LE TRANSFERT

Quelques étapes de l’évolution du concept de TRANSFERT

Le terme de « transfert » est introduit progressivement (entre 1900 et 1909 ) par FREUD pour désigner ce processus constitutif de la cure psychanalytique par lequel les désirs inconscients de l’analysant concernant des objets extérieurs viennent se répéter, dans le cadre de la relation psychanalytique,  sur la personne de l’analyste mis en position de ces divers objets.

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FREUD et l’homosexualité

En contribution au débat qui partage actuellement les psychanalystes, voici la lettre de Sigmund Freud du 9 avril 1935, en réponse à une femme américaine dont le fils était homosexuel:

 

Traduction:

« Chère Madame …,

Je déduis de votre lettre que votre fils est homosexuel. Je m’étonne du fait que vous ne mentionnez pas ce mot dans la présentation que vous me faites de lui. Puis-vous demander pour quelle raison vous évitez l’usage de ce terme ?L’homosexualité n’est pas un avantage, mais ce n’est pas non plus un sujet de honte, ce n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne peut pas non plus la classer parmi les maladies, nous la considérons plutôt comme une variante de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel. De nombreuses personnes hautement respectables, de l’Antiquité à l’époque moderne, furent homosexuelles et parmi elles quelques uns des plus grands hommes (Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci etc). C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un crime et c’est également une grande cruauté. Si vous ne me croyez pas, lisez les livres d’Havelock Ellis. 

Quand vous me demandez si je peux l’aider, je suppose que vous voulez savoir si je peux faire disparaître son homosexualité et le rendre hétérosexuel. La réponse est que, en règle générale,  nous ne pouvons  promettre d’y parvenir. Dans un certain nombre de cas, nous parvenons à développer les germes étiolés des tendances hétérosexuelles qui existent chez tout homosexuel, mais dans la majeure partie des cas, ce n’est plus possible. C’est une question de qualité et d’âge de l’individu.  Il est impossible de prédire quel sera le résultat du traitement.

Ce que l’analyse peut apporter à votre enfant est d’une autre nature. S’il est malheureux, névrosé, s’il est déchiré par ses conflits, ses inhibitions dans sa vie sociale, l’analyse peut l’aider à trouver l’harmonie, la tranquillité d’esprit, une pleine efficience, qu’il demeure homosexuel ou qu’il change.

Si vous pensez qu’il devrait faire une analyse avec moi- je ne pense pas que ce soit le cas- il devra venir à Vienne. Je n’ai pas l’intention d’en partir. Quoi qu’il en soit, n’oubliez pas de me donner votre réponse.

Sincèrement votre, avec mes amitiés,

Freud

PS: Je n’ai pas eu de difficultés à lire votre écriture. J’espère que vous ne verrez pas dans la mienne et dans  mon anglais une tâche trop ardue.

Opinion d’Elisabeth ROUDINESCO sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le 15 novembre 2012, la commission des lois de la République, de l’Assemblée Nationale, pour le projet de loi visant à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, a auditionné des psychiatres et psychanalystes: Suzann HEENEN-WOLFF, Jean-Pierre WINTER, Serge HEFEZ, Stéphane NADAUD, Pierre LEVY-SOUSSAN, Christian FLAVIGNY et Elisabeth ROUDINESCO historienne de la Psychanalyse.

L’ensemble des auditions peut être écouté sur LCP :

http://www.lcp.fr/emissions/travaux-en-commission/vod/141880-auditions-de-la-commission-des-lois-sur-le-projet-de-loi-visant-a-ouvrir-le-mariage-et-l-adoption-aux-couples-de-meme-sexe

ou:

http://www.assemblee-nationale.tv/chaines.html?media=3622&synchro=0&dossier=12

Audition d’Elisabeth ROUDINESCO :

Monsieur le président de la commission des lois (absent), Monsieur le rapporteur (Erwan Binet) , Mesdames et Messieurs les parlementaires, je vous remercie de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à cette audition sur un sujet auquel j’ai consacré plusieurs travaux en tant qu’historienne de la famille, de la sexualité, de la psychanalyse et de la psychiatrie. Je me permets aussi de parler en «témoin» car ma mère, Jenny Aubry, pédiatre, médecin des hôpitaux et psychanalyste s’est occupé toute sa vie de l’enfance en détresse : enfants abandonnés, placés, maltraités, enfants malades, enfants surdoués, enfants en attente d’adoption et de filiation..
Je suis favorable à cette loi et comme nombre de mes collègues sociologues, anthropologues et historiens que vous avez déjà entendus – je pense notamment à Irène Théry – j’ai été surprise de la violence avec laquelle de nouveau les homosexuels ont été stigmatisés dans leur désir de fonder une famille et donc de bénéficier par, le mariage, de droits équivalents à ceux des personnes de sexe différent. On peut comprendre que des religieux, puissent être opposés à cette mutation de la question du mariage puisqu’ils ont une vision immuable et essentialiste de la famille selon laquelle le père reste le substitut de Dieu et la différence biologico-anatomique des sexes le fondement de tout droit naturel. Mais de la part de spécialistes du soin psychique s’occupant de familles perturbées, cela me semble incompréhensible notamment quand on se réclame de ce que fut et de ce qu’est dans l’histoire de la psychanalyse la conception freudienne de la famille.
Jamais et à aucun moment on ne trouvera dans l’oeuvre du fondateur de la psychanalyse ce qu’une partie de ses héritiers prétendent y déceler aujourd’hui : le mariage homosexuel serait la fin de la famille, serait un déni de la différence des sexes, un malheur pour les enfants, condamnés à avoir des parents pervers, condamnés à être sans domicile filiatif, sans loi du père séparateur, etc. Non seulement Freud ne considérait pas que les homosexuels étaient des êtres non humains mais, en son temps, il a manifesté clairement sa volonté de dépénaliser cette forme de sexualité. Non seulement il ne pensait pas un instant que la famille puisse reposer sur le primat de la différence biologique des sexes puisque celle-ci relève de l’évidence et non pas d’une construction et enfin il a accepté dans sa vie que sa fille Anna élève les enfants de sa compagne et il a considéré qu’il s’agissait là d’une famille : ce sont ses mots. Donc ne faisons pas dire à Freud ce qu’il n’a jamais dit sauf à sombrer dans un anachronisme que tout historien se doit de critiquer. Et d’ailleurs, le milieu psychiatro-psychanalytique est à ce point divisé qu’une pétition circule signée pas 1500 psychiatres, psychologues et psychanalystes qui manifestent leur indignation devant ce qu’ils appellent l’homophobie de leurs collègues…
En réalité, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est non pas à une révolution qui conduirait à la disparition de la famille mais à une évolution qui au contraire la pérennise : le désir des homosexuels d’entrer dans l’ordre procréatif c’est-à-dire dans l’ordre familial dont ils avaient été exclus : ce désir de normativité que l’on observe depuis une trentaine d’années est la conséquence de la dépénalisation de l’homosexualité dans les société démocratiques mais aussi de cette hécatombe qu’a été le SIDA. Vouloir se reproduire en étant inscrit dans l’ordre familial c’est aussi un désir de vie, de transmission. Et c’est cette aspiration à la normativité qui dérange les opposants à la loi car au fond, s’ils ne sont pas homophobes ils souhaiteraient conserver aujourd’hui l’image de l’homosexuel maudit incarné par Proust ou Oscar Wilde : à leurs yeux l’homosexuel doit rester cliniquement pervers, c’est-à-dire hors de l’ordre procréatif.  L’éventail des cultures est pourtant assez large pour permettre une variation infinie des modalités de l’organisation familiale. Autrement dit, il faut bien admettre que c’est à l’intérieur des deux grands ordres du biologique (différence sexuelle) et du symbolique (prohibition de l’inceste et autres interdits) que se sont déployées pendant des siècles, non seulement les transformations propres à l’institution familiale, mais aussi les modifications du regard porté sur elle au fil des générations. Une fois cette définition admise il faut revenir à la question historique. Fondée pendant des siècles sur la souveraineté divine du père, la famille occidentale s’est transformée en une famille biologique dés le début du XIXe siècle, avec l’avènement de la bourgeoisie qui accordait à la maternité une place centrale. Le nouvel ordre familial put alors contrôler le danger que représentait la place du féminin, au prix de la mise en cause de l’ancienne puissance patriarcale. Du déclin de celle-ci, dont Freud se fit le témoin et le principal théoricien naquit un processus d’émancipation qui permit aux femmes d’affirmer leur différence – notamment en séparant maternité, désir et procréation et en voulant accéder au travail -, aux enfants d’être regardés comme des sujets et non pas comme des imitations des adultes, et aux homosexuels de se normaliser et de ne plus être considérés comme des pervers. Ce mouvement génèra une angoisse et un désordre spécifiques, liés à la terreur de l’abolition de la différence des sexes, avec, au bout du chemin, la perspective d’une dissolution de la famille. A la fin du XIXe siècle, on redoutait en effet que les femmes en travaillant ne deviennent des hommes et que soit abolie la différence des sexes. Et aujourd’hui, on a peur de cette même abolition qui viendrait nous dit-on des homosexuels désireux eux aussi de fonder des familles.

Mais ce qui fonde la famille sur le plan anthropologique, ce n’est pas seulement la différence biologique des sexes – laquelle n’implique pas d’ailleurs l’existence d’un père réel et d’une mère réelle mais des substituts – c’est aussi et surtout la prohibition de l’inceste et la nécessite de l’échange : il faut des familles pour que La famille existe et il faut la prohibition pour assurer ce qui nous différencie du monde animal : le passage de la nature à la culture. Et que je sache, jamais les homosexuels élevant des enfants n’ont dérogé à cette nécessité. Et c’est bien sur cette question bien plus que sur celle de la différence biologique que Freud a épousé en son temps les transformations de la famille en rapportant les névrose bourgeoises aux tragédies antiques c’est-à-dire à l’interrogation de chaque sujet sur son origine : d’où je viens, qui je suis? Telle est la question de l’Oedipe de Sophocle. De quoi suis-je coupable? Telle est la question d’Hamlet, les deux héros préférés de Freud qui en aucune façon n’a créé une psychologie familialiste. Quant au mariage, institution spécifiquement humaine et désormais laïc, il est la traduction juridique, légale, d’un certain état de la famille à une époque donnée. Rien d’immuable et toujours en devenir, toujours en mutation comme le montrent d’ailleurs les révisions que le code civil a subi depuis son instauration France en 1792. Partout dans les sociétés démocratiques, l’institution du mariage est en devenir comme la famille…

Pour terminer, je voudrais dire que ce qui détruit la famille, ce n’est pas le désir des homosexuels d’entrer dans l’ordre familial, ce n’est jamais le désir de faire famille, c’est la misère, misère psychique, matérielle, morale, celle que l’on voit aujourd’hui et qui conduit à des dérives meurtrières, au terrorisme, au sectarisme religieux. Misère distincte des destins tragiques propres aux dynasties royales qui se détruisent de l’intérieur.
Victor Hugo, écrivain le plus populaire, le plus célébré dans le monde, le plus républicain aussi à la fin de sa vie, l’a énoncé dans Les Misérables, livre que tout le monde devrait lire aujourd’hui en ces temps de crise économique et de crise morale : le père chômeur et exploité, la mère réduite à l’esclavage, l’enfant vagabond. Mais surtout, je voudrais souligner que ce même Hugo qui avait épousé durant son existence toutes formes de parentalité propres à son époque – mariage d’amour, adultère, père, patriarche, grand-père, père malheureux face à la folie de sa fille et à la mort d’une autre, père amoureux de l’amour – a forgé avec Jean Valjean, un personnage célèbre sur lequel devraient réfléchir tous ceux qui prétendent que le bien de l’enfant requiert par essence la présence absolument nécessaire d’un homme et d’une femme, d’un père et d’une mère.

Surgi de la misère, habité par le désir du mal, pendant les dix-neuf ans qu’il a passé au bagne, puis converti par un homme d’Eglise à la volonté de faire le bien, Valjean n’avait jamais connu, à l’âge de 55 ans, la moindre relation charnelle ou amoureuse. Vierge, il n’avait aimé ni père, ni mère, ni maîtresse, ni femme, ni ami.
Quand il apprend par Fantine, ancienne prostituée, l’existence de Cosette, enfant martyr, enfant humilié par les Thénardier, il va la chercher et il devient son père, sa mère, son éducateur, son tuteur, en bref le substitut de tout ce qui manque à l’enfant sans amour : un seul substitut qui suffit à assurer alors le bonheur à venir de l’enfant le plus miséreux de la terre, Neuf mois : le temps d’une grossesse. Le coeur du forçat, souligne Hugo, est “plein de virginités”, et, en regardant Cosette, il éprouve pour la première fois de sa vie “une extase amoureuse qui va jusqu’à l’égarement”. Aussitôt, il ressent les épreintes, c’est-à-dire les douleurs de l’accouchement : “Comme une mère, et sans savoir ce dont il s’agit.” Littéralement donc, il accouche d’une enfant et l’amour qu’il lui porte est maternel. De son côté, l’enfant, ayant oublié le visage de sa mère, n’ayant connu que les coups, n’ayant aimé qu’une seule fois dans sa vie, non pas un humain, mais un animal – un chien -, regarde cet homme qu’elle va appeler père sans savoir qui il est et sans jamais connaître son véritable nom. Elle va l’aimer au-delà de la différence des sexes, au-delà de toute connaissance de la différence entre une mère et un père, comme un saint, dénué de sexualité. Aujourd’hui, face à des pédopsychiatres «experts», hantés par l’abolition de la différence des sexes, Valjean serait sans doute regardé comme un mauvais père ou une mauvaise mère ou pire encore comme un pédophile.
Et pourtant, j’ai envie de dire à tous ceux qui, au nom d’une introuvable normalité, fustigent les familles monoparentales, homoparentales, anormales, divorcées, que chaque enfant aimerait avoir pour mère et père à la fois l’équivalent d’un Jean Valjean.

AUGUSTINE d’Alice WINOCOUR

Sortie du film d’Alice WINOCOUR : AUGUSTINE.

Une idée pour notre groupe « Cinéma et Psychanalyse » ?

A Paris, en 1885, le professeur CHARCOT et la mise en scène de l’hystérie à la Salpêtrière.

Critique de Pierre MURAT (Télérama):

SYNOPSIS

Paris, hiver 1885. A l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, le professeur Charcot étudie une maladie mystérieuse : l’hystérie. Augustine, 19 ans, devient son cobaye favori, la vedette de ses démonstrations d’hypnose. D’objet d’étude, elle deviendra peu à peu objet de désir.

LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 07/11/2012

On aime un peu

C’est la reconstitution d’un monde de femmes prisonnières. De leur corps. De leurs sentiments. De leurs pulsions. Dans la société hyper rigide de cette France du xixe siècle finissant, en des temps où la psychanalyse balbutie encore, on qualifie d’« hystériques » — autant dire de monstres — de pauvres victimes qui, aux yeux des braves gens, semblent possédées du démon. Dans son laboratoire, à l’écart de la médecine officielle, le professeur Charcot tente, par l’hypnose, de les guérir. Parmi ses patientes, une jeune fille, par les symptômes qu’elle éprouve, devient en quelque sorte sa malade favorite.

Augustine est le premier film le plus maîtrisé que l’on ait vu depuis longtemps. Chaque plan est cadré avec une précision méticuleuse, chaque décor, chaque costume sont choisis avec un soin maniaque. Tout est calculé. Presque trop. Même si elle voulait faire ressentir, à chaque instant, le lent étouffement, l’asphyxie permanente des personnages, on eût aimé, tout de même, que la réalisatrice laissât deviner dans sa mise en scène — de temps à autre, au moins ! — un petit souffle de liberté. Or, non…

A la vision des scènes à la Salpêtrière — défilé de femmes échevelées aux yeux fous —, on sent poindre un autre piège : le naturalisme. Mais, pour le coup, Alice Winocour y échappe très vite. Dès son premier court métrage, l’étrange Kitchen, sélectionné au festival de Cannes, on sentait son goût pour le fantastique. Il se déploie ici super­bement : la maison du professeur Charcot est une forteresse, sortie d’un film expressionniste. Les dîners entre le médecin (Vincent Lindon, impeccable, comme d’habitude) et son épouse (Chiara Mastroianni, impressionnante en bourgeoise livide) ressemblent à des réunions de vampires exsangues. Et les séances d’hypnose de Charcot sur Augustine deviennent, grâce à une mise en scène inspirée, une suite de rituels. Un spectacle, bien sûr, puisque les dignes confrères de Charcot y viennent comme au théâtre et applaudissent à la fin. Des cérémonies violentes, aussi, dignes de L’Exorciste, de William Friedkin. Et surtout des corps à corps à l’ambiguïté secrète : très vite amoureuse de son médecin, Augustine finit par simuler devant leur « public » des symptômes qu’elle n’éprouve plus.

Cette jeune femme, dont Alice Winocour fait une féministe avant la lettre — elle devient « maître » de son corps et de ses sentiments —, est interprétée par une comédienne-chanteuse, déjà vue et appréciée dans A l’origine, de Xavier Giannoli. Soko est la lumière du film. Elle est naturelle et vraie. Audacieuse, imprudente, elle ose tout ce que sa réalisatrice lui demande : on sent, entre elles, une entente. Mieux : une osmose. C’est cette complicité qui, dans ce film à l’esthétisme glacé, émeut et séduit.— Pierre Murat

Entretien avec Alice WINOCOUR , réalisatrice d’AUGUSTINE:

http://www.telerama.fr/cinema/a-sent-la-releve-alice-winocour-realisatrice-d-augustine,89120.php

Les arts plastiques, un outil de développement pour l’enfant?

Intervention au CAFÉ DES PARENTS de Sainte-Savine

dans le cadre du Festival COURS Z’Y VITE

12 mars 2008

LES ARTS PLASTIQUES :

UN OUTIL DE DÉVELOPPEMENT POUR L’ENFANT ?

Lorsque le petit enfant naît, il n’est pas « fini », son système nerveux n’a pas encore atteint sa maturité : la myélinisation des nerfs, gaine isolante qui se forme autour des fibres nerveuses et qui assure la propagation du message nerveux, sa rapidité et sa bonne qualité est la dernière étape de la maturation du cerveau, elle débute à la fin du 2ème trimestre de la grossesse, elle est très active pendant tout le 3ème trimestre mais elle est encore rudimentaire à la naissance ce qui explique par exemple pourquoi le nouveau-né ne peut pas marcher. Il faut attendre la myélinisation progressive des différentes zones du cerveau pour voir s’accomplir les progrès moteurs, sensoriels et psychiques de l’enfant. Cette myélinisation va être intense de la naissance à 3 ans, période de grands apprentissages, pendant lesquels l’enfant va pouvoir acquérir la marche, la propreté, le langage et manifester les lignes d’une pensée cohérente. Elle se poursuivra ensuite plus graduellement tout au long de l’enfance puis de l’adolescence.

Pourtant, l’enfant n’est pas pour autant végétatif, il naît naturellement doué, les 5 sens en éveil, il est sensible aux sons, à la musique, aux rythmes, aux formes, aux couleurs, aux mouvements…. il est même « surdoué » puisque tout nouveau-né est par exemple équipé pour discriminer tous les sons et donc pour comprendre et parler toutes les langues du monde (d’où l’importance dans les couples parentaux bilingues que le père et la mère parlent alternativement et exclusivement leur propre langue maternelle à l’enfant ! ), le développement du langage se fera par spécialisation et sélection des sons spécifiques d’une langue donnée .
In utero déjà, le bébé se balance spontanément et bouge lorsqu’il est sollicité par les caresses sur le ventre maternel; il réagit aux voix et manifeste déjà cette propension à jouer, créer, aller à la rencontre de l’autre, spécifiquement humaine. Ce qui est là en germe, inné, ne se développera que très peu s’il n’est pas sollicité et encouragé.

La créativité du bébé est indissociable du jeu. Chez l’enfant jouer est une activité aussi naturelle que manger et dormir. Le jeu est essentiel dans la constitution de l’appareil psychique de l’enfant : Le JEU permet l’affirmation du JE, on se construit en jouant : ainsi les premiers jeux du bébé, jeu de « coucou, le voilà, jeu de la bobine ou du Fort-Da, décrit par FREUD, sont des inventions symboliques qui permettent à l’enfant de se différencier de la mère et de maîtriser l’absence de la mère en la jouant, tout en déchargeant un affect. Le fantasme présence-absence de la mère se structure dans la répétition et à l’impression pénible laissée par la possibilité de l’absence de la mère, se substitue pour l’enfant le plaisir indirect de symboliser cette absence.
Le jeu fait partie de ce que Winnicott appelle l’espace transitionnel, il se situe dans l’espace potentiel entre le bébé et sa mère, aire intermédiaire d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure     ( entre le pouce et l’ours en peluche ).

Le jeu permet le développement de la capacité de l’enfant à vivre avec les autres, il lui permet de prendre part à la vie sociale, de s’intégrer dans la société. Il est indispensable à l’équilibre affectif et intellectuel de l’enfant qu’il puisse disposer d’un secteur d’activités dont la motivation ne soit pas l’adaptation au réel, mais au contraire l’assimilation du réel au Moi, sans contrainte ni sanction : tel est le but du jeu.

Le jeu est le prétexte pour l’acquisition des 4 apprentissages fondamentaux :
Le savoir, le jeu avec l’adulte est une occasion unique d’apport de connaissances dans tous les domaines. Par le jeu, le bébé apprend des notions fondamentales comme les formes, les consistances ( doux, dur… ) les volumes ( grand, petit, gros, large… ) les couleurs, les sons… par ce qui l’environne ( mobile au dessus de son berceau, boite à musique, peluches …. Le jeu enrichit les compétences intellectuelles, la pensé, le vocabulaire, le langage; il permet la réflexion, la résolution de problèmes et l’accès à l’abstraction.
Le savoir-faire, la pratique, la mise en oeuvre et le geste. Le jeu développe les capacités motrices ( chevaucher le cheval à bascule, tirer une chenille, pousser le porteur, grimper sur un toboggan, shooter dans un ballon…). Le jeu permet à l’enfant d’exprimer et de canaliser son énergie débordante tout en renforçant son équilibre et son assurance.
Le savoir être, apprentissage de comportements lui permettant de s’intégrer dans le monde. Moment d’échange avec les parents ou d’autres enfants, il développe les relations affectives et sociales.
Le vouloir faire, sans envie il ne peut y avoir d’apprentissage ni d’évolution. Par le jeu, l’enfant travaille et découvre par le plaisir. Le jeu est expression spontanée qui ne demande rien, gratuite. Or le plaisir est à la base du développement de l’individu.

LE JEU PERMET A L’ENFANT DE COMPRENDRE ET D’APPRIVOISER LE MONDE AFIN DE POUVOIR S’Y INTEGRER.

L’intérêt pour les arts plastiques chez l’enfant s’intègre dans cette aire du jeu : dès 6 ou 7 mois, l’enfant peut saisir un objet ou une matière ( lait, compote, peinture … ) avec la main et laisser une trace de façon fortuite, barbouiller, il réalise ainsi ses premiers pas dans le dessin. Selon Freud la pensée est d’abord corporelle.
Ce nouveau jeu lui procure un réel plaisir et une grande joie même s’il n’a pas vraiment conscience de ce qu’il fait et qu’il ne contrôle pas tous ses gestes. Côté parents le jeu est moins rigolo car il est en général assimilé à de la souillure. Attention toutefois à ne pas trop freiner l’enfant dans cet élan artistique car c’est pour lui un moyen de découvrir son corps et le monde! Il s’agit alors de le laisser faire tout en le contenant dans les limites fixées par les parents : lui attribuer un espace, une surface, où il pourra gribouiller, tacher comme bon lui semble….

Une des premières tentatives de l’enfant en possession d’un matériel graphique quelconque consiste à laisser une trace sur un support. L’évolution de cette trace, au fur et à mesure de la croissance de l’enfant, permettra à cet enfant une représentation et une appropriation de soi-même et du monde extérieur.
On parle dans un premier temps de traces et non de dessin. En effet, on ne peut parler de dessin que dans la mesure où la trace devient le motif du geste, ce qui n’est pas le cas dans un premier temps. Avant le 18ème mois de la vie, c’est l’activité motrice de l’enfant qui produit une trace et cette trace est ensuite soumise à son regard. La trace est alors l’enregistrement fortuit de son activité physique.

Le dessin est un en deçà du langage. Il est un compromis entre les paroles et les actes. Il s’apparente moins à la verbalisation ( basée sur des perceptions auditives ) qu’à l’écriture ( basée sur des perceptions visuelles et tactiles ) et dont il constitue à la fois les prémices et le complément. C’est un langage « agi, comme le geste, mais qui ne disparaît pas, qui laisse une trace.
Le dessin est une écriture « naturelle », qui vient du fond des âges et qui ne nécessite pas d’apprentissage spécial ( les écoles enseignent des techniques, une certaine maîtrise visuo-motrice, des conventions, mais l’essentiel de l’œuvre se fonde sur la personnalité individuelle ).
Le dessin est à la fois un langage universel propre à l’humanité entière :
( Jusqu’à 6 ans environ, à quelques nuances près, tous les enfants quelle que soit leur origine ethnique ou socioculturelle, dessinent de la même manière. Tous les dessins d’enfants franchissent les mêmes étapes, les mêmes stades d’acquisition graphique…)
et un langage très personnalisé, il suggère autant qu’il dit, condensé et extension de son auteur .

Chez l’enfant, l’acte de dessiner est destiné à créer tout court et ce faisant à se créer lui-même. Le dessin contribue à l’établissement d’une cohérence intime. En lui se conjuguent les données des perceptions visuelles, de l’affect, de la motricité et du mot, et les premiers effets de l’acte graphique seraient de relier ces données composites pour en faire une entité mentale unifiée.
Dessiner c’est créer ainsi des circuits neuronaux, des structures mentales dont le fonctionnement solidarisé, devient progressivement plus efficace.
L’acte graphique sert de miroir : la projection sur le papier des images mentales permet au dessinateur de mieux voir ce qui se passe à l’intérieur de lui-même. Ainsi l’acte de dessiner contribue-t-il au changement, à l’évolution, à la construction du moi.
Ainsi l’apparition du cercle dans l’évolution graphique de l’enfant coïncide avec la prise de conscience de son identité, de la différenciation entre ce qui est de l’ordre du moi et du non-moi, de ses possibilités d’autonomie et d’indépendance. C’est l’âge du « moi-je » qui marque une étape fondamentale du développement psychique. Cette enveloppe évocatrice d’une vie intra-utérine va évoluer en « bonhomme têtard » puis en bonhomme de plus en plus élaboré.

Comme tout langage, le dessin s’adresse à quelqu’un ( « regarde Maman ! Tiens Papa ! Voilà Maîtresse ! c’est pour toi que j’ai fait ce dessin !  » ). Le message que l’enfant envoie à son interlocuteur est moins un appel à regarder son oeuvre qu’à le regarder lui, pour établir un dialogue.
Aussi il convient d’une part de ne pas rester sourd, sinon le message se sclérose mais aussi de se méfier d’interprétations hâtives ou brutales qui peuvent aussi tarir à la source la spontanéité créatrice.
Si la « pulsion créative » est présente en chacun de nous, la créativité d’un sujet se développe grâce à la qualité de l’environnement périnatal dont ce sujet a bénéficié, à la quantité et à la qualité des échanges avec l’environnement lors des premières phases de l’expérience de la vie que connaît tout bébé.

« Ou bien les individus vivent de manière créative et sentent que la vie vaut la peine d’être vécue ou bien ils sont incapables de vivre créativement et doutent de la valeur de la vie » écrit Winnicott.

L’intérêt porté aux dessins d’enfants est relativement récent. Pendant longtemps on a pensé que l’activité graphique était une simple distraction. Les premières études concernant les dessins des enfants datent du début du XXème siècle (LUQUET 1927: observation des dessins de sa fille et de leur évolution au cours du développement. Florence GOODENOUGH : dessin du bonhomme puis développement de la psychologie de l’enfant et influence de la psychanalyse).

Le dessin est devenu un matériel éminent en thérapie d’enfant, équivalent des associations libres utilisées dans l’analyse des adultes et accès privilégié à l’inconscient au même titre que le rêve. Mais il ne s’agit pas de faire une interprétation « sauvage » des dessins d’enfants, ce qui se joue dans le dessin doit s’interpréter avec prudence et respect de la personne dans la situation particulière et inédite qu’est la situation thérapeutique où un adulte est entièrement consacré à l’enfant seul, à son écoute, à son regard. Le jeu et le dessin permettent l’installation d’une situation transférentielle entre le thérapeute et l’enfant. Le dessin pas plus que le rêve ne peut être interprété hors de son contexte.
Cette figurabilité à l’état de veille, de la scène psychique inconsciente se trouve à portée de la main tant corporelle que psychique, de l’enfant qui dessine. Cette faculté étonnante disparaîtra progressivement sensiblement à la fin de la période de latence.
Il s’agit d’un processus assez paradoxal auquel l’adulte n’aura plus accès hormis dans la création artistique.

En attendant de devenir éventuellement artistes, tous les enfants ont droit à l’art pour en éprouver le plaisir et développer leur intelligence. L’art est une libération, un moyen de s’exprimer, de parler de soi, un enfant doit pouvoir faire ses expériences et goûter à différentes propositions pour trouver ce qui lui plait vraiment. Cependant, s’obnubiler sur ses performances et lui demander des chefs d’œuvres peut tuer sa créativité en le mettant dans une logique de rentabilité au lieu de valoriser la curiosité et le temps passé à réaliser quelque chose de créatif.
Il est question de loisirs et non de compétition et quels que soient les choix de l’enfant ( et non ceux des parents ! ) il faut veiller à ce que l’enfant ait encore le temps de ne rien faire, de rêver:  son imagination et sa réflexion se développeront ainsi d’elles-mêmes !

SERAPHINE

SERAPHINE

de Martin PROVOST

2008

SERAPHINE est le 3ème long métrage de Martin PROVOST, réalisateur né en 1957.
D’abord comédien de théâtre, il a passé 6 ans à la comédie française, a monté ses propres pièces dont une à Avignon, a publié un roman avant de passer à la réalisation.


Longs métrages : TORTILLA Y CINEMA en 1997
LE VENTRE DE JULIETTE en 2002 ( thème de la relation parents/enfant à travers l’histoire d’une adolescente abandonnée par son père, qui tombe enceinte).
Puis SERAPHINE en 2008 qui obtient plusieurs Césars en 2009 :
César du Meilleur film
César de la meilleure actrice pour Yolande Moreau
César du meilleur scénario original
César des meilleurs costumes
César de la meilleure photo
César de la meilleure musique écrite pour un film
César des meilleurs décors

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DON JUAN

© 2007 Musée du Louvre / Angèle Dequier

Jean-Honoré FRAGONARD Le verrou

LE MYTHE DE DON JUAN

La mythologie de l’amour a donné deux grandes figures antithétiques :

–         TRISTAN  dans la littérature courtoise et l’avènement de l’idéologie cistercienne du XIIème siècle

–         DON JUAN produit de l’âge  baroque en son plein épanouissement.

L’amour d’une femme unique dans le premier cas, de toutes les femmes dans le second; courses à la mort et rencontre du ciel dans les deux cas.

Don Juan est un des mythes les plus stimulants de la création littéraire et musicale; il a surpassé celui de FAUST avec lequel il a des rapports étroits.

Le mythe de DON JUAN est le paradigme du désir humain, désir nécessairement multiple, instable, polymorphe (Freud dans La création littéraire et le rêve éveillé : « tout connaisseur de la vie psychique de l’homme sait qu’il n’est guère de chose plus difficile à celui-ci que le renoncement à une jouissance déjà éprouvée »). C’est l’hubris (orgueil et démesure conjugués) de Don Juan, son appétit de vivre qui attire le châtiment et l’apparente aux personnages excessifs des mythes antiques.

Il y a eu un « donjuanisme » avant la lettre dans des formes d’insurrection contre la morale et l’institution monogamique des sociétés occidentales dès l’antiquité gréco-romaine : exemple des dieux dans la mythologie, tels ZEUS ou DIONYSOS  ou poètes théoriciens de l’amour libre comme OVIDE dans son Art d’aimer.

Mais c’est le christianisme, en mettant l’accent sur le péché de chair et le châtiment divin, qui va conférer au type toute son infernale grandeur et qui va fixer le mythe dans l’imagination collective. C’est la morale chrétienne qui a suscité la révolte dont ce personnage est l’incarnation et ce n’est pas un hasard si l’inventeur de Don Juan fut un religieux dans la très catholique Espagne.

On doit le personnage de Don Juan à TIRSO DE MOLINA .

Sa pièce EL BURLADOR DE SEVILLA Y CONVIDADO DE PIEDRA a été écrite, sans doute à Tolède, autour de 1620.

Ce moine de la « Merci » (Gabriel TELLEZ) se serait inspiré, à travers la tradition orale, de figures de son temps, Don Juan de Villamediana ou Pedro Manuel Grion, fils du Duc d’Osuna, selon les historiens, mais l’Espagne de ce temps ne manquait sans doute pas de débauchés indignes. Le choix des patronymes : Tenorio et Ulloa sont les noms de familles qui contribuèrent à la conquète de Séville au temps de Ferdinand III.

En ce début du XVIIème siècle, l’Espagne se réveille dégrisée de son siècle d’or (pour rappel : 1492 = fin de la Reconquista, expulsion des Juifs, triomphe de l’inquisition, Christophe Colomb découvre l’Amérique).

Epoque du catholicisme triomphant : Sainte Thérèse d’Avila (1515-1592), Saint Jean de la Croix (1542-1591).

On peut noter que DON QUICHOTTE (1605-1615) est contemporain de DON JUAN.

Le personnage de Tirso de Molina, Don Juan Tenorio, est un jeune seigneur qui se divertit en abusant des femmes, leur faisant croire qu’il les épousera, bernant leurs maris ou amis qui sont parfois les siens. Il déguise son identité, secondé par son valet, pleutre et parfois récalcitrant : Catalinon. Ses aventures le contraignent  à fuir sans cesse : de Séville il se rend à Naples (épisode de la duchesse Isabelle), une tempête le fait échouer sur les côtes espagnoles ( épisode de Tisbea), il retourne à Séville (Tentative de séduction d’Ana) d’où il s’enfuit de nouveau à travers champs ( noces d’Aminta).

Sa mobilité dès l’origine est soulignée : il est le chasseur pourchassé.

L’ « invité de pierre » est la statue funéraire du commandeur, Don Gonzalo de Ulloa, père d’Ana, tué par le séducteur auquel il tentait de barrer la retraite après l’avoir surpris avec sa fille. Par jeu, Don Juan défie la statue, lui tire la barbe et l’invite à dîner (p. 191). Celle-ci se rend à l’invitation, et, à son tour, invite Don Juan à souper dans sa chapelle funéraire (p.203). Don Juan s’y présente, avec un certain courage. Lorsqu’il apprend que sa dernière heure est venue, il demande à se confesser et à être absous de ses péchés mais en vain. La statue saisit la main de Don Juan qui brûle et l’engloutit dans son sépulcre (p.217-221).

Don Juan est l’arroseur arrosé, le « burlador burlado » puisqu’en acceptant son invitation, le commandeur « prend la main », il lui prend la main et l’entraîne aux enfers; cette mort par le feu purifie toutes les victimes des « burlas ».

Don Juan joue ( « burla » n’a pas d’équivalent en français, c’est une plaisanterie d’un goût douteux) avec l’amour, la religion, la mort, valeurs tenues pour sacrées. Dans ce contexte il y a donc notion de faute, de péché.

Mais il se repose sur l’illusion qu’avant de mourir, il pourra implorer la miséricorde divine. D’où son refrain «  tan largo me lo fiais »= « lointaine est votre échéance », « j’ai bien le temps de m’acquitter », « demain il fera jour ! ».

Il y a donc aussi la notion du temps qui s’écoule et dont il faut brûler intensément chaque minute et notamment par l’illusion d’un rajeunissement lié aux conquêtes successives pour Don Juan. Il est en cela lié à l’esthétique baroque, héros du changement, de l’inconstance, opposée à la pérennité, le temps, l’éphémère,  contre l’éternité. L’inconstance est fondamentale chez Don Juan, rien n’est stable, rien ne l’arrête, ni les femmes ni les lois, seule la statue pourra l’arrêter

Tirso critique avec Don Juan, les traits de caractère  que la noblesse contemporaine voudrait élever au rang de valeurs nationales. Don Juan donne sa main à toutes celles qui veulent croire en son engagement mais ne tient jamais ses promesses. Il ne parle jamais en son nom, se définissant comme « un hombre sin nombre » et c’est seulement à la fin qu’il répond de son nom devant la statue « je tiendrai ma promesse car je suis Tenorio ». La question de tenir parole et d’être homme d’honneur est plus importante que le péché de chair peu condamné dans la pièce.

Tirso de Molina  stigmatise surtout  l’arrogance des pécheurs qui s’imaginent pouvoir attendre le dernier moment pour se confesser  et gagner leur salut.

On ne repousse pas éternellement la remise des comptes et nul ne sait où et quand il rencontrera l’infini (Cf Evangile  des « vierges sages et folles », Mathieu 25, 1-13, conclusion « veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». (voir la traduction de « tan largo me lo fiais »)

Après Tirso de Molina, tout les éléments du scénario sont posés :

–         le couple du jeune seigneur pervers et du valet bouffon

–         les femmes et les fuites successives

–         le naufrage

–         le meurtre du père et l’insulte à son effigie mortuaire

–         la chute dans les feux de l’enfer.

Dans toute l’Europe vont circuler des contes populaires qui reprennent le mythe de Don Juan. Il y aurait plus de 300 versions de la légende, avec toujours les trois éléments du scénario de base :

–         l’invitation adressée au mort

–         l’apparition du convive défunt (sous forme de squelette ou de statue)

–         le souper fatal en tête à tête avec le mort.

Rappelons la place de la mort durant cette période baroque ( c’est l’époque des vanités ).

Otto RANK souligne l’importance du sous-titre de la pièce et écrit, dans Don Juan et le double, que ce motif du mort venant prendre le vivant « est  aussi vieux que l’humanité ». Pour lui les rites funéraires se comprennent comme des mesures préventives contre le retour des morts (positions, enroulement, mise en  bière, enfouissement souterrain, pierre tombale, in cinération  etc ).

Don Juan, en troublant la paix des morts, provoque la mort. On ne peut manger avec les morts sans être mort soi-même, les vivants et les morts ne se mélangent pas.

La pièce passe ensuite en Italie, vers 1650, à la fois dans la comédie littéraire et dans la Commedia dell’arte, d’Italie elle va arriver en France et sera ensuite reprise dans des centaines d’œuvres jusqu’à nos jours.

IL CONVITATO DI PIETRA (1650) de CICOGNINI (1606-1660) dramaturge italien , écrit à partir de la pièce de Tirso de Molina.

Cicognini exploite surtout les ressors burlesques. On lui doit l’invention du « catalogue » des innombrables femmes abusées. Il ajoute des personnages traditionnels de la Comedia dell’arte ( Pantalone, le dottore, Brunetta ) qui parlent le dialecte italien, mais la trame est respectée (femmes trompées, valet fidèle mais un peu perfide, la fille du commandeur Donna Ana, le commandeur tué par Don Juan, la statue qui accepte l’invitation à dîner puis qui invite à son tour). On lui doit également l’échange de vêtements entre le valet (Passanino) et son maître ainsi la dissonance finale entre le cri de Don Juan saisi par l’enfer et celui du valet réclamant ses gages.

Les compagnies italiennes qui voyagent en Europe vont reprendre l’histoire de Don Juan et assurer sa diffusion en exploitant le potentiel comique de la pièce (art du masque issu du baroque, forme d’art critiquée par l’église).

Il y a alors plusieurs canevas, plus ou moins proches de la pièce de Tirso de Molina, sur lesquels les comédiens italiens improvisent.

Ces troupes se produisent en France (en Italien) depuis le XVIème siècle ( à la demande de Catherine de Médicis), et y ont beaucoup de succès car le public français aime leurs  mises en scènes improvisées, enjouées, osées, souvent grivoises qui mêlent le chant, le mime, la danse.

C’est la pièce de CICOGNINI qui va être reprise d’abord par DORIMOND en 1658 (LE FESTIN DE PIERRE OU LE FILS CRIMINEL) qui en donne une version froide et austère. Don Juan y est un fils virtuellement parricide, révolté contre son père, un modèle de cynisme, d’arrogance et d’impiété. C’est une ombre, celle de Don Pierre, qui inflige la punition finale au héros non repenti.

Dorimond invente une rencontre avec un pèlerin qui préfigure la scène du pauvre chez Molière.

VILLIERS en 1661, garde le même titre et campe un Don Juan plus cruel, anticonformiste et libertin, mais plus comique dans sa liberté de parole et de gestes. Son destin est scellé par « l’ombre de Don Pierre, à cheval sur sa sépulture » qui annonce la statue du commandeur.

Mais c’est MOLIERE qui fait évoluer le héros vers le mythe en composant une figure plus ambiguë. Selon les témoignages Molière aurait écrit son DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE en quinze jours et la pièce est créée en 1665.

Le dogme classique des trois unités y est cassé au profit d’une esthétique baroque d’éclatement et de discontinuité de l’action, inhabituelle dans la tradition théâtrale française.

C’est la première fois que Molière écrit une grande comédie en prose.

A propos de la structure de la pièce on a pu dire que le 1er acte est une comédie héroïque, le 2ème acte une pastorale, le 3ème acte une tragi-comédie, le 4ème une comédie et le 5ème et dernier acte, une tragédie à sujet religieux voire un mystère.

C’est une pièce audacieuse dans sa forme et audacieuse dans son propos. Alors que TARTUFE a été interdit l’année précédente par la cabale des dévots, Molière contre-attaque en stigmatisant de nouveau l’hypocrisie religieuse par un autre biais, il l’incarne dans un grand seigneur impie qui n’hésite pas à utiliser le masque de la dévotion pour couvrir ses frasques. La pièce est un vrai débat sur la question du péché et de repentir, elle pose la question de l’endurcissement au péché entraînant la condamnation du pécheur.

Don Juan y est un modèle de perversité. Il lui faut sans cesse transgresser une loi pour y substituer la loi de son désir (il théorise son désir dans une tirade où il se compare à Alexandre, Acte I Scène 2).

Don Juan, grand seigneur hypocrite, odieux envers son père, envers les femmes, envers les petites-gens, n’en est pas moins courageux, avec bravoure il vole  au secours d’un homme seul attaqué par plusieurs brigands.

Il  ne porte nullement à rire et met mal à l’aise dans une pièce aux accents comiques, cas unique d’un protagoniste d’une comédie fort comique qui ne l’est pas lui-même. Il séduit, s’il fait rire c’est aux dépens des autres.

Molière conserve bon nombre des caractéristiques de la Commedia dell’arte : costumes, décors, personnalité du valet (il est à noter que Molière interprète lui-même le personnage de Sganarelle), jeux de scènes excessifs et burlesques (Cf acte II scènes 3 et 4 avec les deux paysannes) quiproquos, poursuites.

Le meurtre du Commandeur est juste évoqué.

Molière alterne légèreté et sérieux jusqu’au moment ultime puis la note grinçante finale, apportée par Sganarelle « ah ! Mes gages ! Mes gages ! ».

Molière fait de Don Juan un contemporain et un égal des grands seigneurs, il lui donne une dimension de défenseur de toutes les libertés humaines. C’est un libertin au sens philosophique de XVIIème ( un incrédule), il s’obstine jusqu’au dernier instant dans son orgueilleux refus de la religion d’où l’ambiguïté du message moral malgré le dénouement punitif  pieusement conservé. Nous sommes là bien loin de Tirso de Molina.

A la même époque (1676), Thomas SHADWELL introduit le mythe en Angleterre avec THE LIBERTINE. Pièce pleine de violence et d’outrance : le héros y tue deux de ses conquêtes. L’atmosphère est lourde et l’humour grossier, dans un effet de chaos.

La pièce connaît un grand succès et s’inscrit dans un contexte particulier, l’époque de la Restauration anglaise.

Au XVIIIème DON GIOVANNI de MOZART, livret de DA PONTE :

Comédie dramatique (drama giocoso) en deux actes créé le 29 octobre 1787 à Prague, ovationné lors de cette représentation.

On y retrouve :

–         le valet burlesque : Leporello,

–         les femmes successives : Anna de Ulloa, Elvira et la paysanne Zerlina

–         les rivaux : Ottavio et le campagnard Masetto

–         le commandeur, père d’Anna et sa statue vengeresse

L’intrigue exploite à l’exception du naufrage, la plupart des péripéties consacrées par la tradition :

–         le meurtre du commandeur

–         les fuites de Don Juan poursuivi par ses victimes

–         la double invitation à souper

–         le dénouement justicier

Si le Don Juan de Molière s’inscrit dans le temps, se pose en stratège  dans ses conquêtes amoureuses, a besoin de la résistance de ses partenaires et se lance des défis de plus en plus difficiles, le Don Giovanni de Mozart n’élabore rien, ne s’explique jamais.

Il collectionne les instants et l’air du « catalogue » (scène 5 Acte I) est emblématique de sa conduite, il est de l’ordre de l’inventaire, de la liste, de l’addition. (// Molière I 2, conceptions très différentes de la femme).

Don Juan est dans la consommation, dans la jouissance, dans le pur plaisir, il est porté par l’instant présent et dépourvu d’intériorité. Il se caractérise par un appétit boulimique étranger au Don Juan de Molière. Il revendique un bonheur loin des codes moraux et sociaux, il est l’homme de la nature selon l’idée du XVIIIème (Rousseau et Diderot), un bon vivant éclairé, le convive de chair par opposition au convive de pierre. Le final de l’acte I est une affirmation de la liberté dans l’esprit du siècle des lumières (« vive la liberté » de Don Juan repris par les autres personnages).

Sa seule intériorité, mais non des moindres, est celle que lui confère la musique. En contrepoint au texte, la musique chante plutôt la pétulance et le raffinement du personnage.

Si la voix de Soprano est commune aux trois personnages féminins, Anna, Elvire et Zerlina, (trois= chiffre maçonnique), la voix de basse se propage de Don Giovani à Leporello( double de son maître, il lui emprunte sa voix, ses habits, ils partagent les conquêtes, échangent les femmes), et au Commandeur. Le commandeur figue symbolique du père, pose les interdits et rappelle la loi, c’est lui qui  chante l’ultimo momento sur d’impressionnants accords groupés par trois.

Il y a donc deux façons de lire Don Juan et  Don Giovanni :

–         soit on s’attache au fond, aux actes de Don Juan. On adopte alors le point de vue des victimes et de la morale. C’est une vision tragique du mythe où le méchant est un impie condamné à expier (perspective chrétienne fondatrice du mythe).

–         Soit on constate que ce parti (le parti des filles séduites) est défendu par le bouffon de Sganarelle qui réclame ses gages à la fin du Don Juan de  Molière et que à la fin de l’opéra de Mozart,  les personnages redeviennent comme avant, avec pour perspective une vie sans beaucoup de fantaisie, régit par les codes sociaux (est-ce Don Giovanni qui est puni ou les autres personnages ? (Voir l’interprétation de Robert Carsen à la Scala de Milan le 7 décembre dernier, où au final, Don Giovanni vient la cigarette à la main, contempler les autres personnages tombant eux-aussi en enfer).

On peut alors étudier ce que suggère la forme, l’écriture chez Molière, la musique chez Mozart et les partis pris des deux auteurs.

Molière adopte pour la première fois au théâtre, la forme d’écriture la moins contrainte par des règles, la prose, une écriture en liberté.

Exemple Acte I scène 2, du retour du mot « beauté » qui revient sans cesse dans la  bouche de Don Juan qui explique alors qui il est (10 occurrences du mot) :

«  pour moi la beauté est partout où je la trouve » une sorte d’idéal aimanterait donc le héros.

Acte III scène 2, la parole décalée de Don Juan qui donne un louis d’or au pauvre « par amour de l’humanité », peut faire penser qu’il y a pour lui une humanité plus vaste, plus idéale que ces rencontres humaines.

Chez Mozart, au-delà du personnage, la figure mythique est soutenue par la musique elle-même. Par sa jubilation, la musique permet de ne pas réduire le personnage à la somme de ses actes, de l’intérioriser pourrait-on dire. Nous sommes pris et séduits. La musique est amorale et l’originalité de Mozart est de détacher le personnage du jugement moral. Mozart prend le parti de la joie et de la vitalité par delà les conventions sociales et moralisatrices (selon Julia Kristeva, il préfigure le Gai Savoir de NIEZSCHE).

Au XIXème siècle le romantisme s’empare de la figure de Don Juan.

Le DON JUAN d’HOFFMANN (1812) directement issu de l’opéra de Mozart est le rêve éveillé d’un spectateur remué par les accents sublimes qu’a fait entendre, juste avant de mourir mystérieusement, une interprète du rôle de Dona Ana. Cette affabulation permet d’exalter en Don Juan, un « demi-dieu », irresponsable des maux qu’il déchaîne en poursuivant, éternel insatisfait,  à travers les femmes, l’idéal inaccessible de la perfection. Si elle émeut la sensibilité romantique, elle altère les données fondamentales du mythe.

Les retrouvailles de Dona Ana et de Don Juan sont celles de Satan, l’ange déchu, et du ciel. Le commandeur n’a plus de rôle à jouer puisque le tragique vient de l’intérieur des personnages.

Le mythe s’écroule avec le couple que forment Dona Anna et Don Juan, chacun révélant à l’autre la part inaccessible de son être. L’amour idéal selon le rêve romantique est inaccessible sur cette terre, les âmes sœurs ne peuvent se  retrouver pour le poète romantique, qu’au ciel, dans l’ineffable, l’inexprimable.

C’est cette quête de l’idéal, caractéristique majeure du « mal du siècle » que nous retrouverons de Musset à Baudelaire. Don Juan devient l’expression de ce mal du siècle où le réel prosaïque (le mariage, la relation homme/femme) ne peut combler l’idéal dont rêvent les poètes. Exilé sur terre ( Baudelaire) l’homme est condamné à chercher sans fin ce qu’il ne peut trouver, tragique de toute condition humaine.

Dans NAMOUNA , ALFRED DE MUSSET ( 1832) propose une mise en abyme où le personnage de Hassan, français converti à l’Islam, jouisseur et collectionneur de femmes, est comparé aux différents Don Juan. L’attitude de Hassan traduit une hantise de la femme dominatrice et castratrice et le choix de la multiplicité lui permet de ne pas être soumis à une seule : « j’aimerais mieux, je crois, être le chien d’un nègre ! » dit-il. La femme idéale, n’étant qu’une lointaine réminiscence, un souvenir perdu, la nostalgie de l’unité originelle.

Musset critique le christianisme qui a scindé en deux le monde, le corps et l’âme, le bien  et le mal  alors que son poème fait l’éloge du sommeil, du rêve, des états flottants où s’estompent les frontières et où tout se fond. L’idéal est un sujet hors des mots que seuls la musique et le rêve permettent d’approcher.

1834 LES AMES DU PURGATOIRE de Prosper MERIMEE, nouvelle qui servira de modèle au livret de l’opéra La force du destin de VERDI .

Mérimée substitue à Don Juan Tenorio le modèle de Don Miguel de Mañara, il mêle les aventures des deux Don Juan et transforme le nom en Don Juan de Maraña qui s’imposera dans la tradition littéraire ( personnage repris par Alexandre  DUMAS en 1836 : Don Juan de Maraña ou la chûte d’un ange).

Don Miguel de Mañara est né à Séville en 1627, il meurt en 1679. Après une vie dissolue (selon la légende il aurait décidé de devenir un nouveau Don Juan après une représentation du Burlador et inventa l’idée de tenir un catalogue en deux colonnes : d’un côté les femmes séduites, de l’autre les maris ou amis bafoués) ce personnage historique investi, possédé, par un personnage imaginaire, devient supérieur de l’ordre de la « Merci » et fonde l’hôpital de la Charité à Séville (dont l’église devait donner une sépulture aux suppliciés condamnés par la justice).  Il demanda à être enterré, sous le portail d’entrée de l’église, afin d’être piétiné par les générations futures avec sur sa pierre tombale « Aqui yacen los huesos y cenizas del peor hombre que ha habido en el mundo. Ruegen o Dios por el ». C’est lui qui choisit les peintres Juan de Valdes Leal et Murillo pour décorer l’église ( peintures étonnantes de Vades Leal dont « archevêque et chevalier morts » dans leurs cercueils envahis par les vers, chefs d’œuvres de Murillo : « Miracle de la multiplication des pains et des poissons » et « Miracle de Moïse faisant jaillir les eaux d’une source »).

Mérimée, pourtant agnostique,  introduit donc dans la légende le salut final du héros, revenu dans le giron de l’église après avoir été entraîné par un tentateur diabolique, Don Garcia, à la suite d’une vision : une nuit, alors qu’il allait enlever une jeune religieuse , sur le chemin du couvent,  il croit assister à son propre enterrement escorté par les âmes que les prières de sa mère ont tirées du purgatoire,  réconcilié avec Dieu, il est  racheté par la pénitence.

L’ELIXIR DE LONGUE VIE  1830 Honoré de BALZAC, histoire fantastique d’un parricide

DON JUAN AUX ENFERS 1843 BAUDELAIRE

DON JUAN TENORIO 1844 de ZORILLA  qui rend au personnage son patronyme originel  mais présente un dénouement édifiant (l’amour d’Ines, morte de douleur du fait des forfaits de Don Juan, sauve Don Juan au moment où la main de pierre de son  père, tué par Don Juan, le saisit), pièce chrétienne qui  est resté très populaire dans le monde hispanique : cette pièce est rituellement représentée chaque année le 2 novembre, jour de la fête des morts.

La version romantique du mythe de Don Juan va connaître  de nombreux avatars dont l’aboutissement et la fin sera le DON JUAN de LENAU en 1850.

C’est une oeuvre posthume puisque Lenau, écrivain autrichien, meurt en asile psychiatrique en 1850.

Lenau voit en Don Juan la contrepartie sensuelle de FAUST, acharné à la poursuite du plaisir de la chair comme Faust l’est à celle de la science défendue.

Don Juan incarne les forces primitives de la nature dans une théorie panthéiste (sur le modèle de la philosophie d’Epicure et du Rerum Natura de Lucrèce, connu de l’auteur). Il est l’aveugle instrument du dieu universel de l’amour qui décide de sa destinée et dont l’influence souveraine l’acquitte de tout blâme et l’exonère de toute peine infamante. S’il subit la contrainte d’instincts impérieux, Don Juan est capable de repentir, il est disposé à réparer ses torts. Il n’est pas digne du châtiment mais il meurt de son plein gré, de la satiété des plaisirs.

Le désenchantement et le pessimisme de Lenau l’emportent et Don Juan meurt sans avoir pu réaliser son rêve d’amour absolu, il disparaît dans une sorte de suicide déguisé, jetant son épée et se laissant transpercer par son adversaire, il renonce à la vie.

Dernière réplique de la pièce : « mon ennemi mortel est livré entre mes mains. Mais cela même m’indiffère, comme la vie toute entière. »

Cf p.45 Apologie du désir.

La vie serait belle si elle répondait à l’ivresse de la jouissance mais elle ne permet pas à l’homme d’atteindre l’idéal entrevu durant sa jeunesse et ne vaut donc pas la peine d’être vécue.

Le Don Juan de Lenau occupe ainsi une place à part dans la série des œuvres qui traitent du personnage mythique.

Don Juan a achevé sa course. C’est la fin du mythe. Du mythe on passera au type (Rappelons que le mythe prend en charge un conflit universel et exemplaire tandis qu’un type rassemble des traits qui se retrouvent chez de nombreux individus, ainsi Casanova n’a pas une dimension mythique, il se réduit à un type et on qualifie actuellement indifféremment, dans le langage courant, un séducteur de don juan ou de casanova ).

Don Juan devenant le type du séducteur : l’adjectif « donjuanesque » et le substantif « donjuanisme » sont attestés à partir de 1851.

Pour autant le mythe ne va pas cesser d’inspirer les auteurs mais on peut penser que la floraison d’œuvres ressemble plus une série d’exercices de style.

Dans le foisonnement des variations qui ont continué à proliférer jusqu’à nos jours, on peut distinguer différents courants :

#  Un courant qui prolonge la tendance hagiographique du romantisme, révélant finalement un saint dans le libertin repenti avec:

Alexis TOLSTOI 1860 DON JUAN

E. HARAUCOURT 1898  DON JUAN DE MANARA

Joseph DELTEIL 1930  SAINT DON JUAN

O. MILOSZ 1912 MIGUEL MANARA

# A l’opposé, les Don Juan purement négatifs:

E. ROSTAND 1921 LA DERNIERE NUIT DE DON JUAN (où Don Juan ressuscité par le Diable se voit dépouillé de tous ses prestiges et condamné pour l’éternité à jouer « l’éternel burlador » sur la petite scène d’un guignol)

H. de MONTHERLANT 1958 LA MORT QUI FAIT LE TROTTOIR  ( Don Juan   presque septuagénaire, angoissé et obsédé par son âge, est à la recherche d’un élixir de jeunesse)

Roger VAILLAND 1959 MONSIEUR JEAN  (parodie transposée à l’époque contemporaine : Don Juan y est un riche industriel immoral et cruel).

#Entre les deux toute une gamme de Don Juan:

– Exemplaire mais athée (Marcel BARRIERE, LE NOUVEAU DON JUAN, 1900)

– vieilli mais toujours capable de séduire ( BARBEY D’AUREVILLY, LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN, 1874)

– séducteur malgré soi ( G.B. SHAW, MAN AND SUPERMAN, 1901)

etc

Un des derniers avatars de Don Juan, LA NUIT DE VALOGNES d’Eric Emmanuel SCHMITT en 1991.

La pièce inaugure la carrière d’auteur d’E.E. Schmitt (deux ans avant LE VISITEUR).

Elle fourmille de réminiscences littéraires. L’auteur emprunte à Molière, à Mozart, aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (personnages surtout), à Barbey d’Aurevilly (situation empruntée au Plus bel amour de Don Juan), ainsi qu’à l’épisode d’Electre de Giraudoux.

Six femmes, anciennes victimes de Don Juan, se retrouvent dans un château normand où Don Juan, accompagné de son valet Sganarelle, doit comparaître devant elles pour un procès dont la sentence sera la mariage avec Angélique, la plus jeune victime (il l’a violée et a tué son père). La figure du commandeur est absente et les différents éléments sont repris de façon parodique (le catalogue, la statue etc) Don Juan, contre toute attente, accepte la sentence mais c’est Angélique qui refuse l’offre de Don Juan. Au terme d’échanges et de confrontations, Don Juan reconnaît avoir changé. Il a en effet rencontré l’amour, mais un amour homosexuel, en la personne du chevalier, frère et double masculin d’Angélique, au cours du duel où le jeune homme s’est laissée mourir. Dans un jeu de miroirs narcissiques, Don Juan échappe à la différence des sexes, à l’altérité.

A l’aube, Don Juan quitte le château vers une nouvelle naissance. S’il peut renaître c’est qu’il est mort, mort de Don Juan et du donjuanisme, mort du mythe. La dernière réplique revient là encore à Sganarelle, mais c’est pour constater que son maître lui a payé ses gages, pour solde de tout compte !

Psychologue, psychothérapeute ou psychanalyste ?

Quelle approche? Pour qui ?

On me demande souvent, lors d’une prise de rendez-vous par exemple, quelle est la différence entre un psychologue, un psychothérapeute ou un psychanalyste voire un psychiatre, et si la consultation est remboursée.

Le psychologue a suivi une formation universitaire en psychologie (Bac + 5) et a obtenu, au minimum, un diplôme universitaire de troisième cycle à visée professionnelle (DESS ou Master 2).

Le titre de psychologue est un titre protégé  par la loi française depuis 1985. Il existe une obligation d’inscription pour tous les psychologues, sur les listes départementales, des personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue (répertoire ADELI).

N’étant pas médecin, il ne peut  prescrire des médicaments ou des examens complémentaires.

Certaines mutuelles ou assurances prennent  actuellement en charge une partie du coût des séances ou un certain nombre de séances dans l’année. Il existe également des conventions passées entre le psychologue et certains organismes sociaux.

Certains psychologues proposent des psychothérapies selon leur orientation (Psychanalyse en ce qui me concerne, les thérapies proposées sont donc de type verbal).

Le psychothérapeute s’est formé à une technique de psychothérapie (approche verbale, cognitive, comportementale, hypnose, PLN, art-thérapie ou autre ). Depuis 2010, le titre de psychothérapeute est un titre protégé, soumis à l’obtention de diplômes universitaires et à la justification d’une réelle formation à la fois théorique et pratique. Le psychothérapeute est dans l’obligation de faire enregistrer ses titres sur le répertoire ADELI de son département.

Le psychiatre est un médecin spécialiste des maladies psychiques. Il peut donc prescrire des médicaments ou des examens complémentaires et hospitaliser. Ses consultations sont prises en charge par la sécurité sociale.

Certains psychiatres peuvent pratiquer des psychothérapies voire la psychanalyse. Dans ce cas, les séances sont à la charge des patients.

La Psychanalyse, champ théorique et clinique inauguré par FREUD, est une approche psychothérapique spécifique.

Le psychanalyste peut être psychologue ou  psychiatre ou n’avoir aucune formation universitaire, mais il a suivi une formation théorique (théorie de FREUD, LACAN ou JUNG) et il a  lui-même suivi une psychanalyse personnelle. Il continue, le plus souvent, à étudier et travailler sa pratique, auprès de ses pairs dans une association. Ni le titre ni l’exercice de la psychanalyse ne sont contrôlés en France.

La représentation de la mort dans l’art contemporain

La représentation de la mort dans l’Art Contemporain

Conférence Jeudi 17 Juin 2010

Auditorium du Musée d’Art Moderne
Place Saint Pierre  –  Troyes

Argument

Dans notre société occidentale, traversée par le fantasme d’immortalité et le déni de la mort au quotidien, la représentation de la mort ou de ses avatars revient en force, notamment dans le domaine de l’art.
Y-a-t-il continuité ou mutation dans la façon d’appréhender la mort et de la représenter ?
Que nous dit la psychanalyse de la fonction de l’art pour représenter l’irreprésentable ?
Quel est le sens ou la fonction de l’universalité de ce thème ? Quels en sont les enjeux actuels ?

Conférence

Nous faisons le constat d’une attitude tout à fait paradoxale de nos sociétés occidentales à l’égard de la mort.

L’historien Philippe Ariès montrait dès les années soixante dans ses ouvrages toujours d’actualité, comment l’attitude devant la mort avait évolué au cours de l’histoire, pour changer de façon plus radicale  au milieu du XXème siècle avec le déni de la mort, une « mort interdite ».

La mort familière, la personne sachant qu’elle allait mourir, « sentant sa mort prochaine » comme le laboureur de La Fontaine, et rassemblant ses proches pour transmettre ses dernières volontés, a été petit à petit escamotée. Le lieu du décès est progressivement devenu l’hôpital, la décision de la mort appartenant le plus souvent à l’équipe médicale, après que le mourant, à qui on a bien sûr caché son état, ait perdu conscience dans la plupart des cas. S’impose un idéal moderne : mourir sans s’en rendre compte. Tout est fait pour que la mort soit discrète et acceptable pour ceux qui restent. L’homme est dépossédé de sa mort.

Parallèlement, le deuil dont la manifestation était jugée légitime et nécessaire, la peine qu’il convenait d’afficher, devient interdite, morbidité gênante et honteuse ou maladie mentale à soigner.

La langue mortuaire elle-même est devenue langue morte, un mur de silence entoure le « disparu » ainsi que sa famille, on conseille à  l’endeuillé d’aller dire sa peine « à quelqu’un », au psy…

Le sociologue anglais Geoffrey Gorer signe dès 1955 un article précurseur intitulé « la pornographie de la mort » où il montre comment, au XXème siècle, la mort a remplacé le sexe comme principal interdit.

L’enfant à qui l’on racontait autrefois qu’il naissait dans les choux, assistait à la grande scène des adieux au chevet du mourant ; aujourd’hui l’enfant est initié dès le plus jeune âge à la physiologie de l’amour, mais quand il ne voit plus son grand-père et s’en étonne, on lui dit qu’il est parti en voyage ou s’il est anglais, qu’il se repose dans un beau jardin fleuri, nous dit en substance Philippe Ariès.

La phase ultime de cet escamotage de la mort sera la disparition du cadavre et du lieu de sépulture dans l’incinération, généralisée chez nos voisins anglo-saxons et qui s’impose progressivement en France.

Par ailleurs, notre société est devenue une société de l’image, du visuel plus que du verbe.

La peinture historique qui était le genre majeur de la peinture dans la hiérarchie des genres,  a bien sûr cédé le pas avec son message moral, idéologique voire politique, avec l’invention de la photographie et la position du photographe « témoin » de la société, témoin de l’histoire. Mais si, pour reprendre la formule d’un célèbre journal, le poids des mots s’est nettement amenuisé, le choc des photos est particulièrement ambigu.

Nous avons assisté  à la défection du photo journalisme : on se souvient des photos de presse qui ont marqué les consciences, photos du débarquement en Normandie, avec Robert Capa, allégorie de la libération de la France face au nazisme, photos du Biafra liées à l’éclosion des associations humanitaires, la petite vietnamienne hurlant  sous le napalm et photographiée dans sa fuite par Nick Ut en 1972, photo qui reçut le prix Pulitzer et fit basculer l’opinion publique américaine. Lointaine époque où une image pouvait changer le cours du monde…

On sait depuis que nombre des photos qui ont contribué à la « mythologie » du photo journalisme étaient truquées : ainsi la célèbre photo de Joe Rosenthal, prise en 1945 représentant six marines dressant le drapeau américain à Iwo Jima  (le diptyque cinématographique de Clint Eastwood en déconstruit le mythe : Mémoires de nos pères/ lettres d’Iwo Jima).

La photo de reportage a cédé le pas à la télévision avec une prime d’obscénité ( tout le monde se souvient de  la petite colombienne Omayra agonisant lentement dans la boue après un tremblement de terre en 1985), le flux d’images constamment déversées anesthésiant  le regard.

Crise du photo journalisme donc, mais plus radicalement  actuellement, crise de l’image. Dans l’image dite d’information, la mort devient tabou : après  les frappes dites « chirurgicales » dont la première guerre du golf est l’emblème et ses images qui donnent à voir une  guerre sans morts visibles, illusion d’une guerre « propre », l’attentat du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center de New York dont les images en boucle restent dans toutes les mémoires, nous fait entrer avec le XXIème siècle dans l’ère des catastrophes.

Devant le terrorisme, la violence de la nature ( tsunami en Asie du Sud-est, ouragan Katerina par exemple) comme devant les crimes des  « serial killers »,  on se trouve face à une perte de sens, une zone d’éblouissement, d’effraction du réel traumatique, impensable. Le premier éprouvé est la sidération,  mélange d’effroi, d’incompréhension  et de quelque chose de plus trouble.

L’effet de répétition des images, plus qu’une façon d’abréagir le trauma comme peut être la fonction du  cauchemar répétitif, vient ici censurer les images inmontrables. Montrer la même chose en boucle pour ne pas montrer. Tout est montré sauf les morts. La mort obscène devient en même temps extraordinaire aux deux sens du mot, extérieure à nos vies et hypnotique. La mort est partout et elle est nulle part. Nous sommes alors dans l’illusion qu’elle ne nous concerne pas puisqu’on  ne peut mourir que de façon violente et par le plus grand des hasards, destin individuel, ou perspective inédite, générée par l’écologie, d’une disparition de l’espèce voire d’une destruction de la planète, dans une catastrophe qui anéantirait l’ensemble de l’humanité.

Images qui aveuglent le regard plus qu’elles ne l’éclairent.

Il revient donc aux images de l’art de prendre le relais, de donner à penser autour de la mort.

Si la mort est dans nos sociétés occidentales l’obscénité par excellence, la chose que l’on ne peut évoquer ou nommer, ce thème de la mort revient en effet en force en ce début de XXI ème siècle plus particulièrement dans la création contemporaine. Aucun domaine n’y échappe.

Quelques expositions cette année à Paris en ont été l’exemple : Exposition « C’est la vie, les vanités » au Musée Maillol, « Crime et châtiment » au musée d’Orsay, exposition « Deadline » au Musée d’Art Moderne, les deux expositions de Christian Boltanski, prochain français présenté à la Biennale de Venise en 2011 : Monumenta – Personnes au Grand Palais et « Après » au MAC/VAL.

D’autres sont annoncées : par exemple une exposition « Mort que me veux-tu ? » fin Juin à la fondation Pierre Bergé/ Yves Saint-Laurent…

Si le thème de la mort traverse toute l’histoire de l’art, ce qui nous intéresse ici est ce paradoxe actuel : mort occultée/ retour du refoulé ainsi que  la façon dont les artistes s’en saisissent, ce qu’ils donnent à voir, interrogeant nos représentations et posant la question des limites éthiques et esthétiques de l’œuvre.

L’art comme la mort se tiennent tous deux  dans notre tradition littéraire et philosophique, aux limites de l’intelligible, de l’indicible : si l’art est considéré par Freud comme un des modes de connaissance des processus psychiques et que selon lui, les créateurs ont par leur intuition, une appréhension directe des formations de l’inconscient, « l’analyse, nous dit-il, ne peut que déposer les armes » devant à la fois le travail formel de l’artiste et d’autre part devant l’explication du « don » artistique, du génie, de la possibilité même de la création. Les théoriciens de la psychanalyse après lui, ont reconnu que toute activité artistique comporte une dimension énigmatique qui échappe à la compréhension.

Quant à la mort, Freud écrit dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort(1915, p143) : « La mort propre est irreprésentable et aussi souvent que nous en faisons la tentative, nous pouvons remarquer qu’à vrai dire  nous continuons à être là en tant que spectateur. C’est pourquoi  dans l’école psychanalytique on a pu risquer cette assertion : personne au fond ne croit à sa propre mort ou ce qui revient au même : dans l’inconscient chacun de nous est convaincu de son immortalité ».

L’art et la mort ont par ailleurs partie liée depuis la nuit des temps :

– la mort est un objet  privilégié de représentation artistique, elle est le thème qui parcourt l’histoire de l’art avec le plus de constance.

– l’œuvre d’art est sensée dans notre culture donner l’immortalité et serait un moyen privilégié de permettre la survie du créateur, de conjurer sa mort.

– l’art enfin participe dans toutes les sociétés aux rites qui entourent la mort, qui la socialisent.

L’intérêt du spectateur pour l’art passe également par-là : sur le site de l’INA, on peut revoir et réentendre le discours d’inauguration d’André Malraux lors de l’exposition Toutankhamon et son temps, au Grand Palais en 1967, exposition dont le record d’entrées n’a jamais été égalé. André Malraux évoque l’égyptomania française qui dure depuis la campagne d’Égypte napoléonienne mais aussi notre fascination pour la mort, l’Égypte étant dans l’imaginaire collectif, le pays de la mort et de l’art funéraire bien que l’Égypte n’ait jamais connu le squelette, la vie humaine y étant conçue comme un moment dans une éternité.

Le rôle de l’artiste est d’exprimer l’irreprésentable à travers l’œuvre d’art, ce qui se trouve « à la limite » de ce qui peut se représenter.

La mort est irreprésentable puisqu’elle est inconnaissable. Or ne peut se représenter que ce qui s’est déjà présenté. 

Je rappelle pour ceux qui ne sont pas tout à fait familiers des théories de Freud, comment se mettent en place les processus de pensée, la représentation étant une question centrale dans le fonctionnement psychique :

Les excitations somatiques provoquent chez le nourrisson des états de tension internes auxquels il ne peut échapper, ceux-ci constituent la source de la pulsion.

La pulsion, définie par Freud comme un concept limite entre le psychisme et le somatique, est liée à la notion de représentant, sorte de délégation envoyée par le somatique dans le psychisme. La pulsion est parfaitement inconnaissable en soi, elle ne devient connaissable qu’à travers ses représentants. Ce travail de la pulsion qui consiste à transformer l’excitation endosomatique en quelque chose de psychique est déjà une forme de pensée.

Freud distingue deux éléments dans le représentant psychique de la pulsion : la représentation et l’affect. Chacun connaît un destin différent, le premier (le représentant-représentation) passe tel quel dans le système inconscient, « Freud voit dans les représentants-représentations non seulement les « contenus » de l’inconscient, mais ce qui en est constitutif. En effet c’est dans un seul et même acte – le refoulement originaire – que la pulsion se fixe à un représentant et que l’inconscient se constitue » (J. Laplanche et J-B Pontalis).

L’affect quant à lui est caractérisé par la quantité d’énergie qui vise à la décharge, le quantum d’affect qui donne la mesure quantitative de ce qui s’est passé endopsychiquement et qui a été traduit par le représentant psychique.

La quantité d’énergie ne passe pas telle quelle dans la conscience. Elle est transformée, subissant un travail à la fois quantitatif et qualitatif. L’affect se démultiplie et se répartit en petites quantités d’énergie qui se lient à des représentations de choses pour passer dans la conscience. Ce travail de passage va donner à l’affect une qualité qui n’existait pas dans l’inconscient.

Il n’y a de représentation que lorsqu’elle est liée à quelque chose de l’ordre de l’affect, sinon elle est vide de sens, d’émotion, elle perd la qualité de cheville de la vie psychique.

Par la représentation de chose, le représentant psychique est lié : « la représentation de chose capte, limite, transforme l’énergie pulsionnelle » écrit André Green.

Tandis que  dans l’inconscient, la représentation inconsciente est exclusivement constituée de représentations de choses, accompagnées de leur quantum d’affect, dans le conscient, la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot qui lui correspond. C’est en s’associant à la représentation de mot que l’image mnésique devient véritablement consciente et s’organise en souvenirs. La représentation de mot est indispensable dans sa liaison à la représentation de chose et à l’affect.

Ces représentations de mots sont plus liées à l’auditif alors que les représentations de choses sont plus du côté de la figuration visuelle.

La pensée naît du manque grâce à la représentation. Freud postule un type d’expérience originaire, l’expérience de satisfaction, durant laquelle la tension interne créée par le besoin chez le nourrisson, est apaisée grâce à l’intervention extérieure de la mère. La satisfaction sera désormais liée à l’image même de l’objet qui a procuré cette satisfaction. A partir d’une certaine maturation neuropsychique, le nourrisson qui a reçu des soins parentaux bénéfiques, devient capable de supporter l’absence de la mère. L’image de l’objet est réinvestie, cette réactivation produit quelque chose d’analogue à une perception, le nourrisson remplace le visage absent par une hallucination.Par la satisfaction hallucinatoire du désir, c’est au moment où l’expérience de satisfaction fait défaut que naît la pensée.  L’enfant  voit la mère puis il la nomme, les gazouillis vont se transformer en mots, en signes qui eux-mêmes symboliseront l’objet en l’absence de l’objet. A l’absence, à la mort supposée de la mère, au corps de la mère qui part, qui quitte l’enfant, celui-ci va substituer ses images, ses hallucinations, puis ses mots.

La représentation, nous dit Freud, naît de l’absence, c’est aussi sur l’absence, sur le manque, que s’origine l’art pictural.

On pense que les premières images, avant l’invention des dieux ou parallèlement à elle, avaient pour les hommes préhistoriques, le pouvoir de les protéger du monde des esprits, du monde de la nuit. Les œuvres étaient soustraites au regard, dans des grottes où ne pénétrait pas la lumière du jour, renvoyées à l’invisible.

L’avènement de l’art pariétal est marqué par les mains rupestres ou « mains soufflées », images que l’on trouve en Europe, en Asie, en Afrique du Sud;

Le graphiste a broyé dans sa bouche des pigments minéraux, les a mélangés à sa salive et ayant serré une paille ou un tuyau entre ses lèvres, a soufflé le tout sur sa main, plaquée contre une paroi. La main de l’artiste a disparu, en subsiste son fantôme. L’artiste a intercepté l’ombre de sa main, sa trace parvenue jusqu’à nous. Dans ce geste premier, magique, le souffle a inscrit l’image dans le vide de la main, dans son absence. Le manque a permis l’image.

La peinture s’origine du côté de la représentation de la mort.

De la naissance de l’art, les Grecs, comme souvent, ont fait un mythe : La fille du potier Dibutade, écrit Pline l’Ancien, éplorée de voir son amant partir à la guerre, veut en conserver une trace, elle dessine avec un morceau de charbon, son ombre projetée sur le mur. « On commença par cerner le contour de l’ombre humaine » écrit Pline l’Ancien.

Cicéron dans Tusculum IV définit le désir : « desiderium est libido videndi ejus qui non adsit » (le désir est la joie de voir quelque un qui n’est pas là). Dans le « desiderium », il y a un « sous-venir », l’art voit l’absent, il cherche quelque chose qui n’est pas éloigné de la mort. La fille de Dibutade « voit absent » celui qu’elle aime. Elle anticipe son départ, elle imagine sa mort, elle désire cet homme jeune qui mourra de façon glorieuse  selon Pline l’Ancien

La représentation en art est mise en image du latent. Dans ce travail de rendre visible l’invisible, le spectateur a sa part.

On peut le comparer au récit du rêve en psychanalyse. L’Œuvre d’art est le résultat d’un travail complexe de transformation de la pensée qui obéit aux lois qui régissent le rêve. Ce travail porte sur quatre aspects:

-le déplacement. Il s’agit dans l’œuvre comme dans le rêve d’une pensée en images où les liens logiques de la pensée verbale disparaissent ou sont suggérés d’une autre façon. Les relations logiques sont présentées de façons simultanées. Les images sont composites, polysémiques.

-la condensation. L’Œuvre a toujours un espace resserré, la condensation s’établit entre des pensées qui ont été liées mais liées le plus souvent à l’insu du sujet. De même que nous ne savons ce que nous pensons qu’en le formulant, l’artiste découvre ce qu’il sait faire en même temps qu’il le fait.

-la figurabilité, c’est-à-dire la mise en images. C’est rendre visualisable les pensées du rêve, la notion de  « pensées » étant à prendre au sens de  réalité psychique avec toute sa richesse et sa complexité.

l’élaboration secondaire qui permet la cohésion, la construction. L’Œuvre est travaillée. C’est une tentative, comme la psychanalyse d’une certaine façon,  pour donner un sens aux productions psychiques, pour  les mettre au travail. L’élaboration permet au sujet de s’approprier sa propre sensibilité aux stimuli extérieurs, de construire ou reconstruire sa vie psychique, son être au monde.

Comme dans le rêve, les pensées inconscientes qui passent la barrière de la censure, subissent un travail de déformation. Elles sont des pensées de désir qui conjuguent l’actuel et l’infantile, pensées nourries, alimentées, reliées aux pensées inconscientes, à l’infantile, au sexuel infantile en nous.

Freud dit du rêve qu’il est « une psychose de la nuit » (Abrégé de psychanalyse 1938) car déconnecté de la réalité. L’Œuvre implique également l’épreuve de réalité, comme dans le rêve c’est l’ensemble de la psyché qui est mise au travail.

Pour Freud, l’art est une façon réussie de concilier principe de réalité et principe de plaisir. L’artiste ne peut en effet supporter ce qu’implique le principe de réalité, c’est-à-dire le renoncement à la satisfaction pulsionnelle. Il s’en détourne donc en laissant « libre cours  dans sa vie fantasmatique à ses désirs érotiques et ambitieux » (Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques 1911 in Résultats Idées Problèmes I p.136), la création de fantasmes étant la seule forme d’activité de pensée restant indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. Grâce à son art, l’artiste  revient cependant de son monde fantasmatique vers la réalité puisque, écrit Freud, « il donne forme à ses fantasmes pour en faire une réalité d’une nouvelle sorte » (p.141).

L’esprit de l’artiste, identifié au geste, se projette au dehors et s’associe au spectateur, à celui qui regarde. Ensemble ils créent le visible. L’image, au-delà d’être éventuellement un objet ressemblant, se situe à la limite du visible, elle invite à contempler une insistance dérobée, elle évoque.

Au cours du XXème siècle, traversé par l’avènement de l’abstraction en peinture dans une société en mutation, l’image de la mort est très présente dans ce siècle marqué par les guerres (mondiales, civiles, de décolonisation ), la fin des totalitarismes, la shoah.

L’image de la mort qui a donné des œuvres majeures (par exemple Guernica de Picasso en 1937, allégorie de la violence et du massacre ) a pour certains, exigé une latence avant de pouvoir se produire au dehors : ainsi Zoran Music a mis un quart de siècle avant de pouvoir reprendre les quelques dessins qu’il avait réussi à sauver de son internement à Dachau. Sa série de dessins et gravures intitulée « Nous ne sommes pas les derniers » montre le lent processus de maturation pour apprivoiser l’expérience personnelle,  contours ténus de silhouettes désincarnées, devenues presque immatérielles, réduits au trait, au contour, à une tête sombre, un cou tendu, un dernier souffle :

« Fuir la dispersion. Se diriger vers le désert et le dépouillement. Tendre à se réduire à l’essentiel » écrit-il.

Comment peut-on reculer les limites de l’insupportable ?

La vue est sans doute le sens le plus vulnérable.  « No se pueden mirar » écrivait  Goya sur l’un de ses Désastres.

Lorsque la religion donnait un sens à la mort, la représentation du cadavre était plus légère : les frises de macchabées des danses macabres dans les églises, inspiraient peu d’effroi, la reine Louise, veuve d’Henri III pouvait vivre à Chenonceau dans sa chambre et son cabinet qu’elle avait fait peindre d’un fond noir  « semé de larmes, d’os de morts et de tombeaux avec quantités de devises lugubres ».

Face à l’invisible fondamental qu’est la mort, l’artiste met plus que jamais à l’épreuve son aptitude à représenter et à penser. Il fait apparaître une intimité subjective, une sensibilité interne, économie d’angoisse et de plaisir.

Pour représenter l’invisible, l’angoisse de la mort, les artistes contemporains ont trois possibilités, la distance, le rejet ou la jouissance qui triomphe de cette angoisse.

Nous avons vu que l’iconographie des Vanités dans le champ de l’art occidental, est marquée par la double référence au christianisme et au stoïcisme. Rappelons le sens de la vanité (dont le sens littéral serait « souffle léger », « vapeur éphémère ») à l’époque baroque : on meurt, la vie est courte, que fait-on de sa vie ? Fuyons les plaisirs vains et futiles…

Elle interroge donc sur la vie pour un au-delà de la mort dans la vie éternelle. Dans ce contexte, le crâne est symbole de mort, de rédemption et de résurrection ( dans la tradition chrétienne, on place le crâne d’Adam au pied du Christ en croix : le Christ, par sa mort, rachète l’humanité pécheresse, le 1er homme coupable du pêché originel et voué à la mort, le Christ ouvre la possibilité d’une vie éternelle, par delà la mort).

Bien que le contexte idéologique d’origine se soit effacé, la vanité reste comme une sorte d’invariant, réactivée comme une référence ou un cliché susceptible de nourrir la réflexion sur notre relation au monde et à sa représentation, une méditation sur le sens de la vie de l’homme confronté au temps, un constat de la fugacité de toute entreprise humaine.

L’iconographie et son symbolisme se sont considérablement appauvris, réduits le plus souvent à  la représentation de crânes. On peut s’interroger sur la pérennité du thème, sur son retour en grâce dans l’art contemporain, devenu un motif utilisable dans un contexte différent  et changeant ainsi de statut.

Des artistes issus de cultures très différentes se sont appropriés ce thème quand bien même il ne fait pas du tout partie de leur tradition, mondialisation de l’art que double la mondialisation d’un marché de l’art : ainsi Yan Pei Ming  qui reconnaît que le crâne et le squelette ne tiennent aucune place dans l’histoire de l’art chinois, la mort étant, dit-il, un sujet tabou dont on ne parle pas et qui n’a pas de représentation dans la peinture. Le crâne qu’il présente à l’exposition du musée Maillol est dit-il « un autoportrait à parti d’un scan, un travail plus direct, avant la mort sans attendre ce jour »

Les artistes peuvent en effet aborder la représentation de la mort  au travers de  la métaphore ou de la métonymie, en mettant en relation une représentation avec un au-delà de ce qui est représenté. Deux fonctions associées par Lacan au travail du rêve selon Freud. Dans les deux cas, de l’inconscient et de l’œuvre d’art, nous assistons à un surgissement créatif face à un inconnu, un irreprésentable.

Dans ces vanités, réduites à la représentation de crânes ou dans ces têtes coupées, l’artiste représente la perte du visible : il n’y a plus de corps, il n’y a plus d’enveloppe. La tête, le crâne, métonymies ou plutôt synecdoques (la partie prise pour le tout)  sont-ils un symbole de la pensée vivante ? L’expérience de la pensée, la faculté unique de tenir tête au néant ?

Le crâne est dépouillé de son enveloppe charnelle et vide de toute substance : il est le « rien » par excellence (Ainsi le « rien » de Jean-Michel Alberolla), une sorte de point zéro (le nombre zéro permet d’exprimer une absence, il est le cardinal de l’ensemble vide, le caractère « bouche-trou »). La partie pour le tout : une tête de mort pour signifier la mort du corps, l’anéantissement du corps dans sa totalité, figure de la castration.  Comme dans le discours, la structure métonymique est la signature du phénomène de déplacement dans l’inconscient.

Par l’élision, le signifiant installe le manque au cœur même de la représentation, (le manque à être selon la terminologie lacanienne).

Comme dans le jeu du fort/da où l’enfant se trouve immergé dans le monde du signifiant, le manque à être (manque à être de sa mère dans le cas de l’enfant) est nécessaire au départ de la dimension de déplacement d’où procède le jeu du symbole. Dans le jeu du Fort/Da ou jeu de la bobine (Au-delà du principe de plaisir), le jeu n’est pas seulement la répétition ou la reproduction du fantasme de la présence et de l’absence de la mère, mais une invention symbolique qui lui permet de maîtriser cette absence en y déchargeant un affect.

L’artiste en créant, décharge un affect et le maîtrise par sa création même.

Le culte des crânes remonte aux débuts de l’humanité. Façonné, orné, transformé, exposé depuis la nuit des temps et dans toutes les parties du monde, le culte du crâne est une constante anthropologique. Il s’associe au cannibalisme qui perpétue la substance vitale, on consomme particulièrement le cerveau de la personne dont on veut assimiler la puissance. Dans une même logique de transmission entre visible et invisible, entre vie et mort.

Ces pratiques barbares mélangent la peur de l’autre avec le désir d’identification. La pulsion primaire de dévoration conduit à s’approprier oralement l’autre, tandis que l’on décore le crâne sacrifié.

Comme l’a souligné Freud dans Totem et tabou, c’est par le repas totémique et plus particulièrement par la dévoration de l’ancêtre par les frères de la horde primitive que se crée le lien social, la culture en place de la barbarie.

Avec le crâne, orné, objet de rituel, s’exprime l’ambivalence, angoisse d’être renvoyé à l’impuissance et à la mort par le père, désir d’en dérober le pouvoir, de s’approprier sa puissance. Les crânes de Damien Hirst, couvert de diamants ou couvert de mouches sont bien les deux faces d’une même médaille.

Le motif de la  tête coupée renvoie à la tête de Méduse. Freud voit dans cette tête à la chevelure de serpents, au regard qui change en pierre celui qui se risque à le regarder, l’horreur que provoque la castration féminine tout autant que la puissance génitale de la mère (Cf. Résultats, idées, problèmes II p.49).

Le pouvoir scopique de Méduse qui pétrifie par le seul regard se lit comme la figure inversée du regard humain qui désire capter l’horreur de l’autre. C’est le reflet qui en vient à bout, c’est dans son reflet qu’elle se laisse voir. On ne peut donc affronter l’horreur dans un face à face mais on peut l’affronter dans une image : « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » dit La Roche Foucauld (Maximes26) citant Héraclite.  La peur du féminin double la peur de la mort, la tête vulvaire, phallique de Méduse doit être coupée pour qu’advienne une représentation.

Pour Freud «  décapiter=castrer. L’effroi devant la Méduse est effroi de la castration, rattaché à quelque chose qu’on voit » (La tête de Méduse 1922  in Résultats, idées, problèmes II p. 49)

La figure du féminin mortifère et castrateur se lit  clairement  dans le tableau de Picasso « La femme au stylet » inspiré par l’assassinat de Marat par Charlotte Corday (on peut voir dans le rouge du sang, l’évocation du corail né de la pétrification des végétaux par le sang de Méduse).

Je vous propose un  exercice d’art comparé avec  différentes représentations de l’assassinat de Marat présentées lors de l’exposition « crime et châtiment », traitements très différents de ce  même épisode insigne de la Révolution : l’assassinat de Marat par Charlotte Corday le 13 Juillet  1793. Jugée rapidement cette jeune femme de 25 ans, issue de la noblesse, proche des Girondins et convaincue de sa mission d’assassiner le montagnard Marat, sera guillotinée le 17 Juillet.

1)  Jacques Louis David la mort de Marat 1793 : David oublie la personnalité de Charlotte Corday, absente de la composition  Le tableau fait référence à l’imagerie chrétienne de la déploration du Christ mort, à une descente de croix, une piéta. Se détachant sur le fond sombre, le drap blanc se transforme en suaire et le turban nimbe le visage, le billot de bois est une stèle funéraire sur laquelle s’inscrit l’épitaphe du défunt. Les détails anecdotiques sont présents (le billet de Charlotte, l’assignat et le billet sur la caisse à côté de l‘encrier, la plume fragile que Marat tient encore à la main), seules traces de violence : le couteau rougi tombé à terre, la blessure et le drap souillé.  Mais les détails du récit  restent suffisamment en retrait pour donner à voir une icône d’un martyr de la révolution sans aucun pathos, d’un christ montagnard.

– 2) Paul Baudry Charlotte Corday 1860 : Dans ses intentions, l’artiste ne fait évidemment pas partie du même camp que David. Charlotte à la pâleur virginale, occupe l’espace principal à droite. Marat est réduit à une figure souffrante plutôt laide, le poignard planté dans la poitrine. Le désordre du centre de la composition évoque une possible lutte,  les nombreux détails sont documentés. Le spectateur est placé à l’endroit où le peintre imagine que la compagne de Marat découvrit la scène du crime. Nous sommes là non plus devant un mythe mais devant un fait divers : Charlotte est devenue l’héroïne d’un crime romanesque et historique et prend un statut de moderne Judith.

Théophile Gautier commente ainsi l’œuvre lors de sa visite au Salon de 1861 : « L’artiste a rendu avec une grande puissance cette stupéfaction profonde de l’idée devant le fait, cet abattement soudain de la résolution accomplie, ce haut-le-cœur féminin de l’héroïne en face de sa besogne sanglante ».

– 3) Jean Joseph Weerts Assassinat de Marat 1880 : Ici la scène panoramique est composée en deux triangles aux couleurs contrastées, à gauche le monde des morts, statique, réunit Charlotte et sa victime à l’attitude théâtralisée très loin du modèle de David. A droite la foule hurlante, déchaînée, dynamique, les couleurs plus vives, prête à lyncher la meurtrière. Vision renouvelée d’une scène de théâtre où le fantasme agressif domine et que la lampe à huile allumée (référence religieuse à la lumière du Saint-Sacrement qui rappelle dans toutes les églises le martyr du Christ et la présence divine) ne suffit pas à tempérer.

-4) Edvard Munch Meurtre (la Mort de Marat) 1906 : Ici le peintre fait de la mort de Marat une représentation de la lutte des sexes. Charlotte Corday apparaît, dans la tradition de la femme fatale, comme une puissance dévastatrice de la personnalité masculine. La nudité des personnages, la place du lit défait, imposent l’idée d’une relation sexuelle consommée avant la mise à mort.

5) Pablo Picasso La femme au stylet 1931, a la même lecture de l’événement avec beaucoup plus de force : une femme ogresse, castratrice, s’apprête à dévorer un chétif Marat flottant dans une baignoire ensanglantée.

En ce qui concerne plus particulièrement la représentation de la mort, mais on pourrait sans doute étendre cette assertion à toute la création artistique, les pulsions à l’œuvre sont bien sûr la pulsion sexuelle et la pulsion agressive. Intrication d’Éros et de Thanatos.

Selon Freud le processus de sublimation signe la démarche artistique. La sublimation est définie comme « un processus postulé par Freud pour rendre compte d’activités humaines apparemment sans rapport avec la sexualité, mais qui trouveraient leur ressort dans la force de la pulsion sexuelle. Freud a décrit comme activités de sublimation principalement l’activité artistique et l’investigation intellectuelle. La pulsion est dite sublimée dans la mesure où elle est dérivée vers un nouveau but non sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés » (Laplanche et Pontalis Vocabulaire de la Psychanalyse).

Le concept de sublimation présent dans l’œuvre de Freud dès les Lettres à Fliess en 1895, s’inscrit dans une démarche pleine d’hésitations. Freud en donne la première définition en 1905 dans Les trois Essais sur la théorie sexuelle, mais il estime que la sublimation se dérobe à la description clinique « La Psychanalyse ne peut que la flairer par défaut » écrit-il dans le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jansen. 1907 (p. 141)

Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci en 1910, lui permettra de développer sa pensée, « la pulsion sexuelle est douée de la capacité de sublimation, c’est-à-dire d’échanger un but immédiat contre d’autres, non sexuels, éventuellement placé plus hauts sur l’échelle des valeurs » y écrit-il (p.81).

Avec la deuxième topique et l’introduction du concept de narcissisme, Freud  avance le principe d’une intrication pulsionnelle entre les pulsions de vie (éros, fonction liante et structurante) et les pulsions de mort (thanatos, fonction de déliaison et de déstructuration) (1920 Au-delà du principe de plaisir) :  « A côté de l’instinct qui tend à conserver la substance vivante et à l’agréger en unités plus grandes, il en existe un autre qui lui est opposé, tendance à dissoudre ces unités et à les ramener à leur état le plus primitif, c’est-à-dire à l’état  anorganique, donc indépendamment de l’instinct érotique, existe un instinct de mort, et leur action conjuguée ou antagoniste permet d’expliquer les phénomènes de vie » (Malaise dans la civilisation 1929p. 73).

La sublimation est qualifiée par Freud dans Malaise dans la civilisation de technique de défense contre la souffrance (p. 24) « On obtient  en ce sens le résultat le plus complet quand on s’entend à retirer du labeur intellectuel et de l’activité de l’esprit, une somme suffisamment élevée de plaisir », « la destinée alors ne peut plus grand-chose contre vous ». Mais continue Freud, « la satisfaction que l’artiste trouve dans la création ou éprouve à donner corps aux images de sa fantaisie, est à la portée d’un petit nombre seulement car elle suppose des dispositions ou des dons peu répandus, en une mesure efficace du moins » .

La satisfaction procède d’illusions reconnues comme telles, qui viennent de l’imagination :

«  au sommet de ces joies imaginatives trône la jouissance procurée par les œuvres d’art, jouissance que celles-ci rendent également accessibles, par l’intermédiaire de l’artiste, à celui  qui n’est pas lui-même créateur » ( p. 26).

Mais hélas, poursuit Freud, « la légère narcose où l’art nous plonge est fugitive, simple retraite devant les dures nécessités de la vie, elle n’est point assez profonde pour nous faire oublier notre misère réelle ».

En tout cas « l’émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles, elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but » (p. 29).

Il y a intrication de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, « les deux espèces d’instinct entrant rarement – peut-être jamais, écrit Freud- en jeu isolément, mais formant un alliage divers au titre très variable, au point de devenir méconnaissable à nos yeux » (p. 74)

La création se situe à la jonction des deux pulsions fondamentales.

Lorsque le narcissisme est exacerbé du côté du Moi, dans la sublimation, on risque de voir ressurgir la composante négative qui y était associée.

André Green a montré les effets négatifs de la sublimation, lorsque l’on passe d’un narcissisme de vie à un narcissisme de mort. Si la pulsion de mort prend le dessus, la sublimation peut prendre le pas sur tout, tourner à vide et devenir destructrice. En s’éloignant trop de la sexualité, elle se dévitalise en quelque sorte. Il y a alors une stagnation libidinale qui peut être très coûteuse pour le sujet et le déconnecter de la vie en attaquant son Moi.

Une sublimation qui serait excessive, forcée du côté d’une sorte de mythe esthétique qui prétendrait supprimer toute souffrance, toute névrose, tout le sexuel, risquerait donc d’aboutir à une désintrication pulsionnelle et au retour d’une certaine destructivité, à un certain négatif à l’œuvre.

La sublimation est, rappelons le, une défense parmi les autres et surtout un travail à refaire et non un idéal absolu.

La pulsion de mort ne peut « être absente d’aucun processus de vie », elle se confronte en permanence avec l’éros, les pulsions de vie, écrit Freud dans les Nouvelles conférences d’introduction à la Psychanalyse (1933)

Et dans Malaise dans la civilisation : «  la lutte entre l’éros et la mort, entre l’instinct de vie et l’instinct de destruction, est somme toute le contenu essentiel de la vie » (p. 77).

Pulsion d’amour et pulsion de destruction s’intriquent car même si « ceux qui préfèrent les contes de fées font la sourde oreille quand on leur parle de la tendance native de l’homme à la méchanceté, à l’agression, à la destruction, et donc aussi à la cruauté «  l’agressivité constitue une disposition instinctive primitive et autonome de l’être humain » (Malaise dans la civilisation p. 77). La pulsion agressive est la descendante et la représentation principale de l’instinct de mort que nous avons trouvé à l’œuvre à côté d’éros écrit Freud (p.77).

David tranchant la tête de Goliath, Salomé réclamant celle de Saint Jean baptiste, figures de la castration. Judith tranchant la tête d’Holopherne (ici peinte par Gustave Klimt) est le positif de Méduse.

Freud (« Le tabou de la virginité » in La vie sexuelle pp.66-80) reprend l’histoire de Judith et avance que la défloration « délie une réaction archaïque d’hostilité contre l’homme ». La décapitation, substitut symbolique de la castration, serait donc une vengeance contre la défloration.

Eros et Thanatos toujours…

Rappelons que le féminin constitue le refoulé majeur pour les deux sexes écrit Freud à la fin de sa vie (« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin «  1937, in Résultats, idées, problèmes II p.265-266).

Certains artistes (particulièrement les artistes femmes) ont réussi à saisir la part archaïque des angoisses de castration, de destruction, avec parfois la prime de plaisir de l’humour.  Ainsi Annette Messager qui nous présente un « Gants-tête » à l’exposition Vanités: mélange de réalisme et de fantastique où sourd une menace latente qui exacerbe les peurs de l’enfance, illustration littérale de la figure du « croque-mitaine », gants aux doigts troués,  crayons multicolores à la fois défense contre la peur et menaçants dans la façon dont ils hérissent de leur piques cette tête de mort noire. Entre attraction et répulsion, comme les peurs de l’enfance, c’est si excitant de se faire peur !

Marie Darieussecq (écrivain et psychanalyste) commente : « Annette sait que la seule maison hantée, c’est cette boite crânienne qu’on trimballe partout sur nos têtes ».

Devant les têtes coupées, décapitées, les fragments de corps  de Géricault par exemple, nous ressentons un sentiment d’inquiétante étrangeté  au sens freudien (Cf. L’inquiétante étrangeté et autres essais ).

Là où nous nous attendions à trouver une image connue, le corps morcelé réactive le refoulé, quelque chose de l’ordre d’une angoisse de morcellement, de même que la vision des têtes coupées nous fait retrouver un éprouvé archaïque enfantin devant l’inanimé : Je rappelle que selon René Spitz, la réponse par le sourire à partir du 2ème mois, 1er organisateur de l’appareil psychique, est la réponse à un pré objet, une gestalt privilégiée, constituée par le front, les yeux, le nez, le tout en mouvement; n’importe quel visage, pas seulement le visage de la mère bien que le bébé le discrimine déjà mais par d’autres stimuli sensoriels, mais un visage présenté de face et en mouvement. Spitz insiste sur l’idée que ce qui est important ce n’est pas seulement que le stimulus soit en mouvement mais que le mouvement soit partie intégrante du stimulus.

L’inquiétante étrangeté (1919 in Essais de psychanalyse appliquée p163 et suiv.) est un concept apparenté selon Freud à l’effroi, à la peur, à l’angoisse ; « L’inquiétante étrangeté sera cette sorte de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières » (p. 165). C’est un terme qui écrit-il « appartient à deux groupes de représentations qui, sans être opposées, sont cependant très éloignés l’un de l’autre : celui de ce qui est familier, confortable, et celui qui est caché, dissimulé » (p. 173)  voire dangereux (p.174).

Les circonstances particulièrement favorables à l’émergence du sentiment d’inquiétante étrangeté seraient l’incertitude intellectuelle relative au fait qu’une chose soit animée ou non, ou lorsqu’un objet privé de vie prend l’apparence de la vie,  un objet qui réveille des peurs infantiles ou un désir infantile ou une croyance infantile.

Le thème du double selon Freud produit cet effet d’inquiétante étrangeté, dans ses rapports avec l’image dans le miroir, avec la crainte de la mort. Le facteur de répétition engendre un sentiment de ce genre, dans certaines conditions, certaines circonstances.

L’incitation à la toute puissance des pensées qui se rattache à des restes d’activité psychique animiste relève aussi de l’inquiétante étrangeté. Et, dit Freud, tout ce qui se rattache à la mort, aux cadavres, à la réapparition des morts, aux spectres et aux revenants (p. 194))

L’inquiétante étrangeté n’est rien de nouveau, d’étranger, mais plutôt quelque chose de familier depuis toujours à la vie psychique, et que le processus de refoulement a rendu autre (p. 194).

« Il n’y a guère d’autre domaine dans lequel notre pensée et nos sensations se soient aussi peu modifiées depuis les temps primitifs, où ce qui est ancien se soit aussi bien conservé sous un léger vernis, que nos relations à la mort »(p. 195).

« La proposition : tous les hommes sont mortels s’étale, il est vrai, dans les traités de logique comme exemple d’une assertion générale, mais elle n’est, au fond, une évidence pour personne et notre inconscient a, aujourd’hui, aussi peu de place qu’autrefois pour la représentation de notre propre mortalité » (p. 195)

Et plus loin «  des membres épars, une tête coupée, une main détachée du bras(…) voilà ce qui, en soi, a quelque chose de tout particulièrement étrangement inquiétant (…)c’est nous le savons déjà, de la relation au complexe de castration que provient cette impression particulière » (p.198).

Pour illustrer ces assertions un peu théoriques, j’ai trouvé une vignette clinique parmi les vidéos présentées au Musée Maillol (et disponibles sur le site Internet de l’exposition Vanités) : Denis Lager, peintre qui travaille la représentation du crâne de façon assez obsessionnelle et assez classique, dans la tradition de Cézanne, interviewé par Elizabeth Quin qui lui pose la question de la « transcendance  dans son travail », question qui le laisse songeur .

«  Donc le crâne n’est qu’un crâne ? » demande Elizabeth Quin. Denis Lager répond alors : « Oui, c’est un objet d’atelier… bon alors il est vrai que je mens quand je dis ça, parce qu’il y a peu, j’ai fait tomber le crâne, alors j’ai eu un moment d’arrêt devant ça, devant cette chose qui allait se briser. En fait, il ne s’est pas brisé, simplement  une mandibule est partie et deux dents ont sauté. Ce qui a été le plus dur, dit-il, ça a été de ramasser les dents ; le crâne ce n’était pas le problème, je le manipule sans arrêt, la mandibule aussi, mais deux dents qui s’étaient séparées….je me suis dit « en quoi ce truc est-il tellement intimidant et pourquoi ce mouvement de recul alors que j’aurais pu ramasser les deux dents sur le tapis ? ». Je pense que là, j’étais dans cette chose de l’enfance, du rêve que tout le monde a fait un jour où de perdre ses dents, comme ça, ça veut dire que l’objet était vraiment à distance, il a fallu cette chose pour qu’elle me ramène à quelque chose d’un peu plus …nerveux ».

La mort représentée c’est toujours la mort de l’autre.

Selon Freud ce sont les pulsions sexuelles qui sont sublimées, mais il a évoqué la possibilité d’une sublimation des pulsions agressives et la question sera surtout reprise après lui.

Robert Badinter qui a eu l’initiative de l’exposition « Crime et châtiment » rappelle que dans la culture judéo-chrétienne, le mythe fondateur du crime fait du premier humain, du premier homme qui apparaît sur terre, un assassin. Adam et Ève ayant été créés par Dieu, Caïn et Abel sont les premiers humains nés d’un commerce charnel. Dès l’instant où deux hommes sont présents sur la terre, l’un tue l’autre. « Le mythe traduit cette donnée première, l’homme est un être qui tue son frère, son semblable. Le crime est consubstantiel à l’être humain selon la Genèse. Et tout meurtrier est le fils de Caïn (…) tout meurtrier est un fratricide. »

Michel Serres rappelle que l’homme est avec le rat, le seul animal qui tue son semblable, « l’homme est un rat pour l’homme » dit-il.

La pulsion agressive est, on l’a vu, toujours à l’œuvre avec la pulsion de mort et l’art est toujours un peu criminel. Le sculpteur Brancusi disait « une œuvre d’art doit être comme un crime parfait » (Les carnets de l’atelier Brancusi, Centre Georges Pompidou, p.49 ).

Dans son article L’artiste et le psychanalyste, Joyce McDougall revient sur la sublimation de la pulsion agressive. « La violence est un élément  essentiel de la création. En dehors de la force et de l’intensité du processus créateur lui-même, les artistes sont des êtres violents, en ce qu’ils cherchent à exercer leur pouvoir sur le monde extérieur, c’est à dire à imposer leurs pensées,  leurs images, leurs rêves ou leurs cauchemars » (p.12-13).

La création, quand bien même elle pourrait être comparée comme l’ont fait Freud et Winnicott après lui, au jeu de l’enfant, l’enfant qui crée son propre monde, monde qu’il prend très au sérieux, la création est porteuse de violence, elle s’accompagne d’angoisse et de culpabilité, le monde interne du créateur pouvant se comprendre à l’aune de la violence émotionnelle des premières relations de l’enfant telles que les a décrites Mélanie Klein.

« L’univers interne du créateur ressemble à un volcan, un volcan en ébullition qui ne cesse de cracher des flammes et des pierres, et qui, s’il s’arrête, provoquera une explosion » écrit Joyce McDougall (p. 14 ).

«  Toute activité artistique est sans doute très inconsciemment vécue par l’artiste comme une transgression, à savoir que celui qui crée a osé braver l’ordre  dans un but narcissique, libidinal et agressif, il a osé montrer au monde qu’il crée » (p. 33 ).

Pulsion agressive, certes mais  sublimée : ainsi l’image emblématique de l’exposition, les pieds et mains coupées de Géricault reprises en affiche, sont certes des pieds et des mains qui viennent d’une morgue et que Géricault a utilisés pour peindre son Radeau de la Méduse, mais leur figuration a nécessité un travail de transformation, avec une prime de plaisir pour le spectateur.

Le premier commentateur de cette toile, le jeune Delacroix qui a posé pour le Radeau de la Méduse, écrit dans son journal : «  ce morceau de Géricault est sublime, c’est le meilleur argument en faveur du beau ».

L’artiste propose par la mise en forme, une distance qui permet de regarder l’œuvre et peut-être de la comprendre.

Mais depuis peu certains artistes abordent  la mort  plus frontalement, par la mise en scène de cadavres, transgressant les tabous en repoussant les frontières de l’acceptable en art,  aux limites de la légalité parfois.

Certes, l’utilisation de cadavres ne date pas d’aujourd’hui, nombreux ont été les peintres qui étudiaient l’anatomie sur des cadavres, même lorsque les dissections étaient prohibées en raison de croyances religieuses (on peut citer Rembrandt, Léonard de Vinci, Géricault ). Robert Badinter mentionne la façon dont certains étudiaient la posture du Christ mort sur la croix avec des corps réels et on peut imaginer l’ambiance de leur atelier, mais ce n’est pas le réel de la chair pourrissante  qu’ils donnent à voir.

Constater la part de fascination inhérente à l’horreur n’est pas nouveau : Platon dans La République rapporte une anecdote montrant que la raison, le logos, nous dirions le surmoi, ne peut endiguer les désirs irrationnels, la part de jouissance de la pulsion scopique : « Léontios, fils d’Aglaïon, remontant du Pirée, et longeant l’extérieur du mur septentrional, s’étant aperçu qu’il y avait des cadavres étendus dans le lieu des supplices sentit à la fois le désir de les voir et un mouvement de répugnance qui l’en détournait. Pendant quelques instants il lutta contre lui-même et se couvrit le visage; mais à la fin, vaincu par le désir, il ouvrit les yeux tout grands, il s’écria: « tenez malheureux, jouissez de ce beau spectacle. »

On peut rappeler les origines de la pulsion de voir : pour Freud le narcissisme est le lieu de naissance des désirs visuels inconscients (« dégoûté de la vie Narcisse tombe amoureux de sa propre image » Cf.  Pour introduire le narcissisme et Pulsion et destin des pulsions) Même si bien sûr il ne se réduit pas à cela.

Rappelons que jusqu’en 1939, la peine de mort par la guillotine, était publique.

Comment et jusqu’où regarder? Inventer un regard qui ne soit ni trop proche ni trop détaché? Ni obscène ni lointain?

Peut-être en se regardant regarder et se retrouver dans l’attitude que Freud préconise pour lui-même au moment d’aborder le Moïse de Michel Ange . Pour appréhender l’œuvre d’art, tenter de comprendre ce par quoi elle fait effet sur nous-mêmes, prendre en compte l’émotion ressentie et remonter aux sources pulsionnelles qui alimentent autant la force de création de l’artiste que l’émotion du spectateur.

Le désir de savoir a partie liée avec la pulsion scopique. Voir à tout prix est un impératif qui se confond avec  les objectifs de maîtrise des sciences mais « voir » et « savoir » ne se confondent pas.

Une tendance actuelle veut nous faire croire que le voir est nécessaire au savoir. Ainsi l’argument de l’exposition de Gunther Von Hagen ( né en 1945 en Allemagne de l’est) exposition qui a fait le tour du monde ( 30 millions de visiteurs) et qui, pour la France, s’est tenue à Lyon avant d’être interdite à Paris, exposition qui présente des corps humains conservés grâce à un procédé de plastination qu’il a mis au point, corps débarrassés de leur peau, apparaissant dans toute leur complexité musculaire ou viscérale, ouverts, dans des attitudes recomposées : une baigneuse nage le crawl, un homme fait son jogging, un autre joue aux échecs, une femme enceinte , le ventre ouvert, laisse entrevoir son fœtus … etc. etc.

Gunther Von Hagen propose aux volontaires de donner leur corps à son institut de plasticination d’Heidelberg afin d’accéder à l’immortalité de leur corps dans une symbiose de l’anatomie et de l’art.

Cette exposition a été présentée partout comme ayant pour but de familiariser les spectateurs à la compréhension de leur corps et de les sensibiliser à leur santé…Gunther Von Hagen dit vouloir démocratiser la science, rendre accessible à tous ce qui est n’accessible qu’aux scientifiques et « créer une fascination ». La plupart des commentaires des spectateurs sur les sites dédiés à l’exposition, mettent en avant leur soif de s’instruire.

Où finit la médecine, où commence la perversité, où se loge l’art ?

Où en est la sublimation?

Que penser de la performance du chinois Zhu Yu qui « cuisine » puis mange ce qu’il prétend être un bébé mort-né, interdite lors de l’exposition Fuck off à Shanghai en 2000 mais dont le film circule, de Xiao Yu dont l’œuvre a été retirée du Kunstmuseum de Berne en 2001 car elle faisait scandale : Ruan composée d’un cadavre de mouette dont la tête a été remplacée par celle d’un fœtus humain, les yeux du fœtus eux-mêmes remplacés par ceux d’un lapin.

Œuvres faites pour choquer bien sûr et c’est si elles laissaient indifférents  qu’il faudrait s’indigner.

On peut citer l’exposition Six feet Under (à Berne en 2007 ) dont les participants déclinent la mort sous toutes ses formes, cadavres de tous âges, de toutes origines, sous différents aspects, devenus le matériau même de la création. Photographies, installations, vidéos du plus figuratif au plus conceptuel. On peut citer Thérésa Margolles du groupe SEMEFO (servicio medico forense : service medico-légal) dont elle est la fondatrice (elle a passé un diplôme de médecine légale à Mexico) qui est passée de l’horreur à une représentation plus conceptuelle , minimaliste, qui s’adresse plus à l’imaginaire et évite ainsi la censure : dans son installation « Burial », par exemple, un cube de béton  dont le cartel précise qu’une cavité abrite un enfant mort-né.

Œuvre qui ne montre « presque rien » et qui produit un effet inversement proportionnel, qui infère plus qu’elle n’exhibe. La violence de l’œuvre, à défaut d’être réaliste, se fait symbolique.

Là encore on balance entre le  trop voir ou ne rien voir.

Teresa Margolles rappelle que « la fonction de l’art n’est pas seulement de représenter le réel, mais aussi de le créer »

Acte créateur ou passage à l’acte?

Sommes-nous dans un « monde omnivoyeur » selon Lacan ( le voyeur est celui qui ne s’aveugle pas sur la différence sexuelle mais n’en supporte pas non plus la vérité ), dans le Réel au sens lacanien, ce qui dans l’expérience est hors langage, dans le lieu d’irruption de l’impossible à symboliser, de l’hétérogène au sens de Bataille (de l’hétérologue,  mot qui désigne les tissus morbides en anatomo-pathologie). Réel qui se confond avec un ailleurs du sujet, un « reste » impossible à transmettre.

Avec  les progrès de l’imagerie médicale, le curseur de l’image de la vie et de la mort s’est déplacé. La limite est plus floue. Les connaissances anatomiques s’acquièraient sur le cadavre disséqué, il n’est plus nécessaire à présent à la connaissance du fonctionnement humain. Nous observons actuellement les mécanismes qui régissent la vie sur le vivant même, en même temps la vie des organes est maintenue au-delà de la mort clinique pour la transplantation. La vie peut prendre naissance en éprouvette et le clonage des cellules souches permet d’imaginer une production à volonté de l’humain.

On pourrait tenter  un parallèle  avec l’époque baroque, époque reine des vanités, moment clé du progrès des  connaissances scientifiques avec en vrac la découverte de la circulation du sang (Harvey), les débuts de la microscopie optique, les fondations de la physique moderne (Galilée), la théorie de la gravitation (Newton), la découverte de la trajectoire des planètes (Kepler) etc.  Les bouleversements historiques, politiques et scientifiques accompagnent le goût du baroque pour des formes nouvelles. La vision du monde qui change ( la vision d’un monde fini et géocentrique mis à mal ) altère les représentations. Un art du mouvement et des illusions se substitue à la stabilité de la Renaissance qui place l’homme au centre de ses préoccupations.

Que peuvent produire les mutations récentes des sciences, des savoirs, des communications en terme de représentations ?

Est-ce parce que le curseur de la limite entre la vie et la mort s’est insensiblement déplacé que certaines représentations sont devenues possibles ? En tout cas les références à la science faites par de nombreux artistes, ou prétendus tels, peuvent nous faire réfléchir sur ce qu’implique une confusion entre art et science, une confusion entre représentation et réalité, confusion entre voir et savoir. Confusion qui  met également à mal les frontières de l’intime, intimité du corps bien sûr, mais aussi intimité, intériorité psychique.

Les artistes, en interrogeant nos représentations,  questionnent les limites réelles ou symboliques que nous avons construites pour tenir à distance la mort. Face aux processus de refoulement, la dérive serait de prétendre à tout inscrire dans le réel, inscrire en acte dans la réalité ce qui est de l’ordre de l’imaginaire, du mythe, du rêve.

Représenter la mort, voire en négatif, du côté du vide (à la façon de Christian Boltanski dans son spectacle d’ombres présenté au Grand Palais dans un froid délibérément glacial, vêtements empilés, vestiges anonymes d’hommes et de femmes disparus, sans identité) du côté du vide ou du côté de l’excès, de l’obscénité, c’est toujours un travail au sens du travail de la parturiente. La création est toujours du côté du vivant ( même si on peut se demander si elle est toujours du côté de l’art).

« Faute de penser la mort, écrit Jankélévitch ( La mort p. 41 ) il ne nous reste que deux solutions : ou bien penser sur la mort, autour de la mort, à propos de la mort, ou bien penser à autre chose que la mort, et par exemple à la vie ».

Abordant ce qu’il a appelé le « travail du trépas », Michel de M’Uzan insiste sur l’extraordinaire dénégation de la mort qui culmine dans les derniers moments avec souvent une recrudescence des investissements. Le mourant, écrit-il, « surinvestit ses objets d’amour, car ceux-ci sont indispensables à son dernier effort pour assimiler tout ce qui n’a pas pu l’être jusque là dans sa vie pulsionnelle, comme s’il tentait de se mettre complètement au monde avant de disparaître » (De l’art à la mort p. 185)

Louise Bourgeois qui est morte à 98 ans le 31 mai dernier en est un exemple : préparant une exposition à Venise, elle intervenait la veille de sa mort pour contester la couleur de la couverture du catalogue d’exposition et la faire partir au pilon…

De même, l’exposition DEADLINE présentée au début de l’année au Musée d’Art Moderne de Paris et rassemblant les dernières  œuvres  de douze artistes disparus ces vingt dernières années, jeunes ou vieux, mais se sachant malades et condamnés. L’idée reprise par les commissaires de l’exposition et dans la presse, parmi les critiques, consistant à dire que ces artistes puisaient dans leur état une inspiration nouvelle, une envie vitale de créer est sans doute à nuancer, certains travaillant dans une parfaite continuité de leur œuvre antérieure, d’autres inventant de nouveaux outils techniques ou formels pour continuer à créer malgré le handicap parfois.

On peut reprendre l’idée de Freud que la disposition au bonheur est affaire individuelle, «  le bonheur est un problème d’économie libidinale individuelle. Aucun conseil ici n’est valable pour tous, écrit-il dans Malaise dans la civilisation (p. 30 ). Chacun doit chercher par lui-même la façon dont il peut être heureux ». De même, chacun doit se débrouiller avec son idée de la finitude, lui donner une forme, s’en faire une représentation.

Peu de messages donc dans ces œuvres, mais le désir de croire au sens de ces derniers moments est bien présent ainsi que très souvent, la préoccupation de s’inscrire dans l’histoire de l’art.

En termes plus prosaïques, nous pourrions dire « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir »…

Pour conclure, je voudrais vous montrer cette photo qui synthétise tout mon propos (mais ce sont mes propres associations): Autoportrait de Robert Mapplethorpe de 1988 (un an avant sa disparition), photo présentée à l’exposition Deadline avec les dernières photos de Mapplethorpe (Ses dernières photos étaient des photos de statues gréco-romaines en marbre blanc) ainsi qu’à l’exposition Vanités .

 Dans cette vanité intense, la tête de l’artiste semble flotter en arrière-plan avec un léger flou. Détachée du corps, c’est une décollation, le corps est rendu invisible ( sentiment d’inquiétante étrangeté ?) .

Tandis que le visage flou s’éloigne dans le noir, la canne au premier plan avec une petite tête de mort grimaçante, un petit crâne, canne que  la main tient comme un sceptre, un bâton de commandement. Cette main en gros plan, démesurée, imposante, l’empoigne, le sujet a encore le pouvoir (il a encore le phallus), il tord le cou à la mort.  Acte créateur inscrit dans le symbolique, qui subvertit l’image à laquelle il se réfère. Sublimation des pulsions sexuelles et agressives ( Mapplethorpe a été le photographe d’une sexualité triomphante, il est mort du SIDA). Les yeux de l’artiste fixent le spectateur : plus qu’un mémento mori, c’est un miroir qu’il nous propose.  Ce n’est pas la mort que Mapplethorpe regarde fixement, c’est nous, accrochage au regard, à la vie du spectateur, « c’est dans ton regard que j’existe! » et c’est bien le propos au moment où nous regardons l’œuvre.

Ici aucun déni de la mort, la mort n’est pas interdite, elle est élaborée et par ce qui relève du plus intime, du plus subjectif, l’artiste approche l’universel.

Freud, le tournant des années 20 Au delà du principe de plaisir

Conférence du mercredi 4 Avril 2012

à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes

Séminaire d’introduction à la Psychanalyse

FREUD, LE TOURNANT DES ANNÉES 20 :

AU-DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR

Lors de la dernière conférence, vous avez pu entrevoir les principales étapes de la naissance de la psychanalyse : le nouveau concept d’hystérie élaboré par Freud, avec la théorie de la séduction et l’importance du facteur sexuel dans l’étiologie des névroses, l’évolution de la technique thérapeutique : abandon de la suggestion  au profit de  l’élaboration de la notion de  transfert et  passage  de la méthode cathartique de Breuer à la libre association avec notamment la méthode d’interprétation des rêves, le rêve étant considéré par Freud comme l’accomplissement d’un désir inconscient

Nous allons  ce soir faire un immense saut, que j’espère vous rendre le moins périlleux possible, dans le cheminement théorique de Freud, dans la chronologie des recherches et élaborations conceptuelles qui fondent la psychanalyse, recherches que Freud poursuit au travers de sa pratique.  Saut donc au-dessus d’une grande part de l’élaboration de la métapsychologie, « au-delà de la psychologie », terme inventé par Freud pour distinguer ses modèles conceptuels de la psychologie classique (étude de la vie mentale, des sensations et perceptions par l’observation clinique et l’analyse expérimentale). C’est une psychologie dans sa dimension la plus théorique. Elle élabore un ensemble de modèles conceptuels plus ou moins étayés sur l’expérience tels que la fiction d’un appareil psychique qui serait divisé en instances, la théorie des pulsions, le processus de refoulement etc.

Nous allons en effet aborder ce qu’il est convenu d’appeler le « grand tournant » des années 20, remaniement théorique fondamental, tournant décisif dans la pensée de Freud, inauguré par un texte majeur : AU DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR, rédigé entre mars et mai 1919 et publié en 1920. Il s’agit d’un texte théorique, à caractère spéculatif, difficile même pour les analystes. Freud disait lui-même à propos de ses travaux des années 20 : « dans ces travaux et en particulier dans Au delà du principe de plaisir, j’ai laissé libre cours à ce goût de la spéculation que j’avais si longtemps réprimé ».

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