfois après un temps de latence plus ou moins long : « type de névrose où l’apparition des symptômes est consécutive à un choc émotionnel généralement lié à une situation où le sujet a senti sa vie menacée. Elle se manifeste, au moment du choc, par une crise anxieuse paroxystique pouvant provoquer des états d’agitation, de stupeur ou de confusion mentale.

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