
Christine SALAS
Psychologue, Psychothérapeute, Psychanalyste
DESS de Psychologie Clinique et Pathologique de l’Université René Descartes PARIS V
Lauréate de l’Université René Descartes PARIS V
Christine Salas, Psychologue clinicienne, Psychanalyste et Psychothérapeute.
Lecture de Benoît OLIVIER suivie d’un débat à la Médiathèque de Troyes
APAT
Samedi 11 décembre 2021
Pour introduire le débat :
Le cadre de notre médiathèque troyenne convient tout à fait à cette
présentation de Gérard GAROUSTE, il me semble pertinent à plusieurs titres :
Gérard Garouste est un peintre qui a trouvé son inspiration dans les
grands textes littéraires, prenant sa revanche sur ses difficultés d’enfant
dyslexique. Il a toujours peint « un livre à la main » : « Si la peinture a
enchanté mes doigts, ce sont les livres qui ont nettoyé ma tête ».
D’abord La Divine Comédie de Dante qui a trouvé alors « un réel écho en
lui ». « La suite est une succession de livres et de mots, ils m’ont lavé, récuré
même, et ils m’ont fait peindre ». « Pour créer, je pars des mots, jamais des
images ».
Suivront le Don Quichotte de Cervantès, le Gargantua de Rabelais, le Faust
de Goethe.
Sa dernière exposition, l’été dernier, à la galerie Templon à Paris, était le
fruit d’une rencontre littéraire, philosophique, avec Frantz KAFKA. A travers
une vingtaine de tableaux, trois ans de travail, cette exposition rendait
compte d’une démarche tout à fait particulière : le partage avec un
philosophe, Marc-Alain OUAKNIN, d’une même passion à la fois pour l’étude
de la Bible et du Talmud, et pour la figure de Kafka.
Intérêt pour les grands textes de notre civilisation comme pour les
écrits fondateurs de la culture occidentale, la mythologie grecque et ses
mythes fondateurs qui ont pris une importance fondamentale lorsqu’il a
entamé une psychanalyse, les textes bibliques, la Bible hébraïque, la
Torah, les textes communs aux trois monothéismes, le Talmud, avec au
premier rang des commentateurs Rachi « qui n’allait plus me quitter »
dit-il ; ces textes il les appréhende de la même manière que les mythes :
« en allant au plus profond de chaque verset on touche au plus profond
de l’individu. On est alors dans la rencontre de l’autre ».
Gérard Garouste vit en effet dans et pour un apprentissage permanent.
Pour étudier les textes hébraïques, il apprend l’hébreu depuis plus de
vingt ans, il rencontre de façon hebdomadaire et depuis plus de cinq ans(tous les vendredi soir de 20h à 2 heures du matin) Marc-Alain Ouaknin,
pour une « havruta », étude du Talmud où maître et élève dialoguent et
apprennent l’un de l’autre (une « lecture psychanalytique » selon lui).
Plus qu’aux Beaux-arts qui ne lui ont rien apporté, si ce n’est la
fréquentation de leur bibliothèque, c’est au Louvre, dans les expositions ou
dans les catalogues d’art qu’il s’est initié en autodidacte à la peinture, en
observant ses peintres de prédilection : Vélasquez, Le Gréco, Goya,
Zurbaran, Tintoret, Manet, De Chirico, les Hollandais Rembrandt, Rubens,
Frans Hals. Il désire alors « apprendre le métier » à partir de la technique
des anciens, dans un « besoin de comprendre ce qu’était la peinture en
reprenant tout à zéro : le châssis, l’ébauche, la couleur ». Il va jusqu’à
fabriquer ses couleurs : avec une assistante, il apprend à broyer les
pigments, les huiles, pendant plusieurs années.
Par ailleurs, lorsqu’on lui demande comment il travaille, il explique qu’il a
toujours un carnet sur lui « dans lequel il croque ou il note tout ce que lui
inspirent ses lectures et les études des mythes ou des grands textes », les
associations libres qui lui viennent malgré lui, «à tout instant » ; « ces choses
aléatoires prennent du sens trois mois, six mois après », « les idées ensuite
mûrissent quand je rentre dans l’atelier, le tableau est déjà conçu dans ma
tête » : « je sais où je vais, il ne me reste plus qu’à faire ».
C’est ce travail de la matière, cette technique même qui fait de Garouste un
créateur tout à fait singulier dans l’art contemporain.
Ces apprentissages, cette soif d’apprendre, de nourrir son intelligence
s’inscrivent toujours pour Garouste dans une transmission. Enfant
« dans la lune », craignant son père et lâché par sa mère, il parvient à
trouver dans son entourage l’étayage nécessaire pour ne pas s’éteindre :
dans l’enfance c’est en Bourgogne, où il est accueilli aux vacances
scolaires puis deux années durant, chez sa tante maternelle Eléonore qui
l’encourage à dessiner et son oncle Casso, décrit comme un artiste
« d’art brut » génial, qu’il trouve un « paradis », une ambiance à la fois
chaleureuse et propice à l’imagination.
Ses amis de lycée, dont Patrick Modiano, Jean-Michel Ribes, Francis
Charhon etc. sont toujours très présents et c’est Jean-Michel Ribes qui lui a
permis de commencer à travailler comme peintre.
C’est aussi à 17 ans qu’il rencontre sa future épouse, Elisabeth dont la
présence indéfectible l’étonne encore, avec le désir de celle-ci qu’il existe
comme peintre.
C’est cette transmission que Garouste met en acte à son tour lorsqu’il fonde en
1991, ce qu’il nomme sa « seconde œuvre », l’association La Source qui fête
cette année ses trente ans et qui est désormais implantée dans dix
départements. Née de la conviction que développer la création artistique,
rendre accessible le monde de l’art et de la culture, peuvent contribuer à lutter
contre l’exclusion sous toutes ses formes, son but n’est pas de former des
artistes, mais de donner à l’enfant une dynamique qui l’autorise à s’appuyer
sur ses propres ressources créatives, son imaginaire, pour surmonter ses
difficultés personnelles ; de lui apprendre ou réapprendre à rêver, de lui
donner une dimension vitale, celle du désir : « Favoriser l’épanouissement de
l’enfant et l’éveiller à l’art, c’est cultiver sa sensibilité́, son imagination, son
intelligence, dans la perspective d’en faire un être de désir. »
Pour boucler la boucle, c’est bien sûr sa vie psychique avec ses
souffrances et sa quête de sens que Gérard Garouste expose dans
l’Intranquille, articulant son sujet dans les trois registres du symbolique
(autoportrait d’un fils, ancrage symbolique de la filiation), l’imaginaire
(autoportrait d’un peintre) et le réel, le réel de la folie ; c’est aussi sa vie
psychique que Garouste met en peinture. Mais si la peinture construit et
répare, la peinture de Garouste est surtout revendiquée comme façon de
penser la langue et les images. Chacun de ses tableaux est pensé,
théâtralisé, comme un récit mythique avec une narration, des symboles,
des références à l’écrit, des jeux de mots etc. Il privilégie le sens de
l’œuvre, la forme n’étant pour lui que le médium permettant d’y
accéder. Il veut redonner à la peinture sa fonction signifiante.
La peinture est « son instrument », elle s’est imposée très rapidement dans sa
vie, dès l’enfance, comme une « question de survie et d’identité » [« je
n’existais qu’à travers mes petits dessins. Ma seule issue dans l’existence était
de ce côté-là »]. Mais elle est, dit-il, « un outil de travail », « une croûte qui
cache un discours », au sens d’un écran qu’il donne à voir : « je veux peindre ce
qu’on ne dit pas », « c’est parce que je ne peux pas aller plus loin dans les mots
et le raisonnement que commence la peinture ».
Cet impossible à dire (point central de la psychanalyse) : « il n’y a pas de vérité
[…]. Ce qui est intéressant, ce ne sont pas ces images, c’est l’inconscient. […]Le
plus important est dans le non-dit », c’est la vision du spectateur qui va en
ouvrir le sens. « C’est le questionnement qui compte, dit-il, L’idée n’est pas de
répondre à des questions à travers mes œuvres, mais d’en poser pour nouer un
dialogue avec le spectateur ». « Si mes tableaux permettent de poser des
questions, alors la partie est gagnée.»
Quelques réflexions à partir des remarques et questions posées au
cours du débat :
Gérard Garouste s’insurge contre l’idée d’un lien entre folie et art :
« Cela m’agace toujours un peu qu’on lie la folie à l’art. Moi, ma maladie m’a
empêché de créer autant que j’aurais voulu. Et ce que j’ai peint pendant mes
périodes de délire, je l’ai souvent détruit après, car je n’en étais pas satisfait.
Heureusement, avec les nouveaux traitements, la psychiatrie, j’ai pu avoir de
longs intervalles stables pour travailler. Je suis sûr que si Van Gogh avait eu cette
chance, son œuvre serait encore plus riche… »
« On ne peut peindre que si l’on va bien. Le délire est un trou noir dont on ne sort
que dans un état d’extrême sensibilité bénéfique pour la peinture, mais le lien
légendaire entre la folie et l’art s’est trop souvent changé en un raccourci
romantique. Le délire ne déclenche pas la peinture, et l’inverse n’est pas plus vrai.
La création demande de la force. L’idéal du peintre n’est pas Van Gogh, s’il n’avait
pas mis fin à ses jours, il aurait fait des tableaux plus extraordinaires encore.
L’idéal, c’est Vélasquez, Picasso, qui ont construit une œuvre et une vie en même
temps. Pourquoi un artiste n’aurait-t-il pas droit, lui aussi, à l’équilibre ? »
(L’Intranquille, p. 126).
« Tous ces moments de dépression, ce sont des blancs dans ma vie. J’ai 66 ans,
et je n’ai plus assez de temps devant moi pour le voir s’évanouir ainsi » disait-il
en 2012.
On peut rappeler qu’après ses premières crises maniaques (en 1971) et lors de
la longue dépression qui a suivi, il n’a fait en dix ans qu’un seul tableau (Le
Classique, 1971).
Bien sûr, Garouste se sert de ses failles, de ses souffrances et de ses
interrogations, comme tout artiste. L’artiste, peintre ou écrivain, travaille
d’abord avec ce qu’il est. La première phase du travail de la création selon D.
Anzieu est ce qu’il nomme le « saisissement créateur » : un mouvement
régressif souvent lié à une crise intérieure, qui mobilise des représentations
archaïques. L’inspiration est selon Anzieu, un « moment psychotique non
pathologique » où la régression libère des productions fantasmatiques et
affectives et où le créateur a accès à son inconscient.
Mais pour faire œuvre, l’artiste doit transposer cette réalité psychique dans un
matériau, écriture, peinture, musique etc. dont il a la maîtrise. Il choisit un code
et lui fait prendre corps, commence alors le travail psychique de création qui
organise l’œuvre en projet et introduit à l’ordre symbolique. C’est dans la
réappropriation du code et la prise de distance plus ou moins grande par
rapport à ce code, que se joue l’originalité de l’œuvre et que le conflit
spécifique au créateur, entre le Moi idéal et le Surmoi, trouve une issue.
Garouste reprend d’ailleurs à son compte la citation « L’artiste est celui qui a
tout perdu sauf la raison », d’une part car il se méfie de sa « raison » et sait
que lorsqu’il se noie dans des calculs mathématiques, des interprétations de
signes ou de mots, le délire n’est pas loin. On peut constater d’autre part que
Garouste est un peintre qui construit ses toiles. Sa peinture n’est pas
« pulsionnelle » comme elle peut l’être chez certains artistes d’ « art brut ».
Bien au contraire, par sa technique réfléchie, travaillée, le délai qu’il s’impose
pour faire aboutir une œuvre (il reprend, à distance le plus souvent, un dessin
de ses carnets, il commence une toile, prépare le fond puis les esquisses, il
retourne la toile contre le mur de son atelier, la reprend après plusieurs
semaines, pose les empâtements et les glacis. Au bout d’une semaine, content
ou pas, il la retourne de nouveau et en commence une autre etc.), on peut
penser qu’il se défend de ces « pulsions ».
L’Intranquille est, comme l’a fait remarquer une intervenante, un témoignage
précieux de la façon dont Gérard Garouste vit sa maladie et s’en explique
l’origine (importance du « secret de famille »). Mais ce texte est le fruit
d’entretiens avec Judith Perrignon, c’est elle qui en a fait une œuvre littéraire,
même si Garouste manie extrêmement bien la parole et s’expose sans réserve
lors d’interviews ou de participations à des colloques ou conférences. On peut
noter que ce texte fait suite pour Judith Perrignon à « C’était mon frère… Théo
et Vincent Van Gogh« , publié en 2006, écrit également à la première personne
du singulier, à partir de la correspondance des deux frères Van Gogh, de lettres
d’amis peintres dont Pissaro et du dossier médical de Théo auquel elle a eu
accès en Hollande.
Pourquoi alors passer par l’écriture ? Il semblerait que ce soit l’éditrice des
éditions L’Iconoclaste qui ait proposé à Gérard Garouste de se prêter au jeu du
souvenir. Garouste désirait alors témoigner de son parcours de vie : son propos
était de « démonter mot à mot, image par image, cette grande duperie que fut
(son) éducation » (L’Intranquille, p. 198).
Mais il s’agissait également de témoigner du dialogue singulier qu’est une
psychanalyse dont il dit qu’elle lui a « sauvé la vie » (« je suis né dans cette
période-là » Vraiment peindre, p.38). A la fois dénonciation et reconstruction,
témoignage et document clinique, L’Intranquille opère la passe du privé au
public.
Garouste avait lui-même tenté d’écrire, se « raccrochant à l’écriture » pour
sortir de sa dépression, au moment où il ne pouvait plus peindre car il n’avait
plus la force de vivre. Il a alors écrit une pièce de théâtre « Le Classique et
l’Indien » (jouée en 1978 dans un festival de théâtre), inspirée d’un rêve
interprété au cours de sa psychanalyse. C’est ce travail ainsi que la lecture
(lecture de Roland Barthes à cette époque) qui lui ont redonné confiance en ses
capacités d’artiste-peintre. L’écriture est donc plutôt une façon de retisser ou
d’accepter un dialogue avec les autres qu’un matériau d’expression.
Il a été remarqué lors du débat que le fait d’entendre cette lecture à la
première personne du singulier produit un curieux effet sur les auditeurs : qui
dis «je» ?
On peut penser que Garouste lui-même a éprouvé ce sentiment d’inquiétante
étrangeté, lors de la lecture de l’Intranquille, par Jacques Weber, au Théâtre du
Rond-Point en 2011. Benoît Olivier nous disait en effet que cette lecture avait
produit un « effet saisissant » sur Garouste au point qu’il se sentait très mal et
qu’il a ensuite interdit toute lecture de ce texte !
On peut constater par ailleurs qu’un second texte « Vraiment peindre », paru
récemment en mars 2021, accompagnant la dernière exposition de Gérard
Garouste à Paris, reprend de nombreux éléments autobiographiques de
l’artiste. Le dossier n’était donc pas clos comme Garouste semblait le dire en
conclusion de l’Intranquille : « Je me crois enfin débarrassé d’une vieille peau,
d’une croûte qu’on gratte enfant jusqu’au sang. Ma tête s’est ouverte, elle s’est
vidée d’un noir mirage, par la peinture et ici avec les mots » (p.201).
Ce nouveau texte se présente sous formes de dialogue, questions /réponses,
avec Catherine Grenier. Est-ce à la demande cette fois-ci de Garouste ?
En tout cas il est plutôt un autoportrait de peintre qu’une autobiographie. En
témoigne son titre : Vraiment peindre, au double sens de s’impliquer
totalement dans la peinture et ne pas être dans la duperie ou l’imposture, cette
imposture toute paternelle contre laquelle Garouste a érigé son œuvre.
On peut constater à lire et à écouter Gérard Garouste se raconter, qu’il s’en
tient à une série limitée d’anecdotes autobiographiques exprimées avec les
mêmes mots, comme autant de souvenirs écrans ; il parle presque
exclusivement de sa relation à son père, seul point de référence, ne dit que
quelques mots de sa mère, « effacée », « fuyante », dupliquant ainsi sa place
manquante, dans une volonté de choix et de maîtrise du discours. Même
lorsqu’il aborde l’intime, il ne nous donne jamais l’impression d’un « tout dire »
propre à la psychanalyse.
Son obsession pour les origines, son incapacité à accéder au féminin (où l’on
peut lire comme l’a fait remarquer un intervenant, une impossibilité de se
représenter la scène primitive), son déni d’une sexualité génitale, sont autant
d’éléments d’une clinique de la psychose, qu’il parvient à sublimer dans son
œuvre, à symboliser.
De la même façon, il pratique l’autoportrait en peinture de façon répétée, mais
proclamant toujours l’écart de celui-ci par rapport à la réalité (le seul visage
que l’on ne puisse voir de façon directe étant le sien), il donne à sa figure
toutes sortes d’attributs (le nez allongé par le mensonge de Pinocchio,
l’entonnoir du fou, le masque etc.). Rappelons que l’autoportrait révèle
toujours une part inconnue de soi qui échappe à notre connaissance et à la
seule vision spéculaire.
Avec ses jeux sur les mots, ses représentations allégoriques, ses créatures
hybrides qui en font l’héritier d’un Jérôme Bosch et de la tradition mystique de
la peinture du Moyen-Age, comme l’a souligné un intervenant, sa peinture est
cryptée, elle fait énigme.
Afin de structurer sa pensée Gérard Garouste construit en effet son propre
mythe :
« Je considère ma propre vie comme un mythe : il n’y a pas de vérité, ces
scènes que j’ai vécues, que je vous ai racontées, ce sont des images-écrans. Ce
qui est intéressant, ce ne sont pas ces images, c’est l’inconscient. […] La seule
manière de transmettre un secret est de raconter tout ce qui est autour du
secret, pour que la personne le trouve elle-même. […] Raconter ma propre vie
de manière consciente est une façon de mettre en scène ce qui m’échappe, qui
est de l’ordre de l’inconscient. » (Vraiment peindre, p. 116).
Son mythe personnel est issu d’un rêve ancien, le Classique et l’Indien : ils
avancent ensemble et l’un ne peut se passer de l’autre, oscillant entre raison et
folie, entre aspect pulsionnel et élaboration, entre règle et intuition, ils sont
l’incarnation de la nature humaine divisée. C’est dans cette construction en
filigrane tout au long de son œuvre que le peintre trouve son identité et son
équilibre.
La citation de KAFKA « Maint livre agit comme une clé pour les salles obscures
de notre propre château » pourrait s’appliquer à Garouste. Il nous « donne à
voir » ce qui « marche pour lui » : « (sa) peinture est en harmonie avec la
société », dans le même échange qu’il a voulu avec son association La Source.
Son questionnement nous invite à participer au jeu qui parcourt son œuvre :
« moi, je considère que vivre c’est jouer » dit-il, un jeu avec ses règles et
l’invention à l’intérieur de ces règles, métaphore de la condition humaine et de
la créativité. « Il faut inventer avec ce que l’on est, à l’intérieur de nos limites ».
Il nous invite ainsi à l’accompagner sur son chemin artistique et philosophique,
un chemin où l’on n’arrive jamais, où l’on est toujours en marche [voir la
citation de Rabbi Nahman de Bratslav, « Ne demande jamais ton chemin à celui
qui le connaît. Tu risquerais de ne pas t’égarer » en exergue à l’Intranquille].
Comme l’affirmait Freud, l’artiste est un psychanalyste sans divan : « Ce qui est
bien dans la peinture, c’est que c’est un peu comme si l’inconscient de l’artiste
s’adressait à l’inconscient du public : il y a une sorte de transfert d’inconscient
sans mots. On ne peut imaginer son importance. » (Garouste : Entretien à l’Institut
Français, 24 avril 2020).
Au moment où l’espace de la pensée, la place du sujet, son désir, doivent être
préservés, Le travail de Gérard Garouste rejoint ce que peut encore l’art
comme la psychanalyse.

« O lumière ! C’est le cri de tous les personnages placés, dans le drame antique, devant leur destin. Ce recours dernier était aussi le nôtre et je le savais maintenant.
Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
Albert CAMUS Retour à Tipasa
En vous souhaitant, après ce morbide « tournant des années vingt »,
de trouver en 2021 votre invincible été !
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Conférence à l’Institut Universitaire Rachi de Troyes
Séminaire Approches Psychanalytiques 2019-2020 : Le père
Lundi 3 février 2020
« Où t’es ?, Papa, où t’es ? »
Reconstruire le père par l’écriture.
Lorsque notre groupe APAT a commencé à réfléchir sur le thème retenu cette année : le père, en entendant les questions qui se posaient sur les mutations et évolutions de la « fonction paternelle », il m’a rapidement semblé, de façon un peu intuitive au départ, que cette image du père avait également évolué dans la littérature, le théâtre ou le cinéma, le champ culturel étant le miroir de la société [ Stendhal définissait le roman comme « un miroir qu’on promène le long d’un chemin» et Balzac se disait « secrétaire de la société française».] Les écrivains tout particulièrement, en traduisant les préoccupations d’une société ou d’individus à une époque et dans un lieu donnés, savent mieux que les psychanalystes et bien avant les psychanalystes, nous dit Freud, donner à lire la complexité du psychisme humain, les vérités inconscientes refoulées.
L’écrivain, psychanalyste sans divan, crée selon FREUD, grâce à sa pratique intuitive de l’ auto-analyse : « Le romancier concentre son attention sur l’inconscient de son âme à lui, prête l’oreille à toutes ses virtualités et leur accorde l’expression artistique au lieu de les refouler par la critique consciente. Il apprend par le dedans de lui-même ce que nous apprenons par les autres » (1907).
Le conflit père/enfant, père/fils souvent, est au cœur des relations familiales dans la littérature française et francophone depuis ses origines pourrait-on dire. Tout particulièrement du XIXème siècle jusqu’après la seconde guerre mondiale, le conflit de génération père/fils, vieux/jeunes, adultes/enfants, mis en scène de façon dramatique dans nombre de romans que l’on pense par exemple à Balzac ou à François Mauriac, repose sur un système social gérontocratique dont l’autorité parfois abusive du père est le symbole vivant au sein de la cellule familiale.
Un exemple : Les Thibault de Roger MARTIN DU GARD (Prix Nobel, 1937) ; ce roman-fleuve dont les huit tomes ont été publiés entre 1922 et 1940, se présente comme une analyse à la fois sociale et psychologique des destinées de deux familles bourgeoises, les Thibault et les Fontanin, dans une France de la Belle Époque qui va sombrer dans le premier conflit mondial. L’ensemble de ce cycle est surtout centré sur les relations entre un père (Oscar Thibault) très autoritaire et ses deux fils (Antoine et Jacques) aux caractères, personnalités et sensibilités très différents, et sur les ravages causés par cette autorité paternelle trop rigide.
Le père, Oscar, vaniteux et orgueilleux, manifeste une intransigeance totale à chaque signe de contestation ou de remise en question de son autorité paternelle et de son modèle qu’il considère indiscutables, exemplaires et irréprochables tandis qu’Antoine et Jacques tentent de s’affirmer et de construire leur propre personnalité, de faire leur vie, passant de l’adolescence à l’âge adulte, suivant chacun sa voie jusqu’à leur fin prématurée à tous deux, du fait de la guerre. Seules la maladie et la souffrance physique donneront au père une dimension plus humaine.
Antoine, l’aîné, rationnel et plutôt conformiste, ne s’oppose pas ouvertement à son père, il est fier d’être un Thibault, même s’il reconnait ne pas avoir eu de vrais échanges avec son père. Il réussit à affirmer son humanité dans sa vie professionnelle (il est médecin pédiatre) et à éprouver des sentiments amoureux. Profondément changé par la guerre et ses deuils, gravement gazé à l’ypérite, il commence un journal où il se dépouille de tout masque social, et finira par mettre fin à ses jours (à 37 ans).
Jacques, quant à lui, idéaliste et tourmenté, s’insurge très tôt contre l’autorité paternelle puis contre les valeurs de la société bourgeoise. Entre lui et son père il y a une incompréhension et une incommunicabilité absolues. Lors du conflit mondial, engagé dans l’Internationale socialiste, Jacques sacrifie sa jeune vie à son idéal de paix et de justice. Ayant décidé de lâcher par avion des tracts pacifistes au-dessus des deux armées, il trouve une fin tragique : l’avion s’écrase, Jacques, grièvement blessé, est abattu par les soldats français en pleine débandade, qui le prennent pour un espion allemand.
« L’Arbre Thibault » s’éteint : le fils que Jacques laisse sans le savoir ne portera pas le nom de cette famille que l’orgueil et la vanité du père autant que la guerre ont fait éclater.
En ce qui concerne l’image du père, il s’agit dans cet exemple comme dans beaucoup d’autres, d’un père œdipien, un père à dépasser, à tuer réellement ou symboliquement [Dans Les Thibault, c’est d’ailleurs Antoine Thibault qui finit par euthanasier son père pour abréger ses souffrances].
« Ce n’est pas un hasard [écrivait Freud] si trois des chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps, l’Œdipe Roi de SOPHOCLE, le Hamlet de SHAKESPEARE et Les Frères Karamazov de DOSTOÏEVSKI traitent tous du même thème, le meurtre du père » (Dostoïevski et le parricide 1928, Résultats, idées, problèmes II, PUF 1992, p. 173).
Depuis quelques décennies, nous assistons dans la production littéraire (mais aussi cinématographique) à un essor de la thématique de la filiation et à un retour en force de la figure du père. Mais depuis les années 50 (après la seconde guerre mondiale et les changements de paradigmes qui en ont découlé), on peut déceler un changement majeur de cette figure, qui accompagne les changements de la fonction paternelle dans la société.
D’une image de père qui concentre l’autorité et le pouvoir décisionnel, d’un père modèle à imiter, la figure du père devient plus floue, s’estompant parfois jusqu’à l’absence. Les relations entre adoration et violence, à un père surmoïque, imago paternelle autoritaire, menace de castration ou légataire du surmoi, font place aux blessures narcissiques, à la figure du manque et la figure du pater familias, jusqu’alors représentation symbolique du père dans notre littérature, subit les assauts de la société en mutation jusqu’à produire cette figure romanesque qui nous intéresse ce soir, celle du père absent.
L’écrivain en manque de père, à la recherche du père, s’invente alors un père. La quête du père devient un enjeu à la fois identitaire et littéraire, il s’agit de créer, d’écrire le père. Figure du manque, le père est recréé, inventé par un auteur qui s’affirme auteur de son père. L’écrivain devient paradoxalement géniteur de son père.
Comme je ne peux prétendre brosser un panorama objectif et encore moins exhaustif de la création romanesque des XXème et XXIème siècles, je distinguerai donc quelques auteurs parmi ceux qui comptent, de mon point de vue [subjectivité et hasard des coups de cœur, qui entrainent du coup indifférence et méconnaissance des romans essentiels à côté desquels je suis passée]. Mais comme on ne peut évaluer une œuvre littéraire qu’en la situant dans un contexte plus large, c’est parmi ceux qui ont reçu une reconnaissance à travers le prix Nobel, que j’ai choisi les romanciers dont je parlerai ce soir.
Paraphrasant FREUD, on pourrait dire en effet : ce n’est pas un hasard si les romans de nos prix Nobel français de littérature depuis et y compris Albert Camus (1957) traitent tous d’un même thème : l’absence d’un père.
Je m’attarderai donc sur Albert CAMUS (Le Premier Homme, Gallimard, Paris, 1994), Claude Simon (L’Acacia, Les Éditions de Minuit, Paris, 1989, réédition 2003 Collection « double »), Jean-Marie-Gustave LE CLEZIO (L’Africain, Mercure de France, Collection « Traits et portraits » Paris, 2004) et Patrick MODIANO (Un Pedigree, Gallimard, Paris, 2005 et Livret de Famille, Gallimard, Paris, 1977, réédition Collection Folio, 1981).
« Recherche du père », tel est le titre de la première partie du Premier homme, ce manuscrit inachevé d’Albert CAMUS, retrouvé dans la voiture où l’auteur a trouvé la mort le 4 janvier 1960, récit très autobiographique (mais dans ses carnets Camus parle toujours d’un « roman »), dédié à sa mère analphabète et quasi sourde-muette « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre ».
Publié en 1994, avec un immense succès jusqu’à aujourd’hui, c’est le premier jet de ce qui aurait dû constituer à peine le tiers de la somme romanesque projetée par l’auteur [l’ambition de Camus était d’écrire son Guerre et Paix, comme Tolstoï]. On ne sait absolument pas ce que Camus en aurait gardé, ou même si cette première partie aurait été conservée bien que déjà retravaillée, en tout cas il en aurait sans doute gommé les aspects les plus personnels.
L’œuvre débute par la naissance (1913) du héros du roman, Jacques Cormery (la grand-mère paternelle de Camus portait le nom de Cormery), naissance à laquelle Camus donne des accents épiques.
Avec un saut temporel de quarante ans, le second chapitre met en scène la rencontre, au cimetière de Saint Brieuc, de Jacques avec son père mort lors de la Bataille de la Marne aux premiers jours de la guerre de 14-18.
L’ellipse temporelle permet à Camus de s’affranchir de la linéarité de l’autobiographie et de raconter une quête : un homme de quarante ans qui part à la recherche de son père et ce que ça provoque en lui, cette fracture du temps qu’opère la découverte par Jacques que son père est plus jeune que lui, un nouvel ordre du temps qui est celui du livre (lecture p.29).
Si l’on s’attache à ce qui peut être le désir de création d’un écrivain comme Camus et ses modes de sublimation littéraire : « où puise-t-il son énergie créatrice ? », l’absence parentale, un père qu’il n’a jamais connu, une mère effacée, quasi sourde-muette, est un élément évident. Ce silence qui fascine tant Camus, silence de et sur son père, silence que lui renvoie l’image de sa mère (mère mutique, oncle maternel muet), il va le vaincre par l’écriture et de l’oralité même du langage découlera son amour du théâtre.
Les substituts de pères sur lesquels l’auteur s’est appuyé [l’instituteur qui va soutenir et métamorphoser l’enfant pauvre et timide (Louis Germain auquel il dédiera son discours de Prix Nobel), Jean Grenier, le professeur de philosophie au lycée d’Alger, qui donne le goût de l’écriture], les pères symboliques ne suffisent pas. Vient le moment où il faut s’inscrire dans une généalogie pour survivre, suivre son destin : « […] Lui-même avait dû s’élever seul, sans père, n’ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu’il ait l’âge d’écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l’expérience de sa vie, ces moments où même le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme puis ensuite naître encore d’une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays […] »(p.181).
Dans une note (p.40) Albert Camus fait dire à Jacques : « J’ai essayé de trouver moi-même, dès le début, tout enfant, ce qui était bien et ce qui était mal-puisque personne autour de moi ne pouvait me le dire. Et puis je reconnais maintenant que tout m’abandonne, que j’ai besoin que quelqu’un me montre la voie et me donne blâme et louange, non selon le pouvoir mais selon l’autorité, j’ai besoin de mon père. Je croyais le savoir, me tenir en main, je ne sais pas encore. »
Dans cette quête, le héros du roman, Jacques Cormery, ne va pas seulement découvrir qui il est mais il va découvrir la tribu (le terme est de Camus) à laquelle son père appartient, et dans laquelle il se reconnaît : la tribu des petits français d’Algérie, le terme de Pieds noirs n’existant pas encore, ce milieu dominant des français d’Algérie, dans lequel il est né. L’écriture romanesque arrache cette famille pauvre au destin de l’histoire qui est l’oubli (« ils sont plus grands que moi » dit Camus).
C’est le travail de l’imagination et l’écriture romanesque qui permettent la représentation du père et comme on ne peut restituer la vie de quelqu’un qu’avec de l’imagination, surtout lorsqu’il y a si peu de témoignages directs, c’est en imaginant les migrants de 1948, que dans l’avion qui le ramène à Alger après son échec à retrouver les traces de son père, Jacques arrive à voir ce père dont il n’a même pas de photo : « Jacques se retourna dans son fauteuil ; il dormait à moitié. Il voyait son père qu’il n’avait jamais vu, dont il ne connaissait même pas la taille, il le voyait sur ce quai de Bône parmi les émigrants, pendant que les palans descendaient les pauvres meubles qui avaient survécu au voyage et que les disputes éclataient à propos de ceux qui s’étaient perdus. Il était là, décidé, sombre, les dents serrées […] ». Lecture p. 179-180.
Avec le Premier homme, Camus change son style d’écriture : Camus s’autorise des phrases très longues, telles qu’il les aimait chez Proust, avec une nouvelle inventivité de l’écriture. La remontée des souvenirs se fait à partir des sensations, là encore à la manière de Proust : c’est à partir du présent, les saveurs du moment, que le passé revient. Camus écrit en effet depuis la Métropole et il restitue l’Algérie de son enfance, par ses lieux, ses odeurs, ses saveurs (une journée de chasse, un bain de mer…).
Un frémissement lyrique parcourt tout le livre, souvent condensé en fin de chapitres. C’est la dimension cosmique du roman, mythique pourrait-on dire (les nomades, le mythe de Caïn et Abel), qui lui donne sa dimension politique, morale, éthique. Dès la phrase d’ouverture tout l’espace est convoqué pour inscrire l’histoire d’un petit enfant qui va naître : lecture p.11.
Le premier homme est un roman de l’exil, exil de l’enfance, quête du père qui traverse l’Histoire, les différentes migrations (celle de 1848, l’arrivée du père à Mondovi en 1913, les guerres, celle de 14 avec la mort du père, mais aussi celle qui débute en Algérie et ceux qui commencent à la quitter dans les années 50…), Camus avait pensé donner pour titre à son roman Nomades.
Rechercher le père c’est, pour Jacques Cormery et pour Camus, s’interroger sur soi : « qui suis-je ? » mais aussi s’interroger sur sa propre vérité, sur ce qu’il a fui, sur son désir : « et maintenant ? ».
Lorsque Camus, à travers son héros Jacques Cormery, revient sur son passé pour comprendre d’où il vient et qui il est, il est au tournant de sa vie [la quarantaine] mais aussi à un moment tout à fait particulier de son itinéraire intellectuel : ses lettres sont alors pleines de ses doutes sur sa vocation de romancier. En 1957 son Prix Nobel suscite des réactions violentes qui le dépriment profondément, en 1958, il écrit « mon œuvre n’est pas encore commencée » ; après ses deux cycles consacrés à l’absurde puis à la révolte, il se pose la question « la création peut-elle être libre ? », il désire écrire son livre. De cette troisième partie de son œuvre, Camus disait « une certaine forme d’amour y sera mon tuteur ».
Au moment (1958-1959) où Camus s’interroge sur l’avenir de son enracinement dans cette terre d’Algérie (Camus a longtemps espéré en l’invention d’une Algérie plurielle mais dégagée du colonialisme), il revient avec le Premier homme, à ses sources profondes pour donner la parole aux muets, aux anonymes de l’histoire qui les broie. En disant l’oubli, le livre devient une patrie des exilés.
Comme « le fils ou le premier homme » (titre de la 2ème partie du roman), nous sommes tous des « premiers hommes » nous dit Camus, nous avons tous à inventer notre manière d’être au monde. Loin d’une autobiographie, le roman s’inscrit dans un temps et un espace beaucoup plus vastes, dans l’histoire des hommes, tout en restant proche de nous, nous parlant à nous et de nous.
L’Acacia écrit par Claude SIMON (prix Nobel 1985), paru en 1989, reconstitue l’itinéraire d’un jeune capitaine tombé aux premiers jours de la Grande Guerre et celui d’un brigadier – son fils mobilisé à son tour vingt-cinq ans plus tard. Ce n’est pas non plus une autobiographie de l’auteur même si celui-ci utilise comme matériau d’écriture son propre vécu : le lieu de naissance du héros est une île tropicale où l’on peut deviner Madagascar, Claude Simon naît en effet le 10 octobre 1913 à Tananarive, d’un père militaire qui meurt, à Verdun quelques mois plus tard, le 27 août 1914 ; les lieux de l’enfance et de la généalogie maternelle sont la campagne viticole autour de Perpignan où il est élevé par sa mère, puis après le décès de celle-ci en 1925, par sa grand-mère maternelle ; Claude Simon est mobilisé en 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale (il est fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 et s’évade de son camp de prisonniers) etc. En tout cas, l’impression de vécu ne cesse de s’imposer tout au long du roman.
Ce roman comme tous ceux de Claude Simon se veut une exploration spéculative de la mémoire. Peu après la parution du roman, Simon déclarait : « Le souvenir est à la fois antérieur à l’écriture et suscité (ou plutôt enrichi) par elle. Plus on écrit, plus on a de souvenirs ». La remémoration est reconstituée dans sa durée matérielle, son aspect sensoriel et sa dimension énigmatique ou fragmentaire. La frontière entre réalité et hallucination est abolie. Le livre construit avec son style particulier, original, un réseau de souvenirs, d’évocations, de visions et d’images, jouant sur les rapports entre le passé vécu, reconstruit ou fantasmé, le langage et l’inconscient.
L’inconscient ne connaît pas le temps et l’écriture tente de donner un ordre au désordre du temps et aux caprices de la mémoire elle-même. La composition, tout à fait particulière, repose sur un contrepoint de temporalité, une alternance entre chapitres (impairs) centrés sur la guerre de 14-18 et chapitres (pairs) centrés sur la seconde guerre mondiale et plus précisément sur les années 39-40, avec à l’intérieur de ces deux lignes temporelles, une liberté dans la chronologie : « deux lignes chronologiques qui s’entrecroisent, et sur ces lignes des avancées et des reculs » dit l’auteur. Elle suggère une sorte de temps cyclique, motif de la fatalité, la guerre étant assimilée à un phénomène « naturel » aussi régulier et inévitable que le retour des saisons.
La technique narrative se calque sur une pensée discontinue, avec une alternance de phrase brèves et de phrases très longues (Claude Simon admire lui-aussi Proust), ses répétitions de mots, d’expressions, de tournures hypothétiques : « ou bien », « ou plutôt », « ou peut-être pas » par exemple. Au plus proche de l’expérience du traumatisme, l’écriture donne à voir son travail de représentation dans une tension entre l’ordre obligé du langage et le chaos de l’expérience que ce langage entend suggérer : « Plus tard, quand il essaya de raconter ces choses, il se rendit compte qu’il avait fabriqué au lieu de l’informe, de l’invertébré, une relation d’événements telle qu’un esprit normal (c’est-à-dire celui de quelqu’un qui a dormi dans un lit, s’est levé, lavé, habillé, nourri) pouvait la constituer après coup, à froid, conformément à un usage établi de sons et de signes convenus, c’est-à-dire suscitant des images à peu près nettes, ordonnées, distinctes les unes des autres, tandis qu’à la vérité cela n’avait ni formes définies, ni noms, ni adjectifs, ni sujets, ni compléments, ni ponctuation (en tout cas pas de points), ni exacte temporalité, ni sens, ni consistance ».
Du point de vue de Claude Simon, la guerre révèle la part de non-humain dans l’homme : ce qui reste lorsque l’ordre rationnel, l’ordre social, l’ordre culturel qui garantissaient tant bien que mal l’intégrité des sujet, sont partis en débâcle. L’homme est ramené à l’élémentaire, à une survie animale (ainsi le héros fuyant, rampant, marchant à quatre pattes, envahi par « quelque chose qui sans doute, en accord avec sa position de quadrupède, tient du règne animal, comme si resurgissait en lui ce qui confère à une bête (chien, loup ou lièvre) intelligence et rapidité en même temps qu’indifférence » p.88). « Il se déplace avec rapidité (à la façon de ces rats filant au pied d’un mur) le long de la haie » p.89).
Les commentateurs de l’œuvre ont noté l’importance des métaphores animales pour décrire les êtres humains envoyés au massacre tandis que les animaux ou les choses acquièrent des caractères humains, dans une sorte d’hybridation, d’indistinction ou de confusion générale qui fait vaciller l’ordre symbolique [les cris des soldats comparés aux « incompréhensibles piaillements d’oiseaux marins, de mouettes, à la fois alarmés, rauques et plaintifs, déchirant sans le déranger le silence indifférent », p.47 ; les officiers supérieurs « sortes d’échassiers, d’oiseaux bizarres, cambrés, rigides, à la fois rogues, sévères et fragiles », p.57 ; un cavalier: « sorti tout botté du ventre de sa mère ou plutôt comme s’il appartenait à une espèce, une race spéciale, à mi-chemin entre le cheval et l’homme, pourvu en guise de jambes de quelque chose, comme les faunes ou les satyres, en forme de paturons et de sabots », p.221 ; les soldats-musiciens dans le camp de prisonniers : « oiseaux exotiques aux becs démesurés, aux cous déplumés, perchés sur quelque branche encroûtée de fientes dans la cage d’un jardin zoologique», p.327].
Mais l’élaboration extrême du langage contre-investit le chaos originel qu’il évoque, ce chaos étant pensé par un homme et qui plus est un écrivain, « comme si à la dés-humanisation exposée par la fiction, s’opposait la ré-humanisation dont témoigne superbement l’écriture » (Guy Scarpetta, idem, p.123). Le récit consiste « à essayer avec des mots de faire exister l’indicible » (p.34).
Tout le livre fonctionne en effet comme une vaste reconstruction. La minutie quasi photographique des descriptions des scènes (à partir de témoignages mais aussi de documents : lettres, cartes postales ou photos, celles que le père adresse à ses sœurs et à sa fiancée, seuls indices permettant d’imaginer ce que fut sa vie aux colonies avant son mariage, les photos que prend la mère avant et après son mariage, tous ces documents étant sans doute les sources réelles du récit), comme la netteté des sensations ne peuvent être que le fruit de l’imagination du narrateur, et c’est ce processus de l’imagination créatrice qui développe un passé lacunaire, inaccessible autrement.
Dans cette écriture du trauma, le point nodal qui articule les deux séries temporelles est la mort du père. C’est le premier « thème » qui est abordé (la scène d’ouverture est celle de la quête improbable de la sépulture du père sur les sites des champs de bataille après la fin de la première guerre mondiale, par le personnage-narrateur, alors enfant, sa mère et deux de ses tantes), l’auteur y insiste tout au long du roman, de façon directe, dans le troisième chapitre qui reconstitue les circonstances de cette mort (lecture pp. 60-61), puis dans les autres chapitres impairs (annonce de cette mort, effets sur la mère etc.). Dans une courte séquence du onzième chapitre la mort du père est de nouveau abordée, mais c’est le passage où l’illusion représentative, la possibilité d’opérer une reconstitution, est soumise au doute, aux incertitudes [« les témoignages que l’on put recueillir étaient vagues » (p.317), « rien d’autre que ces vagues récits (peut-être de seconde main) » p.320, « les témoins ne précisèrent pas si… » (p.318), « il fut pratiquement impossible de retrouver et d’interroger les témoins directs de cet événement sur lequel les détails font défaut de sorte que l’incertitude continue à subsister tant sur la nature exacte de la première blessure que sur celle de la seconde » (p.319), sept « peut-être » en une page (p.317)]. Quant à l’image de cette mort retenue par le narrateur, elle est clairement désignée comme relevant d’un « poncif »[ « le récit fait à la veuve et aux sœurs (ou celui qu’elles en firent par la suite), quoique sans doute de bonne foi, enjolivant peut-être quelque peu la chose ou plutôt la théâtralisant selon un poncif imprimé dans leur imagination par les illustrations des manuels d’histoire ou les tableaux représentant la mort d’hommes de guerre plus ou moins légendaires, agonisant presque toujours à demi étendus dans l’herbe, la tête et le buste plus ou moins appuyés contre le tronc d’un arbre, entourés de chevaliers revêtus de cottes de mailles (ou tenant à la main des bicornes emplumés) et figurés dans des poses d’affliction, un genou en terre, cachant d’une main gantée de fer leur visage penché vers le sol » (pp.319-321)]. « Comme si un tel événement quasi mythique ne pouvait être abordé qu’obliquement, comme un astre qui brûlerait les yeux et ne saurait être perçu que par son rayonnement » (Guy Scarpetta, L’âge d’or du roman, Paris, Grasset 1996, pp. 144-145). Seule subsiste la figure d’un père fantasmé et fabriqué à partir de traces, les lettres, les photos, les cartes postales, un père de papier, un père d’écriture.
Cette scène capitale, la mort du père, est celle de la représentation impossible, un point aveugle, tout comme la description du père elle-même. Si, dans le roman, le personnage de la mère arrive à « exister » avec intensité, par un effet de la narration, l’échec à décrire le père (sa description est toujours répétitive, inspirée par les photos conservées par la mère : les expressions « barbe carrée », les « moustaches relevées en crocs », « le regard transparent », les « yeux de faïence », « de plus en plus clairs », « liquides », le « visage brûlé par le soleil » reviennent au cours du roman de façon réitérée, et on sait que la répétition est l’antithèse du vivant) anticipe cet échec à représenter sa mort, échec à lire comme « la marque d’un tabou ou d’un interdit », « comme si la mort du père était précisément ce qui ne supporte pas l’identification » (Guy Scarpetta, idem, p. 146).
En effet, l’art du contrepoint a également le sens d’une conjuration du destin familial : la narration minutieuse sous-tend le mythe d’origine, traumatique et fascinant « destin » symbolisé par la mort du père et auquel le fils doit échapper : le père est mort le 27 août 1914, le fils part au combat le 27 août 1939, le fait que le fils parte pour mourir revient comme un leitmotiv. Toutes les tribulations du fils, son obstination à survivre, à la guerre, au camp de prisonnier, à l’évasion, à la dépression après son retour, s’imposent comme un long et harassant travail de deuil dont le vecteur est le refus de s’identifier à la figure du père mort. « Ce personnage ne commencera réellement à « renaître » que le jour où il pourra commencer à raconter des histoires (celles de ses parents, de sa généalogie), à se forger sa propre histoire (pour que ce chaos où il a été plongé, et qui a failli l’engloutir, trouve un ordre sinon un sens)- comme si la conjuration ne pouvait s’accomplir que par l’écriture » (Guy Scarpetta, idem, p. 130), dans le présent de l’écriture : « Lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses: d’une part le trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images qui se trouve en moi, d’autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser.[…]Et, tout de suite, un premier constat: c’est que l’on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci » dit-il dans son discours de réception du Prix Nobel.
En cessant de prétendre représenter le monde (le « miroir promené le long d’un chemin » de Stendhal) mais seulement les impressions qu’il en reçoit, « L’écrivain, dès qu’il commence à tracer un mot sur papier, touche aussitôt à un prodigieux ensemble, ce prodigieux réseau de rapports établis dans et par cette langue qui, comme on l’a dit, « parle déjà avant nous » au moyen de ce que l’on appelle ses « figures », autrement dit les tropes, les métonymies et les métaphores dont aucune n’est l’effet du hasard mais tout au contraire partie constitutive de la connaissance du monde et des choses peu à peu acquises par l’homme. » « Les mots, (dit Claude Simon, citant Lacan) ne sont pas seulement « signes » mais nœuds de significations. »
L’Africain, le texte autobiographique de J.M.G. LE CLÉZIO, (Prix Nobel 2008), paru en 2004, est aussi une histoire réelle et réinventée, un récit initiatique, enquête de l’écrivain sur ses origines, travail de mémoire sur son enfance mais aussi sur ce lieu de l’enfance, qu’est pour lui l’Afrique, lieu identitaire, déterminant pour sa formation d’écrivain comme pour sa vie de citoyen du monde. Ce texte peut se lire comme l’expérience poétique d’une double rencontre. Centré sur la figure du père, il est le récit de la rencontre d’un fils avec son père, un fils parti à l’âge de huit ans, rejoindre son père dont il ignore tout : père « inconnu et étrange, possiblement dangereux » (p.45), et la rencontre du narrateur avec le continent africain, terre tout aussi étrangère.
« Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m’a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. Quand un homme regarde jour après jour changer la lumière sur le visage de la femme qu’il aime, qu’il guette chaque éclat furtif dans le regard de son enfant. Tout cela qu’aucun portrait, aucune photo ne pourra jamais saisir » p.103.
Le texte entrelace lui aussi deux temporalités, alternant dans un effet de balancier, tantôt l’évocation du père tantôt une focalisation sur l’enfant. L’écriture dans sa forme, inscrit une mémoire partagée dans un mouvement de révolution (Révolutions est le titre d’un roman de Le Clézio), figure qu’affectionne l’auteur, où le retour aux origines incertaines se confond avec le retour sur soi, dans une nouvelle subjectivité.
D’une part donc, la tentative de reconstruction de l’histoire paternelle dont l’auteur ne sait pas grand-chose : son père n’en a jamais parlé, sa mère lui en a dit peu de choses, il n’a que de rares photos. [Les deux parents de Le Clézio sont issus de familles bretonnes émigrées à l’île Maurice au XVIIIe siècle, ayant acquis la nationalité britannique à la suite de l’annexion de l’île par l’Empire britannique. En 1919, Le père quitte l’Île Maurice pour l’Angleterre, où il passe huit ans, faisant ses études de médecine à Londres avec une spécialisation de médecine tropicale ; à trente ans, il part de Southampton pour la Guyane Britannique où il reste deux ans. Il gagne Afrique en 1928, où il est « médecin itinérant », vivant jusqu’en 1950, en brousse, « seul médecin sur des territoires grands comme des pays entiers, où il avait la charge de la santé de milliers de gens » (p.39). Jusqu’à la fin de sa vie active, il ne revient en Europe, écrit Le Clézio, que pour de brefs congés, à l’occasion de son mariage puis pour la naissance de ses enfants. Sa femme étant venue accoucher en France, auprès de ses parents, il la rejoint en 1939 puis repart au Nigéria ; c’est, écrit Le Clézio, « la guerre qui (casse) le rêve africain de mon père » car son père reste bloqué au Nigéria durant toute la durée de la seconde guerre mondiale, ne réussissant pas à faire revenir sa famille près de lui. A la retraite, définitivement rentré en France, il ne sera plus qu’un « vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant » (p. 57). Désadapté à un pays où il n’a pas d’identité, à son propre foyer, il continue de faire des projets de retour en Afrique ou à défaut vers un autre exil].
En 1948, le narrateur retrouve un père déjà âgé (il a 52 ans), un homme pessimiste et ombrageux : « L’homme que j’ai rencontré en 1948, l’année de mes huit ans, était usé, vieilli prématurément par le climat équatorial, devenu irritable à cause de la théophylline qu’il prenait pour lutter contre ses crises d’asthme, rendu amer par la solitude, d’avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille, dans l’impossibilité de quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de ses enfants, ou même de leur envoyer de l’argent » (p.39).
Le second temps narratif du roman est l’autobiographie parcellaire du narrateur qui, comme tout récit initiatique, met en œuvre un passage. Le processus d’initiation est un processus d’individuation qui transforme le sujet mais qui transforme également le monde autour de lui.
Les rites de passage s’incarnent d’abord dans le corps, le changement « radical » commençant dès avant le départ « sur instructions de mon père, avant le départ, je dois me faire couper les cheveux, que j’ai portés jusque-là longs comme ceux d’un petit breton, ce qui eut pour résultat de m’infliger un extraordinaire coup de soleil sur les oreilles, et de me faire rentrer dans le rang de la normalité masculine » (p.47).
Puis à l’arrivée : « L’Afrique, c’était le corps plutôt que le visage. C’était la violence des sensations […] L’Afrique qui déjà m’ôtait mon visage me rendait un corps, douloureux, enfiévré, ce corps que la France m’avait caché dans la douceur anémiante du foyer de ma grand-mère, sans instinct, sans liberté. » (p.14).
Les nouvelles frontières corporelles accompagnent l’expérience d’un nouvel espace, un espace de liberté [« liberté totale du corps et de l’esprit » p.16, « une liberté de mouvement, de pensée et d’émotion que je n’ai plus jamais connue ensuite » (p.20)], l’expérience d’une « Afrique puissante », d’une nature en excès où l’auteur se confronte à une violence inédite, concrète, «générale, indiscutable », à l’inverse de celle qu’il subissait de façon larvée en Europe [ « sourde et cachée comme une maladie » (p.17)]. Violence de l’espace sans fin, sans horizon, du soleil brûlant et de la chaleur suffocante, des orages et des tempêtes destructrices, de la végétation menaçante, des termitières, des insectes et des fourmis guerrières, des nuits « violentes, brûlantes, sexuées » (p.74), autant de violences où l’ énergie des forces vitales « donnait de l’enthousiasme » écrit Le Clézio (p.17). Initiation à la violence du monde et découverte brutale des vérités de la condition humaine : la vieillesse, la maladie, la mort, comme dans la légende du jeune Bouddha.
Le « changement de monde » dont parle l’auteur est à la fois réel et rêvé, c’est une quête utopique bien sûr, mais c’est un « trésor », un « passé lumineux » (p.21). C’est aussi dit-il, « l’entrée dans l’antichambre du monde adulte », « un autre monde, [qui] vous emportait vers une autre vie ». Une vie où, par l’éveil aux mots, à l’écriture, il peut mieux comprendre « le monde d’aujourd’hui et le monde d’hier », et transgresser la timidité, l’angoisse, la peur, parfois exacerbées ou effacées dans les relations familiales.
Avec ce voyage initiatique, Le Clézio a le sentiment de s’extraire de l’histoire pour gagner un passé, de transformer les souvenirs en mémoire : « Ce que je recevais dans le bateau qui m’entraînait vers cet autres monde, c’était aussi la mémoire. Le présent africain effaçait tout ce qui l’avait précédé. La guerre, le confinement dans l’appartement de Nice (où nous vivions à cinq dans deux pièces mansardées […], les rations, ou bien la fuite dans la montagne où ma mère devait se cacher, de peur d’être raflée par la Gestapo- tout cela s’effaçait, disparaissait, devenait irréel. Désormais, pour moi, il y aurait avant et après l’Afrique». (p.14).
Si j’ai choisi ce texte L’Africain plutôt que son double romanesque Onitsha, c’est pour la forme que Le Clézio donne à son texte : Le Clezio accompagne son récit d’une carte manuscrite et d’une quinzaine de photographies, choisies parmi la collection de son père qui, dit-il, s’exprimait par la photographie plus que par les mots. Se pose alors la question de la signification de cette insertion d’images dans ce texte alors que ces images n’ont été qu’une source d’inspiration et de remémoration préliminaires à l’acte d’écrire pour la rédaction d’Onitsha.
Si le père incarne l’altérité, s’il est l’étranger inconnu, le père et le fils parviennent à néanmoins à créer un « territoire » à eux, où l’auteur parvient à rendre sa place à son père. Les images sont utiles à la mise en place d’un style particulier, d’une ambiance originale que les mots seuls ne pourraient instaurer car elles ajoutent au texte une dimension spatiale, une cartographie imaginaire, un parcours distinct de celui de la lecture, parcours non linéaire, qui redouble et enrichit la lecture. Avant que le texte ne commence, avant même la page du titre, Le Clézio a choisi de mettre son écriture sous la tutelle de la seule trace graphique du père, la carte manuscrite que son père avait établie du territoire dont il avait la charge, inscription concrète du père dans le livre mais aussi, par les noms de lieux qui y sont reportés, lieux qui seront repris et énumérés de façon obsessionnelle au fil du livre (p.69), évocatrice d’un pays onirique, fantasmé.
Un « jeu » (à comprendre dans les deux sens de ludique et de défaut d’articulation) entre les images et les mots s’instaure au fil des pages, les images ne viennent pas en effet illustrer le texte mais sont choisies de façon énigmatique (voir la photo de gravure rupestre p.14) et réparties de façon aléatoire, parfois en relation avec un commentaire écrit (alors source du texte dont l’image garantit la véracité), parfois dans un rapport de complémentarité plus complexe, parfois non évoquées dans le texte ou en décalage voire même en contradiction avec celui-ci, ce qui ne peut que laisser le lecteur perplexe mais libre d’interpréter, de laisser aller ses propres intuitions, son imagination, pour participer à l’acte de création, pour écrire lui-même ce que le livre ne dit pas.
Dès les premières pages Le Clezio note l’insuffisance, voire le mensonge, du portrait photographique : « Sur les photos, je détournais les yeux, comme si quelqu’un d’autre s’était substitué à moi » (p. 9). Il est conscient que l’image ne peut donner à voir autre chose que ce que Roland Barthes nomme le spectrum : « ce mot garde à travers sa racine un rapport au « spectacle » et y ajoute cette chose un peu terrible qu’il y a dans toute photographie : le retour du mort ». (La chambre claire, Paris, Gallimard, 1980 pp.22-23). Chez Le Clézio, les images restituent la part fantomatique des êtres, elles ont leur place dans l’ouvrage car elles permettent une participation posthume du père au livre qui parle de lui, en même temps qu’une transmission de l’attachement du père à la terre africaine « avec son Leica à soufflet, il collectionne les clichés en noir et blanc qui représentent mieux que des mots son éloignement, son enthousiasme devant la beauté de ce nouveau monde » (p.51).
Pas de portrait du père ou des parents parmi ces photos sépia : Le Clézio ne donne à ce père ni nom ni visage. Son apparence reste floue. Deux photos où l’on distingue un homme blanc, probablement le père, à peine visible dans le cadre naturel où il est saisi : petite silhouette sur un pont de liane (p.75) ou vu de dos traversant une rivière à cheval en dernière page du livre.
Les images participent plus d’une mise à distance de ce père étrange, étranger, à la fois par l’enfant et par l’écrivain adulte.
Dans l’image qu’il garde de son père, image fantasmatique plus que souvenir, Le Clézio lui fait porter des « lorgnons » qui n’existent sur aucune photo, mais qui s’accordent , dit-il, « à l’image (…) gardée de cette première rencontre, l’étrangeté, la dureté de son regard, accentuée par deux rides verticales entre ses sourcils. Son côté anglais, ou pour mieux dire britannique, la raideur de sa tenue, la sorte d’armature rigide qu’il avait revêtue une fois pour toutes » et à son « autorité » qui « a tout de suite posé un problème » (p.45).
Quête des origines entre images et mots, cette biographie/autobiographie revendiquée comme roman par l’auteur, trace au fil des pages, par les mots et les images, les contours d’un indicible et d’un « inimageable ». Dire le père ne peut se faire qu’en creux.
L’essentiel pour l’auteur est en effet de s’approprier une mémoire qui « n’est pas seulement la [sienne]» mais aussi « la mémoire du temps qui a précédé [sa] naissance » (p.104). En rappelant que « les Africains ont coutume de dire que les humains ne naissent pas du jour où ils sortent du ventre de leur mère, mais du lieu et de l’instant où ils sont conçus » (p. 77), Le Clézio recrée/crée le lieu fantasmatique du moment de sa conception, le désir de son père pour sa mère étant définitivement lié à l’Afrique tant aimée par le père : « ces images sont celles du bonheur et de la plénitude qui m’a fait naître » (p.78), écrit-il. L’Afrique est le lieu où le père a partagé « l’amour et l’aventure avec sa femme, à cheval sur les sentiers de montagnes » (p. 55) ; à partir de 1932, à Banso, dans ce territoire immense que le père doit cartographier lui-même « mon père et ma mère y ressentent une liberté qu’ils n’ont jamais connue ailleurs. Ils marchent tout le jour, tantôt à pied, tantôt à cheval, et s’arrêtent le soir pour dormir sous un arbre à la belle étoile […] Malgré la mauvaise qualité des tirages, le bonheur de mon père et de ma mère est perceptible » (p.71), écrit-il, « Le temps de Banso, pour mon père et ma mère, c’est le temps de la jeunesse, de l’aventure ». « Ils sourient, ils sont heureux, libres dans cette aventure » (p.74). « Ils sont amoureux. L’Afrique à la fois sauvage et très humaine est leur nuit de noce » (p.76). Suit une très belle évocation de la scène primitive.
Dans sa quête du père, l’auteur trouve un père réel tourné vers une femme cause de son désir (seule garantie réelle de la fonction paternelle), un père imaginaire qui fasse le poids quant au désir de la mère, un père qui supporte l’ambivalence et auquel il peut s’identifier : un père œdipien.
La quête intergénérationnelle se poursuivra pour l’auteur en une quête infinie d’un citoyen du monde, à la recherche d’un étrangéisation capable de le ramener à lui-même, comme si le portrait qu’il fait de son père était à la fois son héritage [c’est de son père, dit Le Clézio, qu’il a reçu la plus grande part de ses idées, de ses croyances, de ses passions] et l’illustration de son devenir, un devenir homme et surtout un devenir-œuvre : fils de l’Africain et un écrivain.
Enfin, en ce qui concerne Patrick MODIANO (Prix Nobel 2014), on peut dire que c’est toute l’œuvre romanesque qui est hantée par la mémoire, l’obsession de l’identité et la tentative sans fin de recréer le père manquant.
Le père, élément d’autofiction déterminant pour la vie et l’œuvre de l’auteur (le père réel à l’identité floue, resté énigmatique) est l’épicentre de tous les thèmes des romans de Modiano (l’absence, la disparition, la trahison, l’abandon, l’hérédité etc.), romans écrits à la première personne du singulier, avec la formule narrative répétitive d’un narrateur enquêteur, lui-même objet de l’enquête (jusqu’à son dernier roman Encre sympathique, paru en 2019, donc l’incipit est « Il y a des blancs dans cette vie »). C’est cette quête du père, recherche d’identité, recherche de soi, toujours vaine et inlassablement reprise, qui s’approfondit de roman en roman, qui donne au style de l’écrivain Modiano son étrangeté et son originalité. Cette mémoire est peu alimentée par les souvenirs personnels ou par une transmission directe d’acteurs ou de témoins, tout aussi ténus et peu fiables les uns que les autres, mais elle est nourrie par l’enquête et la reconstruction imaginaire (à la façon d’un archéologue, écrit Modiano dans Livret de famille « qui, en présence d’une statue aux trois-quarts mutilée, la recompose intégralement dans sa tête » (p.185).
Les obsessions personnelles de l’auteur, liées au passé familial (« ma mémoire précédait ma naissance » écrit Modiano dans Livret de Famille, p.116), à un « passé qui ne passe pas », rencontrent par l’écriture les obsessions collectives liées au passé collectif tout aussi douloureux [on peut penser au passionnant travail de Christian Boltanski actuellement présenté au Centre Pompidou à Paris].
Dans une perspective psychanalytique, le caractère répétitif de l’œuvre est à mettre en rapport avec la mise en acte d’un passé traumatique, la nécessité inconsciente de revivre au présent, de répéter sans fin, les mêmes scènes à l’origine du traumatisme. Le ou les événements traumatiques n’ayant pu être intégrés à l’appareil psychique, ce sont les traces mnésiques qui viennent s’inscrire dans et par l’écriture (//perlaboration).
Un Pedigree, paru en 2005, se présente comme une autobiographie, écrite à la 1ère personne du singulier, reprenant de façon plus systématique les éléments du roman Livret de famille (1977).
Le style se veut « bureaucratique », à la façon d’un procès-verbal : des fiches, des phrases courtes, des énumérations, pas de mots de liaison, peu de verbes, « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne » écrit Modiano. Mais très vite il lui faut faire appel à l’imagination, la sienne et celle du lecteur, pour combler les trous, les lacunes du récit, une mémoire absente parce que non transmise : « ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m’efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s’efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d’état civil ou un questionnaire administratif » (p.13).
Le travail avec le passé, pour se créer une mémoire, passe par la mémoire des autres, ce qui s’est inscrit d’un passé collectif. La remémoration passe par les lectures qui ont développé l’imaginaire, où l’enfant trouvait un espace de projection, construisant son roman familial. En résistance à l’oubli, elle passe par les noms propres, dont l’auteur recherche l’inscription dans les archives, les journaux ou les annuaires, seule trace parfois d’un passage sur terre, même si l’auteur a conscience de « faire l’appel dans une caserne vide » (p.20), une « liste de fantômes » (p.25). Elle passe également par les lieux, la topographie venant dire la disparition des lieux de la mémoire. Les noms de lieux égrenés au fil du texte forment un espace écrit, un « encrage » (plutôt qu’ancrage pour reprendre le jeu de mots de Georges PEREC).
Modiano livre ce qu’il connaît de ses origines familiales et personnelles jusqu’à l’âge adulte, tentant « à défaut d’autres repères, de suivre l’ordre chronologique » (p.10) : Une mère flamande « jolie fille au cœur sec », plus actrice que mère, qui l’abandonne régulièrement, le confiant à ses parents flamands, puis à différentes personnes successives plus ou moins recommandables ou à des pensionnats (refuge des « enfants mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus » p.47) d’où il fugue régulièrement ; un père aux origines floues (le père écrit Modiano, « a emporté ses secrets avec lui » p.20) aux multiples pseudonymes ; un père vivant dans l’illégalité pendant l’Occupation, sous un nom d’emprunt qui lui permet de ne pas porter l’étoile jaune et dont le rôle ambigu (toujours occupé par d’obscures affaires, il survit grâce à divers trafics qui le mettent en contact avec des collabos, arrêté deux fois « quelqu’un » le fait rapidement libérer, etc.) pèsera éternellement sur le fils (« Je n’y peux rien, c’est le terreau -ou le fumier- d’où je suis issu », p.20).
Ses parents vivent chacun leur vie le laissant livré à lui-même et souvent dans une grande détresse ; la mère utilise son fils lorsqu’elle en a besoin pour solliciter le père ou comme pourvoyeur de fonds, au prix de vols, mensonges et trafics douteux et Modiano partage peu de temps avec son père, le plus souvent au gré de promenades avec des comparses : les rendez-vous avec lui sont toujours « navrants » (p.92).
Comment trouver son identité en échappant à son héritage ? Comment se considérer comme un homme (au sens d’humain : « Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree » écrit Modiano, p.13) ? Comment sortir de la répétition ? (le père a lui-même perdu son père à l’âge de quatre ans). Comment être soi-même un père ? (Dans Livret de Famille, c’est au moment où le narrateur devient père qu’il veut découvrir sa propre identité).
Formation réactionnelle masquant son ambivalence, Modiano n’ose en vouloir à ses parents : de sa mère comme de son père, de ses « pauvres parents » (p.104), il répète qu’il ne leur en veut pas [« Je ne lui en voulais pas et, d’ailleurs, je ne lui en ai jamais voulu » dit-il de son père, « Dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous » p.119]. Au contraire, l’abandon qu’il pourrait reprocher au père se retourne en « pitié » pour ce père et envie de réparer ce « pauvre homme » [La fonction créatrice est réparatrice, elle va de pair avec la représentation d’un objet unifié, selon Mélanie Klein, et reconstitue à la fois le moi et l’objet simultanément détruits, vides].
Plus encore, Modiano s’identifie au passé qu’il n’a pas vécu et qu’il considère comme traumatique pour son père, particulièrement cette période de l’Occupation, qui a précédé la naissance de l’auteur, dans la scène du « panier à salade » par exemple [Lors d’une des scènes de mendicité du fils, la nouvelle femme du père, « fausse Mylène Demongeot », appelle la police, le père et le fils se retrouvent tous deux dans un « panier à salade », « côte à côte », le père ne lui adressant pas la parole (p.101), reproduisant là les expériences d’arrestation du père durant la guerre].
Cette période de l’Occupation qu’il imagine avoir vécue, est celle de la rencontre de ses parents, « sans cette époque, sans les rencontres hasardeuses et contradictoires qu’elle provoquait, je ne serais jamais né » (Livret de famille, p.207). Il la considère comme une « nuit originelle » dit-il dans son Discours de réception du Prix Nobel (2014).
Identification au rival ou imitation en recherche d’un amour régulièrement déçu ? Modiano fait sienne la « voix » de son père au propre et au figuré : « Ne sois pas désespéré qu’il soit mort dans la solitude (lui écrit un proche du père après sa mort). Ton père ne répugnait pas à la solitude. Il avait une imagination […] très grande qu’il nourrissait soigneusement et qui nourrissait son esprit […] c’est ce qui lui donnait cet air étrange et pour beaucoup déconcertant […] Ce qui augmentait encore la surprise de ses interlocuteurs, c’était sa flemme de parler, d’expliciter son propos. Il suggérait quelques mots allusifs…que ponctuaient quelques gestes de la main suivis de « voilà »… avec quelques raclements de gorge à la clé » (p.55), avec un pas de côté, ne reprenant pas à son compte la « flemme d’écrire » du père !
Les messages énigmatiques reçus de son père et le sentiment d’étrangeté qu’il en tire provoquent chez l’auteur une forme de dé subjectivation voire de dépersonnalisation quasi psychotique : il « commence, sans bien s’en rendre compte, à rêver sa vie » (p.61), avec l’impression d’une « vie en fraude » où il ne se reconnait pas, « de ne pas pouvoir vivre encore (sa) vraie vie, et d’être un passager clandestin » (p.110).
Le livre se conclut par les derniers échanges avec le père qui veut lui faire devancer l’appel : « je pense à la mystérieuse fatalité qui l’incite à toujours vouloir m’éloigner » (p.116) [« Pourquoi cherche-t-il toujours à se débarrasser de moi ? » p.99], « j’aurai vingt et un an et il sera définitivement débarrassé de moi » (p.113), la relation est définitivement close et Modiano ne reverra jamais son père mortifère. Mais il a commencé à écrire un premier roman, publié l’année de ses vingt-deux ans : « je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps » (p.122).
La pratique d’écriture de Modiano est déterminée par un vide, une béance autour desquels elle se construit. Elle ne rend pas la parole aux absents (« on ne doit pas parler à la place d’un autre et j’ai toujours été gêné de rompre les silences même quand ils vous font mal », p.33). Elle n’est pas une catharsis, elle tient à distance la souffrance : « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur […] Les événements que j’évoquerai jusqu’à ma vingt et unième année, je les au vécus en transparence […] Tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie ». (p.45).
A la façon du sinthome qui permet selon Lacan à la création littéraire de James Joyce de réussir là où, pour ce sujet, le Nom-Du-Père probablement forclos, n’est pas opérant, le rapport particulier entretenu par Modiano avec le langage lui sert de suppléance pour exister, exister en tant que sujet différencié de son père mais inscrit dans sa filiation. L’écriture est une expérience propre qui crée en mettant en forme sa propre réalité psychique, la réalité de l’inconscient.
Pour conclure, j’aimerais revenir à mon titre « Où t’es, Papa où t’es ? », paroles comme vous le savez d’une chanson de STROMAE : Papaoutai.
Stromae, de son vrai nom Paul Van Haver est né le 12 mars 1985 à Bruxelles, d’une mère belge et d’un père rwandais, tué en avril 1994, durant le génocide des tutsis au Rwanda. Cette chanson s’inspire de son histoire d’enfant sans père : Il explique dans une interview: « Mon père n’a jamais été là pour moi. Il est parti tout de suite. C’était un coureur, un dragueur. J’ai appris bien après que j’avais des demi-frères et des demi-sœurs. Il était architecte et faisait des allers-retours entre la Belgique et le Rwanda. J’ai dû le voir vingt fois dans ma vie, et il est mort pendant le génocide rwandais. Mais il avait déjà disparu pour moi. ».
Le clip (2013), visionné des millions de fois sur YouTube, met en scène une performance de danseurs hip-hop, dans un décor très coloré, sur la musique joyeuse et dansante de cette chanson. On y voit des couples père/fils habillés de la même façon, dont le chanteur lui-même, devenu figure paternelle étrange, telle un mannequin de cire immobile, au regard vide (pas un regard pour se voir) que son enfant cherche à animer, essayant de le faire réagir, de capter son attention : « Un jour ou l’autre, on sera tous papa – Et d’un jour à l’autre, on aura tous disparu – Dites-nous qui donne naissance aux irresponsables ? – Tout le monde sait comment on fait les bébés – Mais personne sait comment on fait des papas – Où est ton papa ? – Dis-moi où est ton papa ? »
Au-delà du lien autobiographique présent, avec cette longueur d’avance que la psychanalyse reconnaît aux créateurs, la chanson et le clip nous ramènent à notre interrogation sur la figure du père, sur les effets de son absence et la question de cette place non transmise qui reste à recréer par l’imagination. L’auteur s’y exprime à la fois comme enfant confronté à l’absence de son père (1er couplet) et comme sujet adulte (2ème couplet) qui s’interroge sur son propre devenir de père sans une boussole paternelle, sans père auquel s’identifier.
Comment fabrique-t-on un père? La question reste énigmatique, mais Stromae repère que cela se fabrique avec ce qui est déjà là (« s’en servir, seule condition pour pouvoir s’en passer »), chacun à sa manière, portant la marque du sien mais avec un pas subjectif.
Le père comme fonction symbolique qui introduirait à une normalité n’est plus suffisant, un père cela s’incarne, il faut qu’un homme s’engage comme père auprès de l’enfant. Stromae énumère les figures imaginaires du père, plusieurs versions du père, dans une palette qui va de la transmission à l’abandon, du « détestable » à « l’admirable », comportant chacune un trait qui fera trace, ou non, pour l’enfant. Artiste du XXIe, il nous fait entrer dans la danse d’un père introuvable mais plus encore dans le constat pragmatique d’une pluralité de positions. Stromae est de l’âge de la pluralisation du Nom-du-père.
Il pose la question de l’invention dont chaque sujet doit faire preuve pour créer le père et de l’urgence de cette invention à l’heure de devenir père pour un autre, au moment d’incarner une fonction qui ne peut plus être soutenue simplement au niveau symbolique.
Le recours à la musique et à la danse est déjà une voie de transformation de la pulsion en forme culturelle, de sublimation, mais le titre énigmatique, PAPAOUTAI, donné à ce morceau par Stromae, est un Witz, au sens psychanalytique, (mot d’esprit jouant sur la consonance d’un mot avec un autre). Ce mot inventé qui joue entre les deux sens : « Papa où t’es ? » et « empapaouter » signifiant « escroquer, arnaquer » en argot, mais aussi « sodomiser », est une tentative de forger un néologisme, un signifiant nouveau qui puisse nommer un père défaillant, introuvable, inquiétant, pour faire symptôme du père et à partir de là supporter d’en occuper la place.
La paternité n’est pas un concept et le romancier sait bien qu’elle est plutôt une histoire d’amour, un « roman familial », qui se construit héroïquement, toujours miraculeusement, entre un enfant et un homme dans les circonstances parfois hostiles de l’existence. Les romanciers sont capables de donner précisément un « corps » au père absent, manquant [voir l’incipit de L’africain : « Tout être humain est le résultat d’un père et d’une mère. On peut ne pas les reconnaître, ne pas les aimer, on peut douter d’eux. Mais ils sont là, avec leur visage, leurs attitudes, et leurs manies, leurs illusions, leurs espoirs, la forme de leurs mains et de leurs doigts de pied, la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, leur façon de parler, leurs pensées, probablement l’âge de leur mort, tout cela est passé en nous « p. 7], et comme dans le jeu du Fort-Da, le romancier transforme l’absence en présence réelle et imaginaire.
Si nous avons le langage, ce moteur de la psychanalyse, pour retisser les fils de l’absence, restituer l’image manquante, les écrivains ont quant à eux la chance de pouvoir inventer des récits pour nous rappeler que la paternité est multiple, qu’elle se crée, se recrée, et ils ne sont pas prêts d’être au chômage.
PARDONNEZ-MOI :
Synopsis : Alors qu’elle attend son premier enfant, Violette (MAÏWENN) décide de lui offrir un film sur sa famille. Caméra au poing, elle va faire éclater la vérité et révéler les secrets de famille en affrontant à tour de rôle sa mère (Marie-France PISIER), ses sœurs (Hélène DE FOUGEROLLES & Mélanie THIERRY), un journaliste que sa mère a connu vingt ans auparavant (Aurélien RECOING), et enfin son père (Pascal GREGGORY)… Aveux, cris, larmes et fous rires… : personne n’en sortira indemne !
Distribution :
Maïwenn : Violette
Pascal Greggory : Dominique
Hélène de Fougerolles : Billy (inspirée d’Isild Le Besco), sœur cadette
Aurélien Recoing : Paul (inspiré d’Antoine Silberfeld)
Mélanie Thierry : Nadia, la benjamine
Marie-France Pisier : Lola, la mère (inspirée de Catherine Belkhodja)
Marie-Sophie L. : La psy
Yannick Soulier : Alex, le compagnon de Violette
L’improvisation comme jeu :
Comme pouvait le faire Maurice Pialat, une des principales influences de la jeune Maïwenn, la réalisatrice privilégie le potentiel des acteurs à une mise en scène parfaitement millimétrée pour tirer le meilleur de chaque comédien.
Son jeu, comme celui des autres acteurs, est basé sur l’improvisation, qu’elle a imposée à tous ses interprètes :
« J’ai écrit un séquencier où j’ai résumé chacune des séquences parfois en 3 lignes, parfois en 10. De temps en temps, il y avait un bout de dialogue. Cela ne ressemblait donc pas à un scénario classique. Et c’est ce que les comédiens ont eu en main. Moi, j’écris de manière instinctive. J’ai besoin que ça ressemble à ma manière de parler. »
« Je leur ai dit dès le départ que je travaillais au maximum dans l’improvisation. Et certains comédiens ont d’ailleurs refusé de jouer dans le film à cause de ça. Ça m’a fait peur au début de les diriger. Mais comme je joue avec eux et que je distribue les cartes, cela s’est avéré plus facile. Mais tous les comédiens n’avaient pas les mêmes séquenciers. Certains étaient plus remplis d’annotations que d’autres ! Hélène ou Mélanie avaient quasiment un séquencier vide. Car je ne voulais pas qu’elles sachent ce qui allait se passer dans l’histoire avant de le vivre sur le plateau. J’ai dû rassurer certains de mes acteurs au départ. Mais je savais que j’étais dans le vrai. Je n’aurais de toute façon jamais pu écrire ce qu’ils m’ont donné en improvisation. »
Très peu de prises :
«On faisait très peu de prises. Pour la scène du dîner de famille par exemple, on a pris toute une journée mais on n’a fait que deux prises une le matin et une l’après-midi. Parce que je tournais avec six caméras. Je n’avais donc pas besoin de faire les contre-champs.
Pas de storyboard :
« Je voulais que l’image soit tout sauf préparée. Comme l’improvisation était la règle, je tenais à ce qu’on soit sans cesse en mouvement. C’est pour cette raison que j’ai donné très peu d’indications à ma chef opératrice. J’avais envie qu’elle soit elle-même souvent surprise au point parfois de ne pas savoir qui filmer. Je souhaitais créer cette instabilité. Même chose pour l’équipe technique. J’avais tout dans ma tête mais je le gardais au maximum pour moi. »
[Toute la fin, chez la psy et fin, a été tournée par Claude LELOUCH : « Je voulais être choyée par quelqu’un que j’aime beaucoup, dit Maïwenn »].
Une caméra comme arme d’attaque et de défense :
L’apport personnel de Maïwenn tient à l’intrusion d’une caméra amateur dans son film, dispositif qu’elle reprendra dans Le Bal des actrices et dans Polisse [appareil photo] L’affiche du film nous montre Maïwenn de façon frontale sa caméra vidéo en main, comme si elle filmait le spectateur mais l’écran est retourné vers nous.
Dans Pardonnez-moi, elle conserve cette caméra avec elle quasiment en toute circonstance. Il ne s’agit pas de tout filmer uniquement à travers cette petite caméra, mais de l’insérer dans le champ de vision pour ne jamais oublier que les scènes qui prennent vie ne sont que des scènes. Il est par ailleurs souvent fait allusion au fait que ce soit « du cinéma ».
Maïwenn filme son personnage (Violette) en train d’acheter cette caméra pour faire un film de famille. En dehors des questions pratiques et économiques de recourir à un matériel léger et peu coûteux, le choix d’introduire dans le récit la caméra offre diverses pistes significatives qui complexifient et enrichissent le propos du long métrage.
La caméra joue un rôle crucial dans le dispositif. L’objet apparaît rapidement comme une arme offensive, un révélateur censé contraindre les sujets filmés à avouer quelque chose, censé capter l’intimité de chacun, aider à la recherche du pardon et à la résolution d’un conflit (« Pour se construire il faut regarder le passé en face » surtitre l’affiche du film). Mais la caméra sert aussi de bouclier à Violette, d’écran face à la dureté des situations. En conservant la potentialité d’un regard extérieur, la jeune femme se protège elle-même contre toute agression trop violente. On pourrait dire qu’elle lui sert de pare-excitation « je me sens protégée », « forte, je peux affronter n’importe qui ».
Violette /Maïwenn a le fantasme de capturer avec cette caméra les éléments bruts de sa famille toxique, de les retenir pour ne pas les transmettre, au sens de l’ « appareil à penser les pensées » de Bion.
Ces deux usages de la caméra, offensive et défensive, pourraient s’équilibrer, mais la caméra prend une troisième dimension, celle du jeu et de la mise en scène. Violette/Maïwenn ne se contente pas d’aller sonner à la porte familiale pour demander des comptes, elle met en place des scenarii afin de provoquer, de pousser les gens dans leurs retranchements.
Une des premières scènes filmées via la petite caméra DV se déroule avec le compagnon de Violette. Alors qu’il commence à raconter leur rencontre, Violette lui demande d’expliquer à la caméra pourquoi l’homme a voulu qu’elle avorte un an plus tôt. Intentionnelle ou non, cette action contient une part de jeu, de mise en scène qui débouche forcément sur un conflit frontal. Violette ne cherche ainsi pas seulement à se confronter à une réalité difficile, mais joue à se mettre en danger face à des vérités qui dérangent.
Plus loin, c’est en usant de l’apparition du père inconnu de la benjamine de la famille que Maïwenn aborde les secrets familiaux. Là encore elle provoque l’étincelle qui va mettre le feu. A chaque fois, un coup de théâtre déclenche les révélations.
Cette troisième façon d’utiliser la caméra confère au film son style particulier mais confirme également la dimension de mise en scène au sens premier de ce que Maïwenn aurait aimé être la réalité. Elle dit en effet combien elle aurait aimé pouvoir faire un documentaire de sa famille réelle, interroger, harceler, demander des comptes à son entourage, dans la réalité : « Cette histoire, c’est mon fantasme. Dans le film, mon personnage s’appelle Violette car ce n’est pas réellement moi dont il s’agit. Ce qu’elle vit est tout ce que j’aurais aimé qu’il m’arrive. Je pars d’un fait réel –les problèmes avec mon père qui ont existé – pour faire au cinéma ce que je n’ai pas eu le courage de faire dans la vie ».
Son film est un pur fantasme, dit-elle : qui donc de Violette ou de Maïwenn se sert de son film pour concrétiser ses angoisses ?
La discontinuité permanente du film où les changements de lieux, de scène, de temporalité, de personnages (l’enfant du générique ou celle du casting, par exemple, est-ce Violette enfant ou Maïwenn ?) procèdent plus d’associations d’idées que d’une logique narrative, comme dans les rêves, dans le théâtre de l’inconscient. Comme dans le rêve [deux scènes de rêve dans le film], avec la perte des repères spatiaux-temporels, certaines scènes font irruption dans notre psychisme de spectateur qui ne peut les anticiper, et nous font éprouver une sorte de sidération : séquences d’images à la manière de réalisations hallucinatoires de désirs.
Le décalage qu’introduit la caméra tout comme la présence d’un tiers (la thérapeute, l’amie qui accompagne Violette et assure une fonction contenante lors de sa confrontation à son père) participent au processus de transformation qui permet au traumatisme de devenir pensable.
Derrière la caméra, les caméras, Maïwenn réalise évidemment son film, mais brouille les frontières en insérant dans la fiction des images d’archives de sa propre enfance… C’est une expérience cinématographique jusqu’au-boutiste, foutraque et un peu folle, sans doute unique en tout cas.
La musique :
Le choix de la musique du film est éclectique : « Il y a cette chanson de Montand, Trois petites notes de musique, que j’ai découverte dans L’Eté meurtrier, mais qui n’est pas un clin d’œil. Ses paroles font juste un écho parfait au film. Je l’ai mis dans mon montage au départ sans penser avoir les droits. Et finalement, quand Denis et François l’ont entendue sur mes images, ils ont accepté de les acquérir. Pour la musique de La Boum, ça a été un acharnement. Mon petit caprice. J’ai réussi à parler à Vladimir Cosma qui a consenti à un gros effort financier. J’ai eu énormément de chance. Et puis il y a Mirwais [Mirwais Ahmadzaï, producteur d’un des albums de Madonna], car au moment où j’écrivais le film, j’écoutais son disque en boucle. J’ai donc essayé de le contacter plutôt que d’engager quelqu’un qui ferait une musique à sa manière. J’ai donc envoyé un mail à sa maison de disque qui m’avait prévenue qu’il refusait tout et il m’a finalement répondu dès le lendemain. »
L’autofiction :
« J’ai décidé de ne pas faire de langue de bois. C’est très simple. Oui, j’ai été battue par mon père. Mais à part cela, tout ce que l’on voit dans le film est du bidouillage. Il y a un peu de vrai que j’ai entendu chez un tel, un peu de faux, un peu de mes fantasmes, un peu de mes failles… Je pense qu’un film c’est une mayonnaise ! Et puis, encore une fois, je n’invente ici rien en tant que réalisatrice. Chaque réalisateur se nourrit consciemment ou non des choses qui l’ont touché tout au long de sa vie ».
En 2004 déjà, Isild Le Besco, 21 ans à peine, filmait une fratrie proche de la sienne et livrée à elle-même dans Demi-tarif, magnifique et sauvage moyen-métrage sur l’enfance ravagée par une mère absente, incapable de prendre en charge ses enfants, où la grande sœur tente de combler le vide laissé par les fugues maternelles, jouant le rôle de petite maman alors qu’elle est encore elle-même une enfant.
Demi-tarif dépeint ainsi la vie des enfants, entre 6 et 9 ans (trois acteurs occasionnels), laissés à eux-mêmes pendant des mois, vivant de rapines et se réchauffant dans les cinémas, après que l’électricité de leur appartement parisien a été coupée. Sans qu’aucun adulte, hormis la directrice de leur collège, mais tellement mollement, ne se soucie vraiment de leur état misérable. Véritable cri de souffrance.
Dans Pardonnez-moi, l’omniprésence de Maïwenn réalisatrice, scénariste, interprète, peut donner le sentiment d’un jeu narcissique et complaisant, d’une thérapie sauvage. La sincérité attachante de l’auteur habitée par la colère, le chagrin, la soif de vérité et de reconnaissance, le besoin de consolation, ne suffit pas à faire œuvre.
Maïwenn se tire du piège par son talent, sa distance, qui lui permet de mettre en abyme les différents niveaux d’images, par le biais de films dans le film habilement utilisés, dans une sorte de férocité ludique.
L’un des moments les plus émouvants du film sont les images de casting utilisées par Maïwenn : C’est une enfant d’une dizaine d’années que le cadre serré épingle comme un papillon. Il lui manque quelques dents. Elle sourit face à la caméra. Quelqu’un l’interroge en voix off, insiste, sans délicatesse. Elle parle d’une bosse. Elle est «tombée dans le métro». Elle élude les questions trop intimes. Elle ne veut pas dire quand elle a «boudé pour la dernière fois»: «c’est ma vie privée», se défend-elle.
En quelques images d’archives, Maïwenn donne à voir son enfance abimée
Maïwenn déclare avoir été victime de maltraitance physique de la part de ses deux parents après la séparation de ceux-ci. Selon ses dires, elle aurait été battue par son père vers l’âge de sept ou huit ans, puis par sa mère durant son adolescence : « [Ma mère] a commencé à me frapper quand mon corps a changé, quand je suis devenue ado. Je sentais énormément de jalousie, elle n’arrivait plus à se positionner comme mère, elle se trouvait en concurrence. Je lui faisais peur. Ma mère dit que j’invente tout pour plaire aux journalistes, que j’ai trouvé mon fonds de commerce. Ma mère, c’est un poison pour moi. Elle me pourrit la vie. Elle épluche toutes mes interviews. Elle me harcèle d’un tsunami de mails et de messages sur mon portable comme quoi je suis mytho. Jamais elle ne se positionne comme la mère d’une victime. […] Elle a rédigé elle-même ma fiche Wikipédia, sans que je lui demande rien. […]. ».
Les secrets de famille :
La cinéaste et son double demandent réparation. Le principe directeur de ce vrai faux-film de famille repose sur la capacité du cinéma à faire éclater la vérité de la névrose familiale. En ce qui concerne les non-dits autour de la conception de sa plus jeune sœur, là encore Maïwenn utilise des éléments autobiographiques, l’histoire de sa plus jeune sœur.
« Je veux que tu naisses dans la vérité » murmure Violette au bébé qu’elle porte.
« Je ne supporte pas le moindre petit mensonge, dit Maïwenn. Le mensonge a pris beaucoup de place dans notre famille dès mon enfance. Je crois être celle qui a été le moins confrontée à ces mensonges, néanmoins, j’en ai été la plus bouleversée ».
« Avec toi, la vérité, c’est une religion », m’a dit un ami. C’est tout à fait ça. Je tétanise tout le monde avec mon exigence de vérité et à vouloir être moi-même la plus « vraie » possible… »
« J’ai découvert les bienfaits de la parole vers 15 ans, avec le père de ma fille. Avant, je ne parlais pas, je n’étais pas dans une famille où l’on s’exprimait. En fait, à cet âge, j’ai réalisé que la vie ne se passait pas comme je le croyais : on ne frappe pas, on se parle, dire ce que l’on ressent est salvateur… C’est une découverte vertigineuse : vous vous rendez compte que ce que vous avez vécu jusque-là est anormal. Il faut réapprendre à vivre. »
Mais Maïwenn expérimente aussi le fait qu’il n’y ait pas de vérité sans violence, l’adage bien connu « il n’y a que la vérité qui blesse ».
Un film comme un psychodrame :
A propos de la scène où Violette rend visite à son père pour le confronter à la violence qu’elle a subie enfant, Maïwenn déclare : « C’est en la scène qui m’a le plus troublée car, à un moment donné, j’ai été dépassée. Je me souviens précisément du moment où ça a basculé : quand ma tête frappe le sol. A ce moment-là, j’ai oublié le film, les acteurs, les caméras… J’étais plombée par les souvenirs. Je n’avais jamais revécu ces moments. Et puis, une fois la scène terminée, je suis pourtant allée normalement derrière le combo et je n’ai montré à personne que j’étais à ce point troublée. C’est dur d’être chef d’orchestre car il ne faut jamais montrer qu’on doute et qu’on a mal. On vit ce film de manière très active. »
Les limites de la thérapie par la comédie :
La catharsis ne suffit pas. Le pardon, ce n’est qu’au cinéma que les parents le demandent ! [dit la psy à Violette]. Avec intelligence la cinéaste dit « S’il suffisait de faire des films pour que ça aille mieux, ce serait trop facile ! Non, les films n’ont pas amélioré mes relations familiales, ils ne les ont pas davantage abîmées non plus. Si mon métier est thérapeutique, c’est uniquement parce que, grâce au succès, j’ai plus confiance en moi, et que, de fait, je vais un peu mieux. Mais de là à dire, comme je le lis parfois : « Maïwenn s’en est sortie »… La question de savoir si je m’en suis sortie se pose dans ma vie intime, quand je me retrouve face à moi-même, face à ma famille, face aux hommes. Et la réponse, c’est : « Non, pas tant que cela. »
« Il y aura toujours des résidus, c’est normal. Passer son enfance à se faire taper dessus et à s’entendre dire que l’on n’est qu’une merde promise à un avenir de merde, et ce, par les deux personnes que l’on aime le plus au monde, comment voulez-vous qu’il n’en reste pas des traces à vie ? Comment voulez-vous qu’une fois adulte vous ne soyez pas condamné à reproduire des scénarios d’échec dans vos relations amoureuses ? ».
« C’est grâce à ton enfance que tu fais ce que tu fais », me dit souvent ma mère. OK ! Dans ce cas, je veux bien rendre tous les films et toute la reconnaissance en échange de l’amour dont j’ai manqué ! Rien ne comblera mes blessures, je l’accepte.
La maltraitance :
« Un enfant violenté physiquement et verbalement par ceux qu’il aime a l’impression que les coups sont sa seule occasion de recevoir de l’attention. Donc, dès qu’il est en manque d’amour, il ressent le besoin de souffrir. Pendant des années, j’ai été amenée à me taper la tête contre les murs ou à me taillader les bras. Pour que l’on m’aime, pour que l’on s’occupe de moi ». Dit Maïwenn. C’est ce que Violette fait également dans le film.
Maïwenn nous donne à voir une parentalité dysfonctionnelle avec toutes ses composantes :
Des antécédents de rejet et d’abandon. La mise en danger, l’insécurité fondamentale d’ enfants exposés à survivre sans étayage sécurisant. Les carences narcissiques dues aux discontinuités de la préoccupation maternelle et des soins parentaux. Plus tard l’enfant projettera cette haine à l’extérieur, sur un tiers, détruisant la relation à l’autre qui se veut bien traitant (c’est ce que la thérapeute verbalise à Violette) où l’intériorisera et l’éprouvera à l’égard de lui-même, allant d’échec en échec.
La pauvreté et l’inauthenticité des relations affectives avec un père froid et brutal, peu accessible à ses émotions, incapable de les exprimer, une mère qui « déborde » au contraire dans l’expression de ce qu’elle ressent, dans l’impossibilité de canaliser ses émotions pour les exprimer par des mots choisis et adéquats. C’est donc une violence à la fois physique et psychologique, l’enfant est chosifié comme un objet au service de celui qui l’utilise pour compenser ses propres traumatismes ou complexes refoulés. Enfant phallus pour la mère, portant ses espoirs, elle tient la position de fétiche dont le propre est d’être un objet inanimé dont le propriétaire jouit comme bon lui semble.
Des attentes irréalistes et des projections sur l’enfant de frustrations parentales, sans qu’elles soient accompagnées d’un quelconque encouragement ou éloge mais avec au contraire des menaces ou des humiliations. L’enfant devient lieu de projections d’une hostilité, d’une destructivité, dont il ne saisit pas le sens. Il ne sait pas que cette maltraitance qui vise l’enfant narcissique est une maltraitance fondée sur la déception et les failles narcissiques souvent profondes des parents. Il reste coincé dans cette énigme durable « qu’ai-je fait pour mériter cela ? ».
Une inversion des rôles permanente, personne n’étant à sa place [la mère est infantile et a besoin de réassurance narcissique de la part de sa fille ; Violette dont les désirs œdipiens resurgissent avec la grossesse, est attirée par le père biologique de sa sœur, celui-ci confond à son tour tendresse et séduction]. L’enfant devenu mature trop tôt, privé d’enfance, ne peut être insouciant, confiant en lui-même et en l’autre. Les idéaux identificatoires sont inversés, la différence symbolique s’estompe : comment alors exister comme symboliquement différent et différencié d’avec sa famille ?
Dans certains moments d’indifférenciation des générations, le sexuel cru fait irruption et l’excitation est palpable dans un climat incestuel : dans la scène du repas d’anniversaire de Violette, par exemple, où toutes les femmes présentes s’allient contre le père dans une blague contre les hommes [« les hommes, c’est comme le pruneau, tu le suces, le lendemain il te fait chier »] ou dans la possible séduction du père biologique de la plus jeune sœur.
Comme lors de violences sexuelles, il y a en effet dans la maltraitance physique, où il s’agit aussi du rapport au corps, une « confusion de langue ». L’acte agressif est fondamentalement sexualisé. La violence physique des parents a valeur de relation sexuelle incestueuse (on connait depuis Freud, On bat un enfant, l’équivalence inconsciente entre la représentation « être battu » et le fantasme d’avoir une relation sexuelle avec le père).
Le fantasme « un enfant est battu » met en évidence, selon Freud, une position masochiste refoulée. Il révèle un masochisme primordial par lequel le sujet jouit d’être battu par son père, mise en scène de la castration. Chez les enfants réellement battus, on peut penser que ce temps masochiste n’est pas refoulé mais au contraire fixé par la jouissance de l’Autre inscrite dans son corps. Ce qui était latent dans l’inconscient s’articule alors à une réalité où les violences vont s’inscrire dans le corps et s’inclure dans une relation aliénante. Les coups constituent un traumatisme qui entrave la castration et la traversée de l’Œdipe.
Lorsque dans la réalité, l’adulte bat un enfant et que la violence physique touche au réel du corps dans un mélange de jouissances, comme dans les violences sexuelles, il y a la même peur d’anéantissement qui produit les mêmes mécanismes de défense : se soumettre à l’agresseur, s’identifier à lui, l’introjecter (la réalité extérieure devient intrapsychique et donc soumise aux processus primaires). Par identification anxieuse avec l’adulte, écrit Ferenczi (Confusion de langue entre les adultes et les enfants), l’enfant introjecte le sentiment de culpabilité de l’adulte : c’est lui qui mérite cette punition [« Si l’enfant se remet d’une telle agression, il en ressent une énorme confusion ; à vrai dire, il est déjà clivé, à la fois innocent et coupable, et sa confiance dans le témoignage de ses propres sens en est brisé. S’y ajoute le comportement grossier de l’adulte, encore plus irrité et tourmenté par le remords, ce qui rend l’enfant encore plus conscient de sa faute et encore plus honteux. »].
La culpabilité accompagne la honte : Honte pour l’enfant de cet autre qui ne peut l’aimer, ou qui ne peut que l’aimer de cette façon « anormale » et honte de l’aimer quand même, de rechercher son amour. Honte de son ou ses parents et honte de soi-même [Maïwenn dit sa honte à l’adolescence de découvrir que la vie dont elle ne pensait pas souffrir, enfant, car elle était sa norme, sa vie, n’était pas celle des autres, n’était pas « normale » : « là, c’était l’enfer : les gens que j’aime le plus au monde, sont ceux qui m’ont fait le plus de mal ! »]
L’enfant est toujours dans l’attente d’une punition imminente, envers une faute dont on sait qu’elle existe mais dont on ignore la nature exacte ou dont la valeur imaginée est disproportionnée à sa valeur réelle, l’angoisse de punition est alors si forte qu’elle envahit tout le champ de la conscience. L’inconscient a besoin de causalité ((P. Aulagnier). l’enfant ne peut que se percevoir comme mauvais et coupable de ne pas être aimé, ce que M. Enriquez (Aux carrefours de la haine, 1984) décrit dans cette formule : « le sujet préfère toujours la culpabilité à la détresse ».
Le titre : un pardon ?
Le titre du film, Pardonnez-moi, a un sens équivoque : Comment doit-on l’entendre ?
« Dans mon milieu bobo, de gauche, psycho-Françoise-Dolto, on m’a toujours dit : « Arrête de croire que quand le bourreau demande pardon à sa victime, cela règle en partie le problème» ». Maïwenn dit s’être rapprochée quelque peu de son père [qu’elle a dirigé dans Polisse] tout en conservant avec sa mère des rapports conflictuels : « Mon père m’a maltraitée physiquement et verbalement. Mais il le reconnaît, c’est important. Ma mère, qui a été physiquement violente jusqu’à mes 15 ans, continue de nier. »
Toujours parlant de sa mère, Maïwenn dit : « Je veux bien pardonner, mais pas oublier. Il est hors de question que je fasse comme si rien ne s’était passé. Mais c’est ce qu’elle a tendance à faire. Et ça me rend folle ! C’est pour cela que je réactive sans cesse ma mémoire : pour lutter contre son rejet de la vérité ».
Dans le film, ce qui est primordial en effet, c’est la reconnaissance des faits, la levée des non-dits.
La quête de vérité est le leitmotiv du film. La reconnaissance du vécu, de la souffrance de Violette y est présentée comme une étape vitale pour se construire et construire sa propre famille.
Le moment du récit est important : Violette est enceinte. C’est à l’aube de ce changement de place générationnelle qu’elle est rattrapée par la relation traumatique à son père. La recherche de vérité permettrait selon elle de délester l’enfant à venir de sa propre souffrance, de ne pas transmettre à son bébé sa propre détresse. Comme si en faisant resurgir les éléments traumatiques, en les fixant par l’image, elle allait les neutraliser et protéger son bébé de leur destructivité. Violette veut mettre au monde son enfant une fois que « tout est dit » dans l’illusion d’une possible transparence totale.
Elle se heurte ainsi aux mythes familiaux, au risque d’y perdre sa place, si fragile soit-elle (plusieurs scènes montrent un rapproché entre les sœurs et le père, entre la mère et le père, dont semble toujours exclue Violette, d’autres la montrent régressant à l’état de petite-fille, par la voix ou par l’attitude), mythes familiaux dont la réalisatrice nous dit peu de choses : l’histoire familiale n’est pas évoquée, on ne sait rien de la rencontre des parents (le couple est évoqué de façon décalée par la mère).
A la fin du film, La thérapeute néanmoins, ouvre une voie à Violette en l’aidant à faire un pas de côté par rapport à son exigence de demande de pardon, à sortir de la répétition et du passage à l’acte [Violette est confrontée à cette règle impitoyable du fonctionnement psychique : on ne peut se séparer que d’un objet satisfaisant], à lâcher son attente d’un amour que ses parents ne peuvent donner et sa souffrance infinie : « Il ne vous demandera jamais pardon Violette » lui dit-elle. Et dans la pratique, les parents maltraitants demandent en effet très rarement pardon ! « Toute cette énergie de haine et cette attente que vous tournez vers votre père, elle est séquestrée. Vous devez la libérer, à vous de pardonner. C’est pourtant de toute cette violence que vous tirez votre force, Violette, cette énergie d’artiste qui crée, cette souffrance, vous la lui devez. Il pourrait y avoir une reconnaissance de votre part et le pardon viendrait de là. Il faut lâcher, vous marchez à reculons ».
Pourtant le titre n’est pas « Le pardon » ou « je vous pardonne ». Il n’y est pas question de pardonner à son père ou à sa famille.
Alors de quoi le personnage ou l’auteur doit-elle se faire pardonner ? D’oser parler, « ouvrir sa gueule » ? D’agresser son entourage ? De nous prendre à témoin de son désespoir et de son aliénation à ces premiers objets d’amour que sont les parents ? De nous faire éprouver la tension excitante masochiste qui l’anime ? D’exister ?
« L’amour est toujours incertain, la haine toujours sûre » écrit André Green (1990, La folie privée), « renoncer à l’objet violent, c’est renoncer à le haïr ; mais découvrir une possibilité d’amour avec un autre objet, c’est littéralement faire disparaître de soi l’objet haï, et d’une certaine manière, l’anéantir. Il y a donc une culpabilité à haïr l’objet, mais il y en a une autre aussi, et sans doute une plus grande, à ne plus le haïr pour en aimer un autre ».
On peut associer la demande de pardon du titre au pardon biblique dont parle Julia Kristeva dans son séminaire « Cet incroyable besoin de croire », à la Maison de l’Adolescent- Maison verte Solenn, séminaire en collaboration avec Marie-Rose Moro : « Je dois demander pardon à celui que j’ai offensé, lésé ou blessé ; il doit accepter ma demande ; il doit m’en pardonner, c’est-à-dire « recouvrir » l’offense, la lésion ou la blessure par une parole qui l’apaise et qui m’apaise. Dieu alors peut m’en pardonner. »
« Demander pardon pour le mal commis, accorder son pardon pour le mal subi sont deux conditions nécessaires pour que cesse cette hypothèque, pour que l’avenir cesse de répéter le passé et que l’espoir renaisse. Pardon et promesse sont liés en ceci qu’ils modifient le temps : l’un (le pardon) ouvre le passé, l’autre (l’avenir) stabilise l’avenir. »
« Le pardon s’adresse à la personne, non à l’acte (…) En s’adressant à quelqu’un et non à quelque chose, le pardon se dévoile comme acte d’amour »
A propos de Dostoïevski, elle poursuit : « L’imaginaire est cet étrange lieu où le sujet risque son identité, se perd jusqu’au seuil du mal, du crime ou de l’asymbolie, pour les traverser et en témoigner… depuis un ailleurs. Espace dédoublé, il ne tient qu’à être solidement accroché à l’idéal qui autorise la violence destructrice à se dire au lieu de se faire. C’est la sublimation, elle a besoin du par-don. Écrivons–le avec un tiré : par-don. ».
[On peut penser que si Violette/Maïwenn a pu vivre sa vie, survivre, c’est parce qu’en tant qu’actrice, dès l’enfance, elle a pu « jouer sa vie » aux deux sens du terme, au prix du clivage et du déni certes, mais développant ainsi sa créativité, son jeu/je].
« Lorsque Freud prétend qu’il « réussit là où le paranoïaque échoue », il entend certainement que la psychanalyse désamorce la haine persécutrice que le paranoïaque voue à l’autre, que les humains se vouent passionnément (…) Si la psychanalyse réussit là où le paranoïaque échoue, ce n’est pas parce qu’elle nous apprend à « aimer le Moi », ni même à « aimer l’autre » (comme on le dit à la légère) – ce qui n’est déjà pas facile – sous un ciel sans Dieu. La révolution freudienne consiste à remplacer ce pardon qui fut inventé pour arrêter le temps jugeant au nom du dogme de l’amour (de Dieu ou du prochain) – par l’interprétation des diverses variantes de la haine qui alimentent un symptôme. Mais l’ambition analytique de réussir là où le paranoïaque échoue (à dénouer la « folle vérité » de la haine) ne peut qu’être inséparable d’une autre ambition : celle de réussir là où le pardon théologique promet une re-naissance du sujet dans une nouvelle temporalité (…) ».
Si la religion pardonnante est reçue comme une promesse qui assure la vie psychique, « L’interprétation psychanalytique est un par-don : une re-naissance de l’appareil psychique, avec et par-delà la haine porteuse du désir, que la religion connaît- méconnaît et dont elle se défend. L’interprétation est un pardon qui se donne l’ambition, par l’affinement de ses modèles et ses formulations, de rendre possible la renaissance psychique. Elle reconnait le besoin de croire et le conduit au désir de savoir, pour ainsi seulement créer de nouveaux liens : de re-naissances… ».
« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » (Baudelaire Les fleurs du mal). Maïwenn s’est autorisée à s’inspirer de son histoire familiale, à mettre sa souffrance au service de sa créativité, à se déprendre de la position de déchet où on pouvait l’assigner [non, on n’a pas envie que Maïwenn/Violette filme sa crotte !], à devenir sujet au double sens du mot de son œuvre, la créativité étant toujours au cœur du processus de subjectivation, à transmettre en faisant ainsi passer du singulier au collectif [ on répond avec elle « oui » à la question du père biologique de la sœur de Violette lors de leur échanges sur son projet de « biographie dans le cinéma », « Peut-on intéresser tout le monde avec des histoires qui ne regardent que soi et ses proches ? »].
Tout cela avec un grand courage [« N’en déplaise aux paroles elles-mêmes, étant donné les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contactées, il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire, mais même à parler. Un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes, voilà ce qu’on nous offre à remuer, à secouer, à changer de place. (…) Une seule issue : parler contre les paroles. » (Francis Ponge, Proêmes, « Des raisons d’écrire », II).]
PARDONNEZ-MOI
De MAIWENN
2006
PARDONNEZ-MOI est un film tourné en 2005 (en 17 jours et dans l’ordre chronologique des scènes) et sorti en salles le 22 novembre 2006. Maïwenn met en scène son propre scénario, elle en interprète le rôle principal et démarre le tournage sur ses fonds propres avant de réussir à s’associer à une société de production.
C’est son premier long métrage après un court-métrage : I’m an actrice en 2004, où la fille de Maïwenn Shanna Besson, tient le rôle principal.
Un One Woman Show l’a précédé, dont il est question dans le film, spectacle autobiographique et comique qu’elle a écrit seule : Le Pois chiche, One Maï Show, au Café de la Gare à Paris en 2001.
MAIWENN :
Maïwenn Le Besco est née le 17 avril 1976, aux Lilas en Seine saint Denis, d’une mère franco-algérienne et d’un père mi- breton, mi- vietnamien.
Elle est l’aînée des cinq enfants de Catherine Belkhodja [née d’un père algérien et d’une mère française], qui se présente comme actrice, journaliste (elle présente par exemple l’émission Taxi, qui reçoit un 7 d’or) et éditrice, collaboratrice de Chris Marker pendant une trentaine d’années.
Sur les cinq enfants, trois sont de Patrick Le Besco : Maïwenn, née en 1976, Jowan né en 1981, [documentariste et chef-opérateur] ainsi qu’Isild Le Besco, actrice et réalisatrice, née en 1982. Une fille Léonor Graser, est née en 1984, du journaliste et écrivain Antoine Silber ; un fils Kolia Litscher, acteur également, est né en 1991 de Hans-Peter Litscher, metteur en scène atypique de films et d’expositions.
Son père Patrick Le Besco a des origines bretonnes et vietnamiennes, il est musicien, se consacre à la langue bretonne et est accessoirement acteur [il joue le père de la photographe jouée par Maïwenn, dans Polisse]…
C’est un homme dur qui communique difficilement [il bégaie] et qui a la main leste. Quand il se sépare de la mère de ses enfants, il voit en son aînée (âgée de 8 ans) le portrait de son ex-femme… ce qu’il ne lui pardonne pas. « Je ne garde pas grand souvenir de mon père, à part les taloches », déclare Maïwenn.
Après Les Lilas, Maïwenn emménage avec sa mère, son frère et sa sœur dans un trois-pièces à Belleville, dans le 20ème arrondissement de Paris. Sa mère sort constamment et aura deux autres enfants de deux pères différents. À l’époque, Maïwenn gère déjà tout comme une grande : les couches culottes, les biberons et les bains de ses frères et sœurs. Dès 1991 du fait de ses mauvais rapports avec ses parents, elle décide de ne plus utiliser son nom de famille dans ses activités professionnelles et d’être créditée sous son seul prénom aux génériques des films : « C’est le nom de mon père, pas le mien. Je fais la distinction entre l’histoire dont j’ai hérité et celle que j’ai écrite toute seule, en faisant ce métier » dit-elle.
Selon Maïwenn, sa mère a décidé dès sa naissance de faire d’elle une « star » : Maïwenn fait donc ses débuts sur les planches à l’âge de trois ans et court les castings sur l’injonction de sa mère, elle déclare plus tard : « ma mère ne m’aimait qu’à travers un écran de cinéma ».
En 1981, elle apparaît pour la première fois à l’écran, à 5 ans, elle joue dans L’Année prochaine… Si tout va biende Jean-Loup Hubert. A 7 ans, elle joue le rôle d’Isabelle Adjani (Eliane) enfant dans L’Eté meurtrier de Jean Becker. Dans Lacenaire, sorti en 1990, elle interprète Hermine, aux côtés de Daniel Auteuil, un personnage qu’elle partage avec sa jeune sœur débutante, Isild Le Besco.
En février 1990, elle remporte le concours mannequin du magazine de mode pour adolescentes 20 Ans ; elle a alors treize ans.
Hervé Palud lui propose ensuite le rôle-titre de La Gamine, film sorti en 1992, premier grand rôle d’une ado turbulente face à Johnny Hallyday.
En 1991, âgée de quinze ans, Maïwenn fait la connaissance de Luc Besson lors de la cérémonie des Césars. Le couple se marie l’année suivante et, le 3 janvier 1993, Maïwenn donne naissance à leur fille Shanna.
Après le début de sa liaison avec Luc Besson, elle commence à refuser tous les rôles qu’on lui propose : « Je refusais d’être là où on m’attendait : une comédienne de quinze ans qui va faire le rôle principal du prochain Besson. C’était ma façon de lui dire : « Je t’aime pour ce que tu es, pas pour ce que tu peux m’apporter ». Et de clouer le bec à ma mère : « Regarde comme je suis différente de toi, j’aime cet homme mais je ne veux pas travailler avec lui alors que toi, tu n’attends que ça de moi ».
Elle arrête sa carrière durant plusieurs années et vit aux États-Unis, à Beverly Hills, reprend des études, intégrant notamment une école de mode. Elle tient un petit rôle (créditée sous le nom d’Ouin-Ouin) dans Léon, dont elle réalise le making-of, et interprète sous un épais maquillage le personnage de la Diva Plavalaguna dans Le Cinquième Élément. Elle ne tient cependant ce dernier rôle que pour remplacer l’actrice initialement prévue, qui s’était désistée en dernière minute.
En 1996, sur le tournage du Cinquième Élément, Luc Besson tombe sous le charme de Milla Jovovich et se sépare de Maïwenn peu après la sortie du film. Maïwenn sombre dans la dépression : « Je suis devenue boulimique. J’ai pris vingt-cinq kilos en quelques mois. Comme je sortais beaucoup, j’ai eu la tentation de sombrer dans la drogue ou l’alcool. » Revenue en France sans compte en banque ni numéro de sécurité sociale, elle reprend progressivement sa carrière d’actrice et suit des cours de théâtre.
Encouragée par sa professeure de théâtre Corine Blue [qui fut l’amante de Cyril Collard et l’accoucheuse des «Nuits fauves»] à réaliser, durant un cours, une improvisation sur sa mère et grâce à la psychanalyse qui lui a « sauvé la vie », dira-t- elle, elle se lance dans l’écriture d’un one-woman-show en grande partie autobiographique, Le Pois chiche, qu’elle interprète au Café de la Gare de 2001 à 2003 : « Ce qui a tout déclenché, c’est de commencer une analyse à 20 ans. J’ai ressenti le besoin de m’exprimer et d’écrire sur ma famille, de jouer ma mère, mon père… Et j’ai trouvé mon identité en montant ce spectacle où j’étais seule sur scène. L’énergie déployée venait du fait que je n’avais rien à perdre. »
Maïwenn dit de son analyste, « une femme extraordinaire » qu’elle a vue durant une dizaine d’années : « il ne se passe pas une journée sans que je pense à elle. Elle m’a sauvé la vie ».
« Elle a rétabli la justice en moi. Elle m’a montré ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Et elle m’a donné mon métier. C’était à une période où j’étais prise entre le désir très fort de faire mon spectacle et la culpabilité d’avoir envie de le faire. Un jour, elle m’a dit : « Faites ce spectacle. » Si elle ne s’était pas autorisée à sortir du cadre thérapeutique en me donnant cet ordre, je serais sans doute encore en train de tergiverser. Elle m’a aidée à devenir une résiliente et à faire de mes blessures des forces ».
Comme personne ne veut produire son spectacle, elle loue le Café de la Gare un lundi soir à 22 heures et invite tous ses amis et des producteurs. Le public est conquis. Le café-théâtre lui propose de venir jouer tous les lundis, puis tous les soirs.
Maïwenn parle de ce spectacle comme d’une « vraie naissance dans ce métier, les gens commençant à la voir avec un vrai regard, avec du respect dans le regard, un peu comme si, dit-elle, tout à coup j’avais eu mes papiers d’identité ». Le spectacle, conçu en partie comme un règlement de comptes avec son passé et sa famille, autobiographique et acide, remporte un succès public et critique :
Extrait de LIBERATION du 10 avril 2002, article de Pascal NIVELLE :
« Une grande fille à grande bouche se débrouille comme une grande au Café de la Gare, dans le spectacle autobiographique et comique qu’elle a écrit toute seule. Elle est Maïwenn. Pas Le Besco, comme sa sœur Isild, l’actrice, ni Besson comme son ex-mari. Maïwenn. Qui fait son One Maï Show, psychanalyse en direct, avec parents écorchés vifs et grande lessive publique. Elle fait «du mal» et le sait : «C’est pour sauver ma peau. Ils payent et c’est normal, avec tout ce que je me suis pris dans la gueule.» La vie, dit-elle, lui a fait «zéro cadeau». Corinne Blue, qui lui a donné des cours de théâtre, dit qu’elle est «un animal étrange, doté d’un instinct féroce».
Pour commencer, elle a toujours été trop belle. Yeux marine, teint porcelaine, cheveux noirs. Adjani d’il y a vingt ans, avec sourire de réclame et silhouette de casting. Puis, elle a ce caractère «infernal, incontrôlable» décrit par une amie d’enfance : «Elle est comme un pur-sang arabe, on ne peut pas la tenir.» L’humour en plus, la fille devient phénomène. Dans la cuisine de son appartement du Marais, elle mime ses vingt ans, sa période «Boule de suif», les vingt kilos de trop au retour de Los Angeles : «Pour sortir d’un fauteuil, je devais mettre mes deux mains sous les fesses et lever fort.» C’est drôle. Elle explique : «J’ai remarqué que tout ce qui est assumé fait rire.» Sur scène, c’est tout ce qu’elle veut : «Faire rire les gens avec des choses pas drôles.»
Elle venait de quitter Luc Besson, Hollywood, sa piscine et ses amis les stars, pour revenir à Paris avec sa fille de 5 ans. «C’est superficiel et con, LA, comme leurs films. J’étais juste la femme de Besson, j’en pouvais plus.» Souvenir : «Le pire que j’ai fait dans la luxure, c’est le Concorde avec un bébé de six mois et une nounou. C’était la première fois que j’allais à New York et je ne savais pas où c’était, vu mes notions géographiques.» Dans sa culture générale comme dans sa personnalité, il y a des trous, des nids de poule. «Ça fait rire la galerie, mais moi je pars vite en couilles, il me manque des trucs, des repères.» Chez une psy parisienne, spécialiste de la boulimie, Maïwenn a dit «maman» et tout a coulé. Larmes, colère, rage de ne pas être soi, il a fallu retricoter l’histoire.
Belleville, au début. Un trois pièces plein d’enfants, elle est l’aînée de cinq. Une mère, des pères. La bohème toujours, la misère souvent. Son père, guitariste mi- vietnamien mi- breton, gardien de nuit sur les parkings, a décidé en partant de ne plus parler que le breton. Maïwenn (Marie-Blanche) lui doit son prénom et de râler en breton. De sa mère kabyle et fille de harki, elle tient la recette de la chorba, et de ne jamais camper chez les vaincus. Catherine était actrice, ou plutôt voulait être une actrice. Comme Adjani, sœur d’Algérie. Elle aurait tout reporté sur son aînée. L’histoire est dans le show.
Maïwenn campe le père autiste, la mère hystérique, et l’enfant au milieu, bestiole de casting, baby doll de Belleville. «Je n’ai même pas tout dit, les vrais moments graves je les ai gardés pour moi», assure-t-elle. La mère qui fait l’amour et accouche devant ses enfants, qui part trois semaines sans donner de nouvelles, laissant la maison et la nichée à Maïwenn, ne seraient pas que littérature. Ni le père bretonnant, qui veut faire de sa grande perche une championne de saut en hauteur : «Je suis sa tête de Turc, je n’ai jamais vu dans ses yeux la moindre affection. Il me disait que je lui rappelais sa femme.» Myriam Bru, agent artistique, raconte : «Tout est vrai malheureusement. Sa mère n’avait pas fait de carrière et voulait à tout prix qu’elle soit actrice. A 3 ans, elle la traînait dans tous les castings. Après, Maïwenn y allait toute seule, un gosse dans chaque main, un autre dans le dos. C’était démentiel, extrêmement touchant, elle était leur maman. J’ai refusé d’être son agent. Je sentais trop le désir de la mère et pas assez celui de l’enfant.» Maïwenn débute à 3 ans, dans l’Année prochaine si tout va bien, de Jean-Louis Hubert. A cinq, elle apparaît au théâtre dans Hippolyte d’Antoine Vitez. A sept, elle est l’Adjani enfant de l’Eté meurtrier. A douze, elle danse tous les soirs aux Bains Douche, Lolita de sa mère. A quatorze, elle fugue, part «en couilles». Elle ne veut pas être une actrice, joue la Gamine avec Johnny en s’«en foutant». Elle est, dit-elle, «comme un enfant gaucher qu’on fait tout pour mettre droitier même si sa main droite fait des appels de phare». «Elle voulait, se souvient Myriam Bru, ouvrir un orphelinat pour les enfants malheureux.» L’école est finie depuis trois ans : «A onze ans, on a voulu me faire redoubler. Ma mère est devenue hystérique et m’a inscrite aux cours par correspondance. Je n’ai jamais fait un seul devoir.» D’où les jolis petits mots qu’elle invente et les gros qui se bousculent, dans l’ignorance de toute manière, bonne ou mauvaise.
Sur scène, Maïwenn-sa mère met un Tampax, prend son pied, vend sa fille aux agents de casting les plus louches. «Il paraît que c’est vulgaire», dit l’auteur. Elle dit comprendre un mot sur trois aux informations et ne pas savoir lire un journal : «Trop compliqué.» Mais elle baragouine en breton et en arabe, monte à cheval, s’y connaît en musique, toutes les musiques, de Madonna son idole à l’Africain Lokua Kanza : «Ça me bouleverse les émotions.» Elle danse tous les jours, un autre fantasme de sa mère qui l’avait présentée au concours de l’Opéra de Paris quand elle ne savait pas tenir sur des pointes. Le soir après le spectacle, elle fait la fête chez Castel, avec la bande de Beigbeder : «Pour danser et parler avec des gens que je ne reverrai jamais.» Elle ajoute : «J’adore. Avec Luc je ne sortais jamais. Quand on est maqué, on sort plus.»
Besson, elle l’a croisé avec Anne Parillaud dans les toilettes du Fouquet’s, un soir de césars. Deux ans après, elle vivait avec lui à Los Angeles et leur fille Shana. Mère à seize ans, «une évidence» après Belleville : «J’ai toujours eu des couches dans mon sac. J’ai adoré l’accouchement, l’allaitement, c’est mon côté kabyle.» Un film en cinq ans, le Cinquième Elément, où elle jouait la Diva bleue. Ça ne lui a pas plu. «Etre femme de réalisateur, c’est quand même très con.» Puis retour à la case Paris. Kilos, psy, cours de théâtre, étincelle. Corinne Blue, un jour, lui demande de jouer sa mère : «Là, tout le monde est apparu d’un coup, père, mère, frères, sœurs. Cela a été une délivrance. Et ajoute : Presque aussitôt après, elle s’est mise à écrire.» Son territoire jalonné, Maïwenn existait, cessait d’être le fantasme de sa mère et la créature d’un homme. Elle a monté son spectacle toute seule, se brouillant avec ceux qui s’effrayaient d’une transposition aussi brutale, du règlement de comptes public, du probable voyeurisme : «Ils ont eu de la merde devant les yeux pendant quinze ans, je les emmerde.» One Maï Show fait le plein tous les soirs. Maïwenn est passée chez Drucker et Ardisson. Ses parents, qu’elle cache des regards médiatiques, sont venus voir leur double sur scène. La mère aurait trouvé le spectacle vulgaire et le père, trop long. Le show peut continuer.«
Maïwenn se marie en décembre 2002 (soit sept mois après leur rencontre) avec l’homme d’affaires Jean-Yves Le Fur, avec qui elle a un enfant, Diego, né en juillet 2003. Le couple se séparera en 2004.
Maïwenn fait son retour au cinéma en 2003 en incarnant, en compagnie de Cécile de France, l’une des héroïnes du film d’horreur très remarqué Haute tension d’Alexandre Aja. Séduit par sa forte personnalité, Claude Lelouch lui confie un des rôles principaux de sa fresque sur Les Parisiens (et de sa suite, Le Courage d’aimer).
Le succès de la pièce, jouée au Café de la Gare, lui a donné suffisamment confiance (ainsi que des fonds), pour écrire d’un jet la version cinéma : Pardonnez-moi (2006) ; le film coup de poing, est deux fois nommé aux César, dans les catégories « meilleur premier film » et « espoir féminin ».
Son second film, Le Bal des Actrices (2009), faux documentaire, aux allures de comédie musicale, sur la face cachée des actrices, réflexion drôle et décalée sur les comédiennes et les images qu’elles véhiculent, est lui aussi reconnu par les critiques.
Engagé tout d’abord pour composer une chanson à l’attention de Charlotte Rampling, Joey Starr se voit finalement confier le rôle du compagnon de Maïwenn: son rôle de papa-poule, contrastant avec son image de rebelle, lui vaut une nomination au César du meilleur acteur dans un second rôle en 2010. Le film est remarqué par la critique et reçoit le prix Henri-Langlois 2009 de la « révélation », tout en rencontrant le succès auprès du grand public avec 200 000 entrées avant la deuxième semaine, avec 116 copies. Maïwenn et Joey Starr, couple à l’origine purement fictif, entament par ailleurs une véritable histoire d’amour. Ils se séparent quelques temps après la fin du tournage de Polisse en 2011.
C’est avec ce troisième film, Polisse qu’elle réalise, scénarise et interprète, que Maïwenn connaît finalement la consécration : Prix du Jury du festival de Cannes 2011, trois César et un certain nombre d’autres distinctions. A mi-chemin entre le documentaire et la fiction, ce film raconte, d’une manière très réaliste, le quotidien d’une Brigade de Protection des Mineurs : Viol, inceste, pédophilie, maltraitances ; aux violences subies par les enfants font écho les vies malmenées de ces policiers, évidemment pas arrivés là par hasard.
Quatre ans plus tard (2015), la cinéaste présente en compétition à Cannes son quatrième long métrage, Mon Roi, porté par Vincent Cassel et Emmanuelle Bercot [qui reçoit le prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes], histoire d’amour tumultueuse entre deux personnages qui s’aiment et se déchirent, là encore autofiction puisqu’inspiré par sa relation toxique avec Jean-Yves Le Fur.
Plus récemment, elle a tourné en tant qu’actrice :
En 2017 : Le Prix du succès de Teddy Lussi-Modeste où elle joue le rôle de Linda, la compagne d’un humoriste célèbre, joué par Tahar Rahim, aux prises avec sa famille-boulet.
En 2019 : All Inclusive comédie de Fabien Onteniente,
et Sœurs de Yamina Benguigui avec Isabelle Adjani et Rachida Brakni [où trois sœurs se déchirent lorsque l’une d’elles décide de raconter au théâtre la vie de leur père mourant].
En ce qui concerne ses projets en tant que réalisatrice, Maïwenn disait vouloir adapter Chanson douce, le roman de Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016, finalement réalisé par Lucie Borleteau, et sorti cette année. Elle écrirait actuellement La favorite, l’histoire de Jeanne Du Barry, « Comtesse du Barry », dernier amour de Louis XV. La compagne royale fut guillotinée à l’âge de 50 ans, 19 ans après le décès du Roi. Ce sera le premier film historique de la cinéaste, qui a trouvé dans cette histoire un écho à la sienne: « Ça traite du complexe d’infériorité, de l’envie d’être à tout prix intelligente, cultivée et bourgeoise. Des sujets qui me parlent ! » Dit-elle.
A la question « vous avez un complexe social ? », elle répond : « Plutôt un complexe d’infériorité intellectuelle. La sensation que, peu importe ce que j’apprends, je ne serai jamais à la hauteur… Ça vient des études que j’ai arrêtées trop jeune et de parents qui m’ont rabâché que je n’avais pas de cerveau. Je me rattrape, je lis, je suis curieuse de l’histoire et de mon passé. »
La violence envers les enfants existe depuis toujours et partout dans le monde, comme le note Marie-Rose MORO, elle n’a pas diminué et elle est partout banalisée, minimisée. Dans de nombreux contextes sociaux, elle est encore considérée comme un mode éducatif.
Depuis quelques temps, de diverses sources, avec la tentation du « c’était mieux avant » qui accompagne des jugements moraux dont personne ne se prive, pas même dans nos métiers, avec les interrogations actuelles sur l’autorité, la place du père etc. mais aussi dans l’écoute de mes patients, parents ou ex-enfants, j’ai pu constater, lire ou entendre, que revient cette nostalgie des contraintes corporelles, de ce que certains nomment de cet oxymore « maltraitance light » (Patrick Sébastien) [voir par exemple les polémiques et débats qui ont suivi la publication du livre de Yann Moix Orléans]. En dehors du contexte strictement familial et de l’exercice de l’autorité, je suis tombée par hasard sur l’article d’un psychologue clinicien et psychanalyste qui rapporte ses expériences de passage à l’acte avec des enfants dont il a la charge comme des « ratages instructifs parfois réussis » ; de même, dans le domaine de l’éducation, certains s’indignent que l’on puisse reprocher à un enseignant débordé d’avoir donné une gifle etc.
Bref, il faudrait frapper les enfants pour qu’ils nous craignent ou nous obéissent ? Comme si pour qu’ils grandissent et apprennent la vie, il était nécessaire qu’ils souffrent dans leur corps.
L’histoire nous montre qu’il a fallu attendre le XIXème siècle en Europe pour que l’on commence à se préoccuper des enfants et des mauvais traitements qui leur étaient infligés, avec les écrits de C. Dickens, V. Hugo, E. Zola, J. Renard etc.
La première description médicale de lésions corporelles observées sur des enfants et effectuée par un médecin légiste date de 1860 (Ambroise Tardieu).
En 1874, le Tribunal de New-York prononce la première condamnation d’un couple pour avoir martyrisé une petite fille. Cette condamnation a pu être obtenue grâce à une plainte déposée par la Société pour la protection des cruautés envers les animaux. En l’absence de législation spécifique, il fallut que la fillette soit considérée comme un animal pour que ses bourreaux soient condamnés. Le retentissement de ce procès fut tel qu’en 1875 est fondée à New-York la Society for the Prevention of Cruelty to Children qui devait précéder la Société anglaise pour la prévention des actes de cruauté envers les enfants (1889), laquelle servir de référence aux sociétés similaires dans les pays occidentaux.
Il faut noter que c’est en 1895 que sont découverts les rayons X, la radiographie participant dès lors à la révélation des maltraitances.
Antoine Tardieu publie en 1879 son Etude médico-légale des blessures dans laquelle il reprend et développe ses observations sur les enfants victimes de violence intrafamiliale.
Les premières lois répressives susceptibles de sanctionner les mauvais traitements datent de 1889 (Loi sur la déchéance des droits paternels) puis de 1898 : sanctions pénales pour les parents maltraitants.
Alors qu’en France ce sont les médecins légistes Parisot, Caussade et Scharter qui insistent sur le besoin de prendre en compte les sévices envers les enfants (rapport au Congrès de médecine légale en 1930), c’est surtout à l’école pédiatrique américaine que l’on doit la prise de conscience progressive de la réalité de la maltraitance :
1944 Un pédo-chirurgien, le docteur Ingraham, affirme l’origine traumatique des hématomes sous-duraux des nourrissons. Le corps médical refuse cette étiologie et conclut à la nature mystérieuse de tels maux…
En 1946 (soit un demi-siècle après les rayons X), le docteur Caffey, pédo-radiologue, publie 6 observations d’hématomes sous-duraux associés à des fractures osseuses. Pour la première fois l’hypothèse de « mauvais traitements inavoués » est soulevée…
Ce n’est qu’en 1953 qu’un autre pédo-radiologue, le docteur Silverman, obtient des parents, confrontés aux clichés du traumatisme de leur enfant, la reconnaissance de leur brutalité ; d’où l’expression « syndrome de Silverman » utilisée par la suite pour qualifier un diagnostic de maltraitance.
1955 l’étude systématique de Wooley, sur tous les enfants admis dans son hôpital pour des lésions non-reconnues, conduit à l’enquête nationale de l’Académie américaine de pédiatrie en 1961.
En 1962, l’article au titre volontairement provocant « Le syndrome de l’enfant battu » des docteurs Kempe, Silverman et Steele a un retentissement décisif sur l’opinion internationale.
En France, on doit à l’école de pédiatrie de Nancy d’avoir poursuivi et développé les travaux des pédiatres américains (Neimann, Wolf, Kreisler et Strauss), inspirant ainsi la création de l’Association Française pour l’Information et la Recherche en faveur de l’Enfance Maltraitée (A.F.I.R.E.M.) créée en 1979. 100 ans après les 1ères observations de Tardieu…
La loi du 10 juillet 1989 dite loi Dorlhac« relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » précise les modalités de signalement des cas de maltraitance.
En 1959, l’Organisation des Nations Unies a adopté une première déclaration des droits de l’enfant qui n’a été ratifiée par la France que trente ans plus tard, c’est-à-dire le 2 juillet 1990 : son article 19 affirme le droit des enfants à être protégés des mauvais traitements.
En 2004, l’Observatoire National de l’Enfance en Danger, acteur central de la politique de protection de l’enfance, est créé pour « mieux connaître le champ de l’enfance en danger, pour mieux prévenir et mieux traiter ».
La loi du 5 mars 2007 témoigne d’un changement de perspective dans le domaine de la maltraitance infantile. L’accent est mis sur la prévention des situations de danger au regard de l’éducation de l’enfant et des mauvais traitements qu’il subit [concerne aussi bien les enfants maltraités que les « enfants en risque », c’est-à-dire les mineurs exposés à des risques physiques et psychiques sans que la responsabilité de quiconque ne soit engagée].
Tout cela est bien récent et bien peu efficace, au vu de cette permanence de la maltraitance dans toutes les classes sociales et dans toutes les sociétés. Au moment où les enfants deviennent plus rares et devraient être plus précieux, la violence « ordinaire » naguère tolérée, à présent stigmatisée, ne diminue pas. L’enfant désiré est contemporain de l’enfant victime, menacé par les personnes qui lui sont les plus proches, ses parents le plus souvent.
L’article 19 alinéa 1 de la Convention internationale des droits de l’enfant stipule : « Les États parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toutes les formes de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié» (Gabel et Manciaux, 1997).
Selon la très récente campagne contre la maltraitance, un enfant meurt tous les 5 jours, tué par sa famille et le nombre n’est pas en diminution. La maltraitance, il faut le rappeler, se retrouve dans toutes les classes sociales.
Muriel SALMONA, psychiatre spécialisée en psychotraumatologie, donne son témoignage édifiant dans un article paru dans Médiapart (5 octobre 2012) :
« De toutes les violences, les violences envers les enfants sont certainement les plus cachées. La loi du silence y règne en maître.
La famille est le lieu où s’exercent la grande majorité des violences envers les enfants et la quasi-totalité des homicides d’enfants. Selon les statistiques en 2010 du 119 (le numéro d’appel pour les enfants en danger) les auteurs des violences sont très majoritairement les parents, les pères pour les violences sexuelles (81,6% des auteurs), les mères pour les négligences graves et les conditions d’éducation défaillantes (en sachant que les enfants sont le plus souvent avec leur mère), et les violences graves sont également partagées. En toute impunité, la famille peut se révéler comme une des pires zones de non-droit, et se transformer en un véritable système totalitaire où tous les droits fondamentaux des enfants peuvent être bafoués, où il est possible de commettre des crimes et des délits inconcevables sur des personnes sans défense, totalement dépendantes, et privées de liberté.
L’enfant est encore trop souvent considéré comme la propriété de ses parents auxquels il doit respect et obéissance quoi qu’il arrive : le cinquième commandement de la Bible : « tu honoreras ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne. » (Exode, 20,12) et, jusqu’au 5 mars 2002, l’article 371-1 du code civil sur l’autorité parentale commençait en stipulant : « L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère », il a été récemment modifié et commence maintenant par : « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. », et l’article 371-1 précise que cette autorité parentale « appartient aux père et mère jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité. »
Les symptômes psycho traumatiques qui traduisent une grande souffrance des enfants et des adolescents et qui sont une preuve de violences subies, sont le plus souvent interprétés comme des problèmes de personnalité inhérents à l’enfant, à sa mauvaise volonté, son égoïsme, ses provocations, voire sa méchanceté et son caractère vicieux. Et plutôt que de relier ces troubles psycho traumatiques à des violences subies ou dont l’enfant a été le témoin, on va trouver de nombreuses rationalisations qui auront bon dos, telles que la crise d’adolescence, les mauvaises fréquentations, l’influence de la télévision, d’internet, etc., ou bien la faute à pas de chance : « mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour avoir un enfant comme ça ? », voire même dans une inversion orwellienne particulièrement perverse : « on l’a trop pourri, gâté, c’est un enfant roi !! « . L’hérédité peut être aussi appelée à la rescousse : « il est comme… son père, son oncle, sa grand-mère, etc. », ainsi que la maladie mentale, d’origine génétique de préférence. C’est comme cela que les suicides des enfants et des adolescents, ou les jeux dangereux, comme celui du foulard, seront mis sur le compte d’une contagion ou de dépressions, les violences subies n’apparaissant presque jamais en tant que cause directe. Il est utile de rappeler que les premières causes de mortalité en France chez les moins de 25 ans sont les accidents et les suicides, et que ceux-ci sont très fortement corrélés à des violences subies (…)
Les récits d’enfance de beaucoup de patients font froid dans le dos ! Ces récits décrivent des scènes de tortures quotidiennes, des sévices physiques et sexuels, des actes de barbarie, des mises en danger réitérées, associées à des négligences et des violences psychologiques d’une cruauté incroyable. Pour la plupart de mes patients, les sévices remontent à leurs premiers souvenirs, déjà à 3 ans ils vivaient dans la terreur et ils n’ont ensuite connus que celle-ci, dans l’indifférence générale (…).
Ces enfants gravement maltraités ont vécu continuellement la peur au ventre, peur de provoquer une colère, peur d’être tués, peur de se réveiller le matin, peur de rentrer à la maison après l’école, peur des repas, des week-ends, des vacances. Ils ont dû développer des stratégies hors norme pour survivre, en s’autocensurant pour éviter toutes les situations à risque de dégénérer en violences, en se soumettant à tous les diktats des bourreaux, en se dissociant pour supporter l’insupportable en s’aidant de conduites dissociantes à risque, en développant très souvent un monde imaginaire pour s’y réfugier (…).
À l’âge adulte la mémoire traumatique de toutes ces violences est toujours là qui met en scène des terreurs, des désespoirs, des souffrances intolérables comme si elles étaient en train de se reproduire à nouveau (…).
En France nous n’avons pas de chiffre pour évaluer le nombre d’homicides d’enfants par violences, nous savons que les enfants les plus exposés à la mort sont les plus jeunes, les nourrissons paient un très lourd tribu à la violence, et souvent ces crimes ne sont pas identifiés, maquillés qu’ils sont en accidents ou en morts subites. La mortalité en France avant l’âge de un an diminue régulièrement mais reste toutefois importante (3393 cas en 2000) et plus élevée qu’à tous les autre âges de l’enfance (…).
On constate donc un sous-enregistrement important des homicides de nourrissons. Les professionnels de l’enfance s’accordent à donner comme chiffre d’enfants morts des suites de violence celui d’au moins 700 par an, soit environ deux enfants par jour.
l’impact psychologique des violences sur les enfants est plus grave que sur les adultes, du fait de leur fragilité, de leur grande dépendance, de leur impuissance et de leur manque d’expérience face aux adultes, de leur immaturité à la fois physiologique et psychologique et de leur situation d’être en devenir, en pleine construction. L’immaturité du système nerveux central rend le cerveau des enfants beaucoup plus sensible aux effets du stress(…)
Une autre des caractéristiques du cerveau d’un enfant de moins de deux ans est la grande immaturité de l’hippocampe, cette structure cérébrale sous-corticale qui est un véritable logiciel de la mémoire et des apprentissages (…)
Ces éléments rendent les enfants les plus jeunes très vulnérables aux violences, même s’ils n’en ont pas le souvenir ils en auront des symptômes envahissants par l’intermédiaire de la mémoire traumatique de ces évènements. Cette mémoire traumatique les colonisera en leur faisant revivre les mêmes émotions, sensations et douleurs que celles ressenties lors des violences (…)
La société qui tolère, banalise voire même valorise les punitions corporelles donne un permis à tous les parents de battre leur enfant, il faut seulement qu’ils n’exagèrent pas, que les punitions soient raisonnables et qu’elles n’entraînent pas de conséquences physiques trop voyantes. Comment en arrive-t-on là, en toute incohérence, à ne pas tolérer qu’un adulte frappe un autre adulte (…)
Quelle image a-t-on de l’enfant ? Ne serait-il pas tout à fait un être humain, qu’on puisse le dresser et le frapper encore plus facilement qu’un chien ? N’aurait-il aucune dignité à préserver ? Ressentirait-il si peu de chose que l’on puisse sans état d’âme lui faire aussi mal, alors qu’en tant que parent on est censé le protéger ? Où est la logique, l’enfant est ce qu’il y aurait de plus précieux, de plus fragile et on peut le frapper ? Et quand on observe les raisons pour lesquelles l’enfant est frappé dès son plus jeune âge : c’est parce qu’il pleure trop, qu’il ne veut pas manger, qu’il refuse de se laisser habiller, qu’il n’arrive pas à dormir, qu’il ne veut pas arrêter de jouer, qu’il ne veut pas rendre un objet ou le ranger, qu’il essaie d’obtenir ce qu’il veut, qu’il n’obéit pas, qu’il dit ce qu’il ne faut pas, qu’il a fait tomber quelque chose, qu’il parle trop, qu’il bouge trop, qu’il n’arrive pas à comprendre ce qu’on lui dit ou ce qu’on veut lui faire apprendre, parfois même c’est parce qu’il s’est fait mal, qu’il s’est mis en danger, à échapper à la surveillance de l’adulte… Et tout cela serait tellement grave, tellement pervers… que cela nécessiterait des punitions corporelles ? À l’évidence beaucoup plus grave aux yeux des adultes que toutes les transgressions, négligences, voire délits que les adultes commettent souvent tranquillement devant leurs enfants : il est interdit à l’enfant de désobéir mais l’adulte peut devant ses enfants transgresser le code de la route, faire un excès de vitesse, conduire en état d’ébriété, se garer n’importe où, lui il peut, personne va le frapper, à la rigueur il sera verbalisé s’il est pris ! L’adulte peut ne pas avoir faim, ne pas avoir envie de dormir, mal se tenir à table, proférer des injures ou dire des « gros mots », ne pas être suffisamment en forme pour se concentrer, lui a le droit, lui a des bonnes raisons, l’enfant non ! (…) ».
L’Observatoire national de la protection de l’enfance publie quelques chiffres en Janvier 2018 [aucun recensement des décès par mort violente au sein de la famille n’existait jusqu’alors] : 131 mineurs victimes d’infanticide ont été enregistrés en 2016 par les forces de sécurité, l’auteur pouvant être un membre de la famille ou une personne extérieure à la famille. Parmi ces mineurs, 67 sont décédés dans la cadre intrafamilial, c’est-à-dire que l’auteur des faits se trouve être, un parent (père, mère, beau-parent ou grand-parent), près de 4 sur 5 avaient moins de 5 ans.
La journaliste Françoise Laborde publiait en 2018 un livre/manifeste Le Massacre des Innocents, les Oubliés de la République : « Il y a 73.000 cas de maltraitance infantile identifiés par la police et la gendarmerie – ça veut dire qu’il y en a bien d’autres jamais déclarés. Ça fait 200 cas de maltraitance par jour », alertait-t-elle, « Deux enfants sont tués chaque semaine des suites de maltraitances, et 300.000 enfants qui sont signalés aux services sociaux dont 160.000 qui sont retirés à leur famille. 70.000 restent handicapés à vie à cause des maltraitances« .
L’AMOUR MATERNEL
Conférence Institut Universitaire Rachi de Troyes
Séminaire Approches psychanalytiques 2018-2019
« Parlez-moi d’amour… »
le 4 mars 2019
Nous avons vu qu’il est souvent question d’amour dans les cabinets des psychanalystes, trop peu d’amour ou trop d’amour, incapacité d’aimer, d’être aimé, passion ou désespoir amoureux, amour de transfert qui rejoue ces affects heureux ou malheureux…
S’interroger sur soi, sur son parcours de vie, sur ses origines, ne peut faire l’économie d’un long détour du côté de la mère, et là encore il est toujours question d’amour : absolue certitude d’être aimé d’elle quoiqu’il arrive, d’être le préféré de la fratrie, comme Freud [« Quand on a été sans conteste l’enfant de prédilection de sa mère, dit Freud, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance de succès qui, en réalité, reste rarement sans l’amener »] ; vécu d’amour ou souffrance lorsque cet amour fait défaut, lorsqu’il est dissimulé, mal exprimé. C’est toujours explorer le continent maternel dans son unicité et dans sa permanence.
Lire la suite « L’amour maternel »
Conférence Institut Universitaire Rachi de Troyes
Séminaire de Psychanalyse 2017-2018 :
« Que peut la psychanalyse aujourd’hui ?«
Lundi 19 mars 2018
Argument :
Les révolutions technologiques et l’injonction de « rester connecté » instaurent des modes de perception et de transmission inédits. Ainsi le selfie vient redéfinir l’autoportrait, quête esthétique et identitaire mais aussi mise en scène de sa propre image. Il nous invite à revisiter notre relation à l’image et le lien du narcissisme aux questions fondamentales de l’identité, de la sexualité et de la mort.
Définition :
La définition de « selfie » : n. m. (mot anglais, de self « soi-même ») Autoportrait numérique, généralement réalisé avec un smartphone et publié sur les réseaux sociaux. « Poster un selfie » (Le Petit Robert 2015).
Ce néologisme anglo-saxon, le mot « self » (« le moi », « soi ») auquel on a ajouté le suffixe « ie » qui donne au mot une connotation familière ou argotique, a été employé pour la première fois en 2002 par un jeune australien dont le pseudo était « Hopey », pour qualifier une photo qu’il avait postée sur un forum internet : ABC Forum Online (Australian Broadcasting Corporation, le 13 septembre 2002). Celui-ci était tombé dans des escaliers à la suite d’une beuverie et s’était ouvert la lèvre…
L’évolution de la téléphonie mobile avec l’apparition du « smartphone » (téléphone « malin », « intelligent » équipé d’un objectif photo/vidéo que l’on peut retourner vers soi) à partir de 2007, va propager l’usage du « selfie » de façon exponentielle et le mot sera choisi en 2013 comme « mot de l’année » par les Dictionnaires d’Oxford.
L’outil est en effet remarquable : il permet de saisir une image de façon instantanée, n’importe où, quelle que soit la luminosité, de la voir immédiatement sur son écran, de pouvoir la retoucher très aisément, puis de la diffuser tout aussi instantanément. C’est, facile, gratuit, ludique, magique !
C’est en parallèle des progrès technologiques que le développement des réseaux sociaux donne un essor jamais vu à cette pratique : MySpace créé en 2003, Facebook lancé en 2004 (2,1 milliards d’inscrits en novembre 2017), Tumblr (2007), Flickr (2004) site de partage de photos et vidéos, longtemps réservé aux photographes avertis utilisant de très bons appareils, où les photos de smartphones deviennent majoritaires (13 milliards de photos hébergées en février 2017), Instagram (créé en 2010, plus de 600 millions d’utilisateurs à travers le monde), Snapchat (en 2011, qui permet d’envoyer une image éphémère, « image fantôme » ou « image bombe », visible par son destinataire pendant une durée programmée de 1 à 10 secondes) etc.
La photo prise avec un téléphone numérique est devenue un moyen de communication de masse. Les adolescents se sont emparés de cette technique et le phénomène du selfie a pris une ampleur considérable dans la culture adolescente, mais pas seulement. Le phénomène se développe dans toute la société, dans le monde entier, le selfie est utilisé par tous, inconnus ou « stars », jusqu’aux dirigeants de la planète : voir l’utilisation qu’en fait Emmanuel Macron, notre président de la République…[ses selfies ont été largement détournés par les internautes au point qu’il existe à présent une application, « Macron selfie generator » qui permet d’insérer le visage du président dans nos propres photos !], Barack OBAMA ou le Pape François ; et en tous lieux, même dans l’espace ! (Cf. Thomas Pesquet).
Le mot « Selfie » entre au dictionnaire Robert en 2015 et au dictionnaire Larousse en 2016.
Les canadiens francophones ont quant à eux, choisi le terme d’ « égoportrait ».
C’est donc entre le « self-portrait » et l’ « égo-portrait » que je vous propose de faire naviguer nos réflexions ce soir.
Miroir et autoportrait :
Le selfie est donc un phénomène du XXIe siècle. Mais derrière ce phénomène de se prendre en photo, se cache en réalité l’histoire d’une démarche propre à l’homme.
L’être humain a toujours été intéressé voir fasciné par son reflet, le seul visage que l’on ne puisse voir de façon directe étant le sien. Le premier miroir était un plan d’eau sombre et calme puis l’eau recueillie dans un bassin. Les premiers miroirs fabriqués étaient des morceaux de pierre polie, telle l’obsidienne. Objets de luxe, les miroirs ont été de tous temps objets de curiosité et de convoitise.
Les révolutions technologiques entraînant des bouleversements culturels, ce sont les progrès techniques dans la fabrication des miroirs, au cours des siècles, qui modifièrent leur usage [Rabelais, en avance de deux siècles sur son temps, rêvait de doter chacune des 9332 chambres de l’Abbaye de Thélème d’un « miroir cristallin de telle grandeur qu’il pouvait représenter toute la personne », mais jusqu’au XIXème l’usage du miroir, absent de la culture rurale, était réservé aux classes aisées et ce n’est qu’au cours du XXème siècle que se généralisent les « miroirs en pieds » puis ceux de la salle de bains]. Ils modifient ainsi le rapport à l’image de soi (c’est l’utilisation du « miroir en pied » qui autorise l’émergence de l’esthétique de la minceur et qui va guider la diététique vers des voies nouvelles) et à sa figuration.
C’est surtout à partir de la Renaissance grâce aux progrès techniques des verriers de Murano que de nouveaux miroirs apparaissent, les miroirs-plans, dont l’attraction s’élargit à un plus grand nombre. Ces miroirs deviennent de nouveaux vecteurs de communication éphémère, de questionnements, qui font resurgir le mythe de Narcisse. Une floraison d’autoportraits coïncide avec le moment où l’on sait fabriquer un miroir parfait, même s’il est encore limité en taille, plat et limpide, capable de renvoyer un reflet clair, sans déformations.
A la différence du portrait, l’autoportrait est d’essence spéculaire. Dans la nouveauté de ce tête à tête intime, la notion d’identité, de sujet, va s’élaborer au moment où l’homme est mis au centre de l’univers. L’autoportrait est lié à la nouvelle finalité que la Renaissance assigne à la peinture : rendre compte du visible.
Narcisse est selon ALBERTI (livre II du traité De Pictura, 1435) le premier peintre : « J’ai coutume de dire, parmi mes familiers, que l’inventeur de la peinture doit être ce Narcisse qui fut métamorphosé en fleur. Qu’est-ce que peindre, en effet, si ce n’est saisir, à l’aide de l’art, toute la surface de l’onde ? ». Narcisse est celui qui, tissé de désir, embrasse la surface d’une eau-miroir. De même que Narcisse éclot à la surface de l’eau, métamorphosé en fleur, la mort se trouve métamorphosée par la peinture, miroir de l’immédiat. [Cf. CARAVAGE Narcisse 1599 : impossibilité de faire la distinction entre le personnage et son image, les mains du personnage fusionnent avec une « main reflet » sur le bord droit du tableau].
La peinture est un lien, écrit Alberti, elle possède « une force tout à fait divine qui lui permet non seulement de rendre présents, comme on le dit de l’amitié, ceux qui sont absents, mais aussi de montrer après plusieurs siècles les morts aux vivants ».
Léonard de Vinci quant à lui, qualifie le miroir de « maître des peintres » (en Flandres, jusqu’au XVIème siècle, peintres et souffleurs de verre font partie de la même congrégation, la Guilde de Saint Luc et les inventaires après décès témoignent de la présence de miroirs dans les ateliers d’artistes). Selon les humanistes, le miroir est une voie royale vers le questionnement et la connaissance de l’homme. Ambivalent, il est allié à la recherche intellectuelle mais aussi à la séduction, à l’illusion, voire à la tromperie. Symboliquement, il est associé à la vérité (comme le miroir magique de Blanche-Neige) mais il est également inverseur de cette vérité : ainsi le « chevalier des Miroirs » dans Don Quichotte.
Rappelons le mythe que les Grecs ont imaginé pour rendre compte des origines de la peinture, le mythe de la fille de DIBUTADES de Sicyone, potier de Corinthe, rapporté par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, livre XXXV, 151-152) : une jeune femme devant être séparée de son amant parti à la guerre, sans savoir s’il reviendrait, « remarqua sur une muraille l’ombre de ce jeune homme dessinée par la lumière d’une lampe. L’amour lui inspira l’idée de se ménager cette image en traçant sur l’ombre une ligne qui en suivit et en marqua exactement le contour ».
La jeune femme écrit l’ombre de celui qu’elle aime et dont elle désire garder la présence (les Grecs désignent le procédé skiagraphein (peinture, écriture de l’ombre) qui renvoie aussi aux pratiques de trompe-l’œil et d’illusionnisme pictural). Le travail de l’ombre est un travail de l’illusion, un aveuglement qui éclaire.
Cette fable pointe que c’est dans l’absence que naît l’art, la créativité. Le portrait a pour raison d’être de conjurer l’absence et que c’est bien le désir qui préside à son invention. De même c’est son désir que reconnaît Narcisse qui se penche sur un visage qu’il ne reconnaît pas. C’est à cette ombre que fait référence l’Autoportrait « papier déchiré » de Marcel Duchamp en 1958, signé du latin de cuisine « Marcel déchiravit », contrepoint au « fecit » traditionnel. Il continuera à déchirer l’art avec son « portait signature » en 1964 .
Ainsi même dans l’absence des traits du peintre cela reste un autoportrait et la définition du dictionnaire « portrait d’un dessinateur, d’un peintre exécuté par lui-même » (Petit Robert), est bien simpliste pour rendre compte de toutes ses possibilités et de toutes ses énigmes.
Dès ses premiers pas au Moyen-Age (XIIème siècle), avec une vingtaine de figurations de moines ou de clercs dans des travaux d’enluminure, l’autoportrait prend la forme symbolique d’une signature : un moine enlumineur et copiste, Frère Rufilus, se représente dans la lettre D, au-dessus de laquelle il a inscrit son nom.
Ce n’est qu’à partir du début de la Renaissance (milieu XVème siècle) que les artistes peuvent être identifiés comme sujets de leur propre œuvre, puisqu’alors les peintres commencent à signer leurs toiles. La signature, d’abord apposée sur le bord inférieur du cadre, va progressivement pénétrer à l’intérieur du tableau.
« C’est lorsque l’image est vraiment susceptible de miracle et non d’illusions que la signature est interdite ; lorsque l’image devient support de magie, l’auteur des tours se doit d’apparaître à la fin de la représentation » (Béatrice Fraenkel La signature, genèse d’un signe, Gallimard, Paris, 1992, p.171.)
L’Homme au turban rouge de Jan Van Eyck (1433) est désigné comme le plus ancien autoportrait de l’histoire de l’art occidental. C’est Van Eyck qui est le premier peintre des Pays Bas à manifester sa paternité artistique par une inscription (« ALC ICH XAN » / « ce que je peux »).
L’année suivante le peintre introduit dans le tableau La chambre des époux Arnolfini (1434), un autoportrait signature, se représentant dans le miroir du fond, surmonté de la mention « Johannes de Eyck fuit hic 1434 ». La signature du tableau étant encore rare à cette époque, le peintre se présente comme témoin (« était là » plutôt que « a fait » : « pinxit » ou « pingebat » plus traditionnels des signatures de peintres.
Si la peinture doit rendre compte du visible, les peintres se pensent alors comme fragments de ce monde visible, l’autoportrait est un fragment doté d’un statut particulier puisqu’à la fois objet de la représentation et sujet de cette représentation. Dans une aventure comparable au « cogito », le peintre s’identifie à son rôle : « je peins donc je suis » et met en abyme la main qui dessine, à la fois productrice du trait et produite par lui.
Il se met en scène avec les attributs de sa fonction (pinceaux, crayons, palette, chevalet etc.) selon les conventions du code culturel. Même si rien ne nous garantit qu’il s’agit plus de lui-même que d’un peintre imaginaire ou d’une allégorie de peintre [voir la série de PICASSO « le peintre et son modèle » : « le moi intérieur, il est forcément dans ma toile puisque c’est moi qui la fais. Je n’ai pas besoin de me tourmenter pour ça…quoi que je fasse, il y sera. Il n’y sera même que trop…Le problème, c’est le reste » (Cité par H. Parmelin, Picasso dit…, p.28). Un peintre qui change tout le temps mais en même temps le même…
Albrecht DÜRER (1471-1528) est un des grands créateurs du genre de l’autoportrait comme représentation distincte de soi, il est considéré dans l´histoire de l´Art, comme un des premiers artistes à faire ses autoportraits sans les placer sur une toile à sujet religieux. Il se dessine dès l’âge de 13 ans en 1484 (« J’ai fait ce portrait d’après moi-même, en me regardant dans un miroir, l’année 1484, quand j’étais encore un enfant») puis il peint quatre autoportraits : en 1493, 1498, en 1500.
Dans l’Autoportrait à la fourrure de 1500, la pose frontale est exceptionnelle pour un portrait profane. Dürer est le premier peintre à se représenter nu (1503) et il n’hésite pas à donner son visage à la figure du Christ. Cette position christique, volonté d’hommage à Dieu certes, mais aussi de se mettre en évidence comme créateur.
LE PARMESAN (1503-1540) se représente dans un miroir convexe en 1524, sa main disproportionnée témoignant du métier et du talent du peintre:
Le plus prolifique des autoportraitistes est bien sûr REMBRANDT qui a consacré une centaine d’œuvres, toiles ou gravures, à son image entre 1627 et 1669. Nous le voyons vieillir au fil du temps, ce corpus constituant une sorte de journal intime du peintre, depuis le jeune homme à l’air timide qui se peint à contre-jour alors qu’il vient d’avoir 20 ans, jusqu’au vieil homme fatigué et ridé de 1669, âgé de 63 ans, quelques semaines avant sa mort. Cette volonté de suspendre le temps en fixant les traces du moment est aussi une volonté réelle ou illusoire de projeter son monde intérieur sur la figuration de son visage.
L’autoportrait est un moyen d’autopromotion mais aussi un fertile terrain d’expérimentation, d’introspection et de quête d’une vérité personnelle, image d’une pensée artistique complexe.
« Il n’est guère d’acte plus impérieux de « création seconde », de défi plus radical lancé à sa propre venue au monde, non voulue, non maîtrisée, que dans la suite d’autoportraits que peint Rembrandt […] La mimesis est une réappropriation » (Georges Steiner Réelles présences, l’art du sens, cité par Pascal Bonafoux, p.36).
L’autoportrait est d’ordre spéculaire, la mimesis est un leurre, leurre qui a pour but de révéler.
« L’autoportrait est métamorphose du peintre, qui devient peinture » (Pascal Bonafoux).
Le regard qui sait qu’il est une conscience a à faire à l’intolérable de la mort. La singularité de ce regard est qu’il peint ce qu’il voit (video) mais aussi ce qu’il voit en lui (cogito), son défi : regarder ce qui ne peut être vu, un infini de la mort sur lequel le temps n’a pas de prise. Ce regard s’adresse à l’autre, au-delà du temps, autre substitué au miroir, regard devenu lui-même miroir où l’autre aura à se reconnaître, dans une troublante mise en abyme : comme le constate Lacan, « Le regard est au dehors. Je suis regardé, c’est-à-dire je suis le tableau » (p.37)
Les peintres les plus prolifiques en autoportraits seront ensuite Van Gogh : Van Gogh s’est représenté 37 fois entre 1886 et 1889, avec toujours un regard qui semble regarder ailleurs. L’obsession du « qui suis-je ? » se déplace dans un seul registre, celui de l’angoisse et Van Gogh savait bien que son identité était menacée.
Picasso qui s’est représenté à toutes les étapes de son œuvre [1899-1907-1972 par exemple].
On peut citer Egon Schiele, Francis Bacon, David Hockney [qui réalise ses premiers autoportraits alors qu’il vient juste d’intégrer l’Ecole d’art de Bradford puis fixe son image par des clichés photographiques au début des années 1970 ; à partir de 1983, il commence chaque journée de travail par un autoportrait et en 2000-2001, entreprend une série de grands autoportraits au fusain].
En ce qui concerne les femmes : Frida Khalo (1907-1954) qui souffrait de poliomyélite depuis l’âge de 6 ans, puis qui subit de multiples interventions chirurgicales à la suite d’un terrible accident de bus (transpercée par une barre de métal, brisée par de nombreuses fractures). Le fait de devoir rester alitée de nombreuses années de sa vie fut pour elle l’élément déclencheur d’une série d’autoportraits, un miroir installé sur un baldaquin au-dessus de son lit lui permettant de se prendre pour modèle, afin de symboliser ses souffrances physiques et psychiques.
Helene Schjerfbeck (1862-1946), finlandaise formée à Paris, fit une quarantaine d’autoportraits en soixante-dix ans, autoportraits où elle traque l’avancée de l’âge, la maladie et l’approche de la mort.
Au XXème siècle, l’autoportrait est l’expression d’un désir de liberté, une tentative antagoniste de se réapproprier son être propre pour maitriser les formes et les significations. Il s’inscrit moins que jamais dans un quelconque projet de ressemblance, c’est une représentation hors de soi, une forme de trace, mais toujours une façon de rendre le sujet présent malgré son absence dans le présent. L’idée que se peindre c’est toujours affirmer sa présence hic et nunc. Cette présence est celle de l’œuvre, comme elle est celle du peintre. L’une est l’autre, si « je est un autre », cet autre c’est l’œuvre.
Au cours de ce XXème siècle on peut noter également que le corps de l’artiste est devenu le corps de l’œuvre. Dans une société occidentale devenue celle de la consommation, ce corps qui n’est plus idéalisé, susceptible d’une transcendance, mais païen et réel, n’est plus que le support voire le matériau même de l’image, voir par exemple les « Self-hybridations » ou les performances de chirurgie esthétique de l’artiste ORLAN.
En fin je voudrais conclure par cette « leçon d’autoportrait » qu’est l’œuvre de Norman Rockwell Triple autoportrait : ce triple autoportrait servit d’illustration pour la couverture du Saturday Evening Post du 13 février 1960, à l’occasion de la parution de son autobiographie dont le magazine publiait les premières pages. L’artiste utilise ici une mise en abyme, qui consiste à incruster dans une image cette image elle-même. Norman Rockwell se représente de dos, en train de se regarder dans un miroir pour peindre son propre portrait. Tout en présentant de façon réaliste le travail du peintre, celui-ci est montré sous trois aspects différents : de dos, dans le reflet du miroir, et sous la forme de l’autoportrait qu’il est en train de réaliser sur la toile. Le désir d’inscription dans l’histoire de l’art se manifeste par les citations des autoportraits de Dürer, Picasso, Rembrandt, et Van Gogh.
La photographie nouveau miroir :
Avec l’invention de la photographie le portrait et l’autoportrait réservés à une élite fortunée lorsqu’ils étaient peints, se démocratisent. La photo permet aux classes moyennes d’accéder au portrait.
Dès sa naissance la photographie fait office de nouveau miroir : « grâce à la photographie, disait NADAR, l’homme devient capable de matérialiser le spectre impalpable qui s’évanouit aussitôt aperçu sans laisser d’ombre au cristal du miroir, un frisson à l’eau du bassin ».
A la photographie est alors assignée la fonction de rendre compte du réel (dont elle décharge les arts picturaux) et d’inventorier le monde. Définie par August Sander en trois mots : « voir, observer, penser », elle va bouleverser à son tour le XIXème siècle artistique et scientifique, en devenant le nouveau medium de la connaissance (une iconographie nouvelle illustrera ainsi les expériences de Charcot à La Salpêtrière ou celles menées par Bertillon sur l’identification judiciaire).
Mais la photographie ne représente pas le monde, elle n’enregistre jamais sans modifier, sans construire ni recréer. « Fausse et vraie à la fois » selon le double régime de sa représentation comme le suggère Roland Barthes, elle est, dit-il, « un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination […] fausse au niveau de la perception, vraie au niveau de temps », située en creux dans cet écart paradoxal. Elle n’est pas seulement un reflet mimétique du monde, elle est aussi une illusion de la même façon que le miroir trompeur.
L’autoportrait photographique a présidé aux tout débuts de cette nouvelle technique et était très courant dans les premiers temps de l’invention et de l’expérimentation de la photographie car il était souvent plus facile pour le photographe de poser lui-même en tant que modèle.
C’est à Robert Cornelius en 1839 (13 ans après la première photographie prise par Nicéphore NIEPCE) que l’on doit le premier portrait et autoportrait connu de l’histoire de la photographie, numérisé aujourd’hui par la bibliothèque du Congrès américaine à partir du daguerréotype original. Chimiste amateur, passionné de photographie. Cornelius avait installé son appareil photographique au fond du magasin familial à Philadelphie. Il a réalisé cette photo en retirant le capuchon de l’objectif et puis en courant dans le champ de l’appareil où il resta assis pendant dix à quinze minutes avant de recouvrir à nouveau l’objectif. Au dos, il écrivit : « la première image de lumière jamais prise, 1839 ». L’ Autoportrait de Robert Cornelius est donc le premier « Selfie ».
Le premier appareil Kodak (1888) permet de prendre une centaine de clichés et devient accessible à tous puis l’apparition du Leica en 1928, émancipe la photographie de la lourdeur de la machinerie optique.
Les précurseurs utilisaient des miroirs pour pouvoir immortaliser leur image. Au début du XXe siècle, les « Brownie » de Kodak notamment furent très utilisés pour réaliser des autoportraits, des « selfies ».
Ainsi la grande duchesse Anastasia Nikolaïevna, adolescente fait son autoportrait en 1914, à l’aide d’un miroir et d’un boitier Brownie, autoportrait qu’elle envoie à un ami.
En 1920 les photographes de la Byron Company à New York font un autoportrait de groupe , 1er « selfie de groupe ».
Au XXème siècle Andy Warhol, Cindy Sherman qui bouscule les codes en se travestissant d’une image à l’autre, Robert Mapplethorpe explorent dans divers jeux de rôles, les reflets multiples de la complexité du psychisme.
De façon plus prosaïque l’invention du photomaton, a mis à la portée du plus grand nombre l’autoportrait photographique, parfois de groupe, avec cette tentative d’en faire un objet de « jeu » et la surprise du résultat…
La dimension temporelle de la photographie est particulière et paradoxale : elle n’a pas de durée déterminée, le temps de prise est infime, de l’ordre de l’instantané, le temps de lecture dépend du spectateur avec une possibilité d’arrêter son regard. Elle est une sorte de butée : elle continue à montrer ce qui a été et qui n’est plus, éternellement au présent mais ce présent est passé depuis le début.
L’autoportrait est le support d’une élaboration inconsciente qui se met en place pour lier l’ensemble des traces sensibles et émotionnelles à chaque nouvelle expérience. Il révèle une part inconnue de soi qui échappe à notre connaissance et à la seule vision spéculaire. Il assure à l’artiste que « ça a été ». Il a à voir « en deçà avec la mort ».
« Je voudrais en somme que mon image, mobile, cahotée entre mille photos changeantes, au gré des situations, des âges, coïncide toujours avec mon « moi » (profond comme on le sait) ; mais c’est le contraire qu’il faut dire : c’est « moi » qui ne coïncide jamais avec mon image ; car c’est l’image qui est lourde, immobile, entêtée (ce pour quoi la société s’y appuie), et c’est « moi » qui suis léger, divisé, dispersé et qui tel un ludion, ne tiens pas en place, tout en m’agitant dans mon bocal : ah, si au moins la Photographie pouvait me donner un corps neutre, anatomique, un corps qui ne signifie rien ! Hélas, je suis condamné par la Photographie, qui croit bien faire, à avoir toujours une mine : mon corps ne trouve jamais son degré zéro, personne ne le lui donne (peut-être seule ma mère ? Car ce n’est pas l’indifférence qui enlève le poids de l’image – rien de tel qu’une photo « objective », du genre « Photomaton », pour faire de vous un individu pénal, guetté par la police -, c’est l’amour, l’amour extrême). » (Roland Barthes La chambre claire, Paris, Gallimard, 1980, pp.26-27).
La photographie a une force de silence et d’immobilité (traduites en anglais en un seul mot : stillness), immobilité et silence qui sont des caractéristiques de la mort, ses symboles populaires. « Si vivante qu’on s’efforce de la concevoir (et cette rage à « faire vivant » ne peut être que la dénégation mythique d’un malaise de mort), la Photo est comme un théâtre primitif, comme un Tableau Vivant, la figuration de la face immobile et fardée sous laquelle nous voyons les morts ». (Roland Barthes La chambre claire, Paris, Gallimard, 1980, p.56).
Le moment où est prise la photographie ne reviendra plus. La personne qui a été photographiée est morte, « morte pour avoir été vue » (Philippe Dubois).
La photo est un miroir dans lequel nous mesurons l’avancée de l’âge, plus fidèle que le vrai miroir qui au contraire nous accompagne à travers le temps et qui change avec nous de sorte que nous ne le voyons pas changer (Cf. Portrait de Dorian Gray).
La photographie porte en elle une allusion à la mort. L’ « instantané » est ce moment de rapt, de franchissement d’un seuil brutal et insaisissable qui soustrait l’objet au monde ordinaire pour le placer dans un autre monde et dans un autre type de temps. La « prise » est immédiate, définitive comme la mort. Christian Metz, auteur de plusieurs ouvrages sur la sémiologie au cinéma, la compare à la constitution du fétiche dans l’inconscient, « fixé une fois pour toutes par un regard d’enfant ».
Le fétiche, « outre qu’il est une mémoire, combine en lui la position de perte (castration symbolique) et l’évitement symbolique de cette perte.
De même, la photo, objet partiel, est promise à un « long voyage immobile » : « avec chaque photo un petit morceau de temps échappe à son destin ordinaire et se trouve protégé contre sa propre perte ».
L’image nous conduit à l’inconscient, elle en montre toujours plus, elle est toujours surexposée.
Son rapport à la réalité est différent de celui qui caractérise le discours. Montrer ce n’est pas dire. L’image produit un « effet de réalité », un « trop » qui renvoie à l’inconscient, un effet de « surréalité » proche de l’ « inquiétante étrangeté ».
Ainsi Freud rapporte dans l’Inquiétante étrangeté [Paris, Gallimard, Collection Idées, p.204.] une anecdote le concernant : « J’étais assis seul dans un compartiment de wagons-lits lorsque, à la suite d’un violent cahot de la marche, la porte qui menait au cabinet de toilette voisin s’ouvrit et un homme d’un certain âge, en robe de chambre et casquette de voyage, entra chez moi. Je supposai qu’il s’était trompé de direction en sortant des cabinets qui se trouvaient entre les deux compartiments et qu’il était entré dans le mien par erreur. Je me précipitai pour le renseigner, mais je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication ». Une image c’est toujours un double.
Le selfie :
A propos de l’autoportrait dans l’art, Pascal Bonafoux s’interrogeait : « Le XXème siècle aura substitué à la conscience de soi qui fut l’obsession de toutes les philosophies et de toutes les religions jusqu’à l’apparition de la psychanalyse, le dérisoire et unique souci social de l’image de soi ? », (p.197).
Avec la technique à portée de main, la photographie pour tous, en un clic, outil idéal de communication pour l’exposition de soi, les adolescents se sont emparés récemment de la technique du selfie dans un flux continu d’images de soi [1000 images par seconde, une quarantaine de milliards par an sur le net]. Il leur est devenu indispensable d’enregistrer tous les instants de leur vie, d’en fixer les moindres détails surtout les plus anodins (quelle tenue j’ai aujourd’hui ? qu’est-ce que je mange ? qu’est-ce que je regarde ?). Il faut arrêter le temps, épingler les souvenirs, avoir la preuve que l’on était bien là à cet instant précis (comme le nain de jardin voyageur dans le film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain…).
Beaucoup d’adultes (de psychanalystes…) ont une réaction très négative à l’égard de ce phénomène de société qu’ils considèrent comme stérile, la prolifération des selfies serait une répétition à l’infini d’une relation spéculaire jamais satisfaite.
Cette pratique ne peut que nous questionner. Qu’est-ce qui se joue là ?
Chaque génération s’est emparée des nouvelles techniques pour faire évoluer à la fois ses capacités d’apprentissage, sa compréhension du monde mais aussi l’organisation de la société, le rapport aux autres et la place de chacun dans cette humanité. Nous sommes avec l’entrée dans l’ère numérique à un tournant de notre civilisation, aux débuts d’une révolution humaine qui crée de nouveaux paradigmes : une modification de notre rapport au temps (tout est immédiat, accessible hic et nunc), à l’espace (les distances sont virtuelles, nous sommes « géolocalisés » en permanence), à l’intelligible qui s’efface devant le sensible et les affects, au langage, l’image éphémère et les émoticônes se substituant aux mots (on dénombre plus de 1200 symboles et ce chiffre est en constante augmentation, un dictionnaire de ce néo langage a été créé : « Emojipedia »).
Ce pouvoir de l’image comme vecteur d’émotions n’est pas nouveau, ce qui l’est revanche c’est cet envahissement des images, cette perméabilité permanente qui accroît le sentiment anxiogène qui caractérise notre société hyperinformée, hyper connectée.
Ce passage d’un monde qui se pense, qui se raconte, à un monde qui se regarde ne peut qu’avoir des effets sur notre vision du moi.
Quelle est donc la fonction du selfie dans la vie psychique des adolescents ? Qu’attendent-ils de cette diffusion massive ? Quelles conséquences peut avoir cette prolifération d’images de soi et leur banalisation tant sur le plan du développement intellectuel et affectif que sur le plan social ?
Entre self-portrait, au service d’une construction identitaire, et ego-portrait, expression d’un narcissisme exacerbé parce qu’en souffrance, miroir réflexif ou miroir vide ? Production répétitive stéréotypée ou expression créatrice ?
Selon Gérard WAJCMAN, auteur de l’Œil absolu, « celui qui photographie sa vie ne veut pas montrer le monde mais se montrer lui-même. Cela revient à dire que je suis ce que je montre, et qu’il y a comme un déficit d’intériorité ». En montrant le corps, « nous réduisons notre moi à son enveloppe charnelle et faisons l’économie de dire quelque chose de nous ».
A l’adolescence, au moment où les métamorphoses du corps inquiètent, au moment où se pose, avec angoisse parfois, la question du choix d’un objet sexuel, c’est bien en effet le corps avec le selfie qui est le vecteur de nouvelles modalités d’identification et de nouveaux rituels face aux questions existentielles : l’identité, le sexe, la mort.
Le stade du miroir :
Le psychanalyste Jacques Lacan définit le « stade du miroir » (dès 1936), comme formateur de la fonction sujet. C’est le moment où l’enfant prend conscience que c’est lui-même qu’il voit dans un miroir, entre 6 et 18 mois. Cette connaissance de soi (et non cette reconnaissance, puisqu’avant de se voir dans un miroir, un enfant n’a pas d’appréhension de son corps comme formant une unité totale fonctionnelle) participe de la mise en place du corps comme unifié (en opposition au corps morcelé préexistant au stade du miroir, et problématique dans les affections schizophréniques), et de la future structuration du moi. L’enfant perçoit dans l’image spéculaire une unité corporelle à laquelle il s’identifie, unité qui, chez l’homme, n’est pas perceptible du fait de la prématurité de la naissance attestée objectivement. La perception par l’enfant de sa propre image constituerait la matrice dans laquelle il pourrait unifier les différentes parties de lui-même de façon à forger son identité. Etre UN annonce le JE qui sera affirmé par le sujet lorsqu’il parlera en son nom propre, à 3 ans.
Cette expérience primordiale fonde le caractère imaginaire du moi et annonce le JE symbolique.
La rencontre du bébé avec son image dans le miroir provoque chez lui une jubilation [Lacan insiste sur « l’assomption triomphante de l’image avec la mimique jubilatoire qui l’accompagne et la complaisance ludique dans le contrôle de l’identification spéculaire »], illusion de maîtriser son corps.
Mais cette fonction ne peut se mettre en place que par la présence de l’autre. Il présuppose une opération symbolique, temps de reconnaissance par l’Autre de l’image spéculaire de soi. C’est l’adulte qui porte le bébé qui entérine du regard et de la voix, ce temps de reconnaissance, cette phase de la constitution de l’être humain. L’enfant reconnait d’abord l’autre dans le miroir, l’adulte, qui lui dit « regarde, c’est toi ! » et qui lui permettra de comprendre « c’est moi ! » ; Le sujet est donc social, il a besoin de l’autre pour se constituer.
D.W.Winnicott (1971) a montré quant à lui que le premier miroir est constitué par les yeux de la mère, le miroir maternel ne renvoyant pas seulement une image, une perception, mais une aperception comprenant tous les affects suscités par cette perception.
A l’adolescence, lors de ce 2ème processus d’individuation avec le développement de l’autonomie et du sentiment d’identité, il semblerait que ce soient les pairs qui assurent à présent cette fonction maternelle réflexive de miroir. Dans notre société qui bouleverse les rapports entre générations, face aux adultes tellement préoccupés par leur propre image et leur jeunesse, faute d’être regardés par leurs parents, les adolescents se regardent les uns les autres.
L’aperception avec les selfies est bien présente puisque les adolescents postent leurs photos dans le but d’obtenir un maximum de « like » ; ce qui compte c’est le nombre de copains qui auront regardé et aimé l’image, c’est l’approbation d’autrui afin de se rassurer physiquement et psychologiquement sur son apparence. Du miroir ouvert à l’infini qu’offre internet, on attend comme la belle-mère de Blanche-Neige qu’il renvoie une vision de soi la plus valorisante possible. Malheureusement cette réaction affective s’exprime en termes binaires « j’aime/je n’aime pas » et les nuances affectives du regard aimant se perdent ; la quantité l’emporte sur la qualité. A multiplier les miroirs, ils risquent de devenir vides : « Si le visage de la mère ne répond pas, le miroir devient alors une chose qu’on peut regarder mais dans laquelle on n’a pas à se regarder » (D.W. Winnicott, p.156. Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant. In Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris, Gallimard, 1971, pp.153-162).
Nous sommes à un moment de la société où le sujet est mis en défaut, où l’être humain est transparent ou réduit à un numéro. Dans une injonction paradoxale de la société, un double langage tel que peuvent les manier les régimes autoritaires, il faudrait s’exhiber pour exister (voir le thème de « l’homme invisible », sujet du roman de H.G. Wells en 1897 et du film de James Whale en 1933, où la visibilité est une valeur absolue).
Dans une société individualiste où les enfants, les adolescents éprouvent plus que jamais un sentiment d’abandon, une solitude (solitude qui est à la fois une souffrance et la tentation du narcissisme primaire, temps heureux où le bébé ne vit que pour ses propres besoins, sans se préoccuper du monde qui l’entoure car il peut compter sur le dévouement sans limites de ses parents), une perte de l’estime de soi (avec dans ce cas des failles du narcissisme secondaire qui s’élabore à partir du stade du miroir et grâce auquel on se forge une image de soi cohérente), exister aux yeux des autres, des amis, de l’entourage, peut devenir une question de vie ou de mort sociale, voire réelle.
La surenchère du selfie serait alors une tentative sans fin pour accrocher un regard qui voit enfin, l’adolescent ne pouvant arriver à introjecter ce moment où il existe en étant regardé, signe de l’échec d’un accès au stade du miroir dont Lacan dit qu’il faut le comprendre comme « une identification au sens plein du terme : à savoir la transformation produite chez le sujet quand il assume une image. » (J. Lacan, p.90. Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience analytique. In : Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, pp.93-100).
Comment ne pas se perdre dans cette fragmentation des miroirs ?
On peut penser au cas extrême rapporté par Françoise Dolto (L’image inconsciente du corps. Paris, Le Seuil, 1984, p.148) d’une petite fille de deux ans et demi, laissée de longs jours seule avec une nurse dont elle ne parlait pas la langue, dans une chambre d’hôtel décorée de nombreux miroirs, lors d’un voyage à Paris de sa famille américaine. L’enfant éparpillée, le corps fragmenté par tous ces miroirs, envahie d’une surenchère de pulsions scopiques sans un parent proche pour donner du sens par la parole, est devenue schizophrène. La stupeur du double dans le miroir n’avait pas pu être dépassée par la parole d’un tiers.
Nous avons vu le rôle de l’autre dans le « stade du miroir » de Lacan et chez Winnicott. En s’en inspirant, René Roussillon développe le modèle de la réflexivité : si le bébé est regardé par sa mère, il regarde sa mère dans un premier échange, source de plaisir partagé.
Le selfie appelle cette fonction de « double » au moment où se réactive pour l’adolescent ce besoin de reconnaissance en miroir. Devant ce moi dont on sait depuis Freud qu’il « n’est plus le maître en sa propre demeure », qui échappe, soumis aux pulsions, devant la difficulté à définir une identité que l’inconscient vient contredire, la quête identitaire incessante, le moi en questionnement permanent sont l’expression du doute de soi.
Le selfie s’inscrit dans une recherche d’adhésion au groupe, il répond à une imitation d’autrui, reprenant gestes et attitudes, notamment celles de « célébrités »dans une sorte de course à la ressemblance. Il obéit à des stéréotypes, à des modes rapidement changeantes (on a vu les « duck-face, bouche en bec de canard, le « fingermouthing », un doigt sur la bouche, la « pose Bambi », le selfie « rainbow», arc en ciel, ou plus récemment le« bathleisure », nouer sa serviette de bain sur la tête…). Etre original est difficile !
Le selfie se décline en différentes variantes selon la posture adoptée, selfie individuel ou de groupe, avec une célébrité, devant un monument etc. parfois en situation de danger (au bord d’une falaise, sur un train etc., le selfie fait des morts !). Le selfie participe bien-sûr au déplacement de la frontière entre vie publique et vie privée, avec les selfies « after-sex ou after-funeral » par exemple, il participe à cette « extimité » qui prend le pas sur l’intime, mais dans l’idée de faire valider par d’autres internautes certains éléments intimes d’un monde intérieur dont la valeur est incertaine.
Le miroir peut être violent et expose l’adolescent à des réactions négatives voire destructrices. L’adolescent peut alors se trouver en danger. Des images intimes par exemple peuvent être diffusées sans aucune limites et participer au harcèlement voire à l’anéantissement d’un sujet. La représentation de soi qui n’est pas sans danger, garde une trace d’une dimension transgressive qui peut rappeler les luttes autour de l’autorisation ou de l’interdiction de la représentation humaine. Le clivage peut être dangereux, entre une image projetée répondant aux exigences du paraître et un moi réel, marqué par des échecs, des blessures et qui tire vers un désir de se replier sur soi voire de disparaître. Ce clivage peut devenir pervers, moyen d’accéder à la jouissance.
La problématique n’est plus seulement une problématique d’image, mais d’image numérique créée, traitée et stockée sous forme binaire. « Le numérique, c’est le bouquet puisqu’on n’a même plus affaire à des signifiants, mais à des nombres », remarque Charles Melman (L’Homme sans gravité, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2005, p.117).
On s’expose mais en fait on se vend, comme un produit. On est soi-même son propre produit (Notion de « personal branding » née de la rencontre entre les techniques commerciales et l’espace numérique). On est le « pygmalion de soi » (Philippe Gutton). L’autre prend (« j’aime ») ou jette (« je n’aime pas ») dans un violent rapport de force qui rappelle le « jugement d’attribution » chez Freud : le jugement d’attribution consiste à penser « cette chose est bonne, à garder en soi ou cette chose est mauvaise, à rejeter, à cracher », issu du « moi-plaisir originel » qui introjecte le bon et expulse le mauvais. L’inclusion dans le Moi constituant le fondement de l’affirmation, gouvernée par Eros, pulsion qui vise à l’union, l’expulsion et son successeur, la négation, relevant de la pulsion de destruction.
L’addiction à l’autre [comme cette idée directement issue des réseaux sociaux, de définir son « statut », « en couple » ou « célibataire », et ce dès le plus jeune âge, être « en couple » semblant plus important qu’être amoureux…], laisse penser que ce que Winnicott appelle la « capacité d’être seul », pour lui « synonyme de maturité affective », ne s’est pas mise en place ; cette capacité d’être seul qui « repose sur l’existence, dans la réalité psychique de l’individu, d’un bon objet » (La capacité d’être seul in De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot, 1969, p.328). « La maturité et la capacité d’être seul impliquent que l’individu a eu la chance, grâce à des soins maternels suffisamment bons (good enough), d’édifier sa confiance en un environnement favorable. Il y est parvenu par la répétition de gratifications instinctuelles satisfaisantes » (p.328).
« Le fondement de la capacité d’être seul est l’expérience vécue d’être seul en présence de quelqu’un » (p.333) ; « graduellement, l’environnement qui sert de support au moi est introjecté et sert à l’édification de la personnalité de l’individu, si bien que se forme une capacité d’être vraiment seul » (p.373).
Et « c’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle » (pp.330-331).
Cette addiction adhésive à l’autre ne peut donc que concourir à la prévalence des failles narcissiques dont souffrent de plus en plus nos adolescents. Ainsi sur les lignes téléphoniques de Fil Santé Jeunes, service d’écoute anonyme, les questions des adolescents portent désormais autant sur l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes que sur la sexualité.
La nouvelle vision du monde réinterroge le narcissisme.
Le mythe de Narcisse est intéressant à relire à l’aune de cette crise de l’image de soi et du questionnement identitaire. Narcisse repousse l’amour de la nymphe Echo qui ne pouvait se servir de sa voix que pour répéter les paroles de quelqu’un d’autre. Poussé par la soif, il surprend son reflet dans l’eau d’une source, en tombe amoureux et se laisse mourir dans la contemplation de son image.
Narcisse est privé de dialogue, l’amour entre Echo et lui est impossible du fait de l’absence d’échange langagier entre eux. Narcisse et Echo sont condamnés à ne pas s’entendre, à ne pas se rencontrer. La rencontre « réelle » comme rencontre de la différence et non plus d’un double, d’un clone, devient difficile lorsque la rencontre avec l’autre est vécue sur le mode de l’éphémère, du non-engagement, du comblement d’un vide intérieur, de la réassurance narcissique.
Le moi, aliéné à son image, peine à s’en détacher pour aller à la rencontre de l’autre et du désir de l’autre. Adresser un selfie c’est alors se servir de l’autre comme une fin, à la recherche d’un désir narcissique à satisfaire.
Pour Françoise Dolto, il y a un 2ème temps, pour l’enfant, de la découverte de son image spéculaire, vers 3 ans. L’écart entre l’apparence de lui-même, ce reflet que le miroir lui renvoie, et ce qu’il croyait être lui, entraîne une désillusion traumatique, une castration symbolique. C’est en réaction à cette deuxième découverte de l’image spéculaire de soi, décevante cette fois, que l’enfant oublie les images du corps qui se sont construites depuis les premières impressions inscrites dans le psychisme, pour apprécier un paraître plus flatteur. Il privilégie l’apparence, ce qu’il donne à voir (un corps-vu), au détriment de ses sensations internes (un corps-vécu), reléguées dans l’inconscient.
Le miroir social, miroir de vanité, devient avec le selfie miroir existentiel. Avec le désir de se montrer qui se démultiplie, le flux d’images en réseau révolutionne notre rapport au monde, au temps, à l’espace. Le selfie accompagne le monde plus qu’il ne le représente. S’inscrivant à la fois dans l’instantané et le partage, il n’est pas fait pour durer mais pour attester, se représenter en situation, critère absolu de vérité. Il rend visible, en temps réel les affects, les sensations, les émotions, dans un flux virtuel continu et sans limites, dans une recherche de plaisir immédiat et jamais satisfait, sur le mode de la jouissance.
Mais il touche aussi à l’art en bousculant ses codes. On accède à son image par le toucher plus que par la pensée, de façon tactile, du bout du doigt, le moi virtuel est un moi digital ; se prendre en photo c’est jouer avec son image, au sens littéral, comme un enfant qui découvre le monde par le toucher. Les selfies sont mis en scène, ils sont pour la plupart retouchés. Véritable révolution culturelle, chacun peut re-créer la banalité de son quotidien sans technique ni connaissances, traversant le miroir pour se créer un kaléidoscope de doubles. Comme toute chose, l’objet-écran porte en lui son ambivalence, objet aliénant, réduisant le sujet à une image mais aussi lui donnant la capacité de se transformer grâce à la création. Accepter la frustration de la non-satisfaction et transformer cette frustration en potentialité de s’inventer en permanence, d’inventer son désir.
Selon Winnicott, « c’est en jouant que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif. C’est seulement en étant créatif que l’individu découvre le soi » (Jouer. L’activité créative et la quête de soi. In Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p.76).
« On est fait de mille autres. L’illusion c’est le moi qui prétend être un » écrit J.B. Pontalis.
Si l’identité est toujours une illusion, il reste néanmoins nécessaire de se forger sa propre identité, sans subir celle que les autres vous imposent.
S’il y a une constante à travers l’histoire de la peinture et de la photographie, c’est la pratique du portrait et de l’autoportrait. La représentation de soi et la diffusion de sa propre image s’inscrivent dans notre rapport au monde et la pratique du selfie est l’aboutissement moderne de la préoccupation permanente de l’homme de mettre en scène sa propre image.
A partir du tableau de Vélasquez Les Ménines, Simone Koff-Sausse (2003) fait l’hypothèse que « l’autoportrait reproduit la première rencontre avec le regard maternel et que les peintres recherchent sans cesse à revivre et à nous faire revivre cette expérience inaugurale ». Peut-on en inférer que c’est cela que l’adolescent recherche ? En tout cas produire une image de soi pose toujours la question « qui suis-je ? ».
A travers l’image visuelle de notre perception, nos affects s’inscrivent et nous reviennent transformés. Le support de l’image constitue une forme de symbolisation permettant de s’approprier nos images intérieures et nos émotions en même temps qu’un fragment du monde visible, une introjection au sens psychanalytique. Toutes ces opérations de capture et de coupure d’images symbolisant toujours la première séparation avec la mère et réitérant à chaque fois la question « comment se séparer sans se perdre soi-même ? ».
Si dans notre société dépressive et angoissante on ne peut que constater une accélération, un emballement, de cette quête inquiète d’une conscience individuelle à laquelle le temps qui flétrit et tue, est intolérable (Bonafoux p.41) et de la nécessité pour l’être humain de lui tenir tête, on peut voir dans l’autoportrait un des moyens qu’il se donne. Sa disparition serait la disparition de l’homme même.
Je pense à une jeune fille vue récemment qui portait un tee-shirt avec l’inscription «believe in your selfie », c’est sans doute de ça dont il s’agit, de croire à son image, celle qui nous échappe, d’en accepter les différentes facettes, sa mouvance et ses capacités de transformation, de solliciter tous les sens et de renouer le dialogue avec l’autre, sans que cet autre soit le seul garant de l’idée que l’on se fait de soi, en s’aimant dans le regard de l’autre ; de faire fusionner l’image visible de notre corps dans le miroir, dans la photo, et l’image mentale.
Selon Winnicott, « la créativité est inhérente au fait de vivre » (La créativité et ses origines. In Jeu et réalité, Pais, Gallimard, 1975, p.95). Elle est, écrit-il, « directement reliée à la quantité et à la qualité de l’apport offert par l’environnement lors des premières phases de l’expérience de vie que connait tout bébé » (p.100). Le mode créatif de perception « donne à l’individu, dit-il, le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue » et il s’oppose à la « relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter » (p.91). Le sentiment de soi c’est au fond le désir de vivre.
Se dégager donc des tyrannies qui s’exercent sur soi en développant toutes ses ressources personnelles, en se donnant la liberté de ses propres sentiments, de ses goûts, de sa parole, de ses talents et surtout de sa pensée.
L’identité se construit en effet de façon narrative, au sens de Paul Ricœur, identité non figée [« Ne me demandez pas qui je suis, ne me dites pas de rester le même. C’est une morale d’État Civil, elle régit nos papiers » écrit Michel Foucault], identité négociée et renégociée en permanence à partir de nos relations avec les autres, identité façonnée par notre histoire de vie, ne cessant de se faire et de se défaire. C’est le parcours de toute une vie.
LE LAIT DE LA TENDRESSE HUMAINE
Dominique CABRERA
2001
Film franco-belge réalisé par Dominique CABRERA, sorti en salle le 19 septembre 2001.
Dominique CABRERA :
Dominique Cabrera est née le 21 décembre 1957, en Algérie, à Relizane, ville d’Oranie, dans une famille pied-noir d’origine espagnole, rapatriée en France en 1962. Son père tenait un magasin de photos.
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