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Rêver

22 Fév

Ces dernières semaines, durant les événements mortifères de janvier, me revenait en tête la célèbre anaphore du discours de Martin Luther King « Je fais un rêve »/ « I have a dream », ce discours sur les marches du Lincoln Mémorial de Washington le 28 août 1963 pendant la « Marche de la liberté », discours point d’orgue du Mouvement des droits civiques, considéré comme l’un des plus marquants du XXème siècle, moment singulier et message d’espoir au-delà des frontières américaines [et accessoirement matériel pédagogique de mes professeurs d’anglais soixante-huitards et laïques, génération qui faisait des rêves et appelait l’imagination au pouvoir].

Au même moment, j’entendais des collègues psychanalystes de longue expérience, remarquer pour s’en plaindre que leurs patients rêvaient beaucoup moins qu’avant. On peut également noter que les enfants que nous recevons ne dessine plus beaucoup, tout accaparés qu’ils sont et ce dès le plus jeune âge par les images de leurs tablettes numériques et jeux vidéo.

Qu’en est-il en effet de la place, de l’espace (« l’espace de cerveau disponible »), de l’existence de cette vie psychique dont témoigne la psychanalyse et tout aspirant psychanalyste ? Cette vie psychique confrontée aux tendances désorganisatrices internes ou externes, confrontée parfois à un effroi médusant dans notre monde occidental pourtant relativement protégé de la violence, confrontée à l’acte, au difficile à élaborer, au détriment de la parole et surtout d’une parole intime.

Espérer être psychanalyste, c’est témoigner de la notion d’inconscient dans sa dimension heuristique vis-à-vis des différentes productions psychiques, des symptômes, de son effet thérapeutique au-delà de la simple catharsis des associations libres. C’est s’inscrire contre l’appauvrissement du psychisme par la pensée unique, par l’exclusion, comme par les méthodes qui dénient la place et la valeur de la vie psychique. C’est cultiver la capacité à s’étonner, à s’interroger, à se laisser toucher par la diversité des mondes et des modes de pensées.

La psychanalyse, les psychanalystes, n’ont guère de parole publique certes, mais ils ont pourtant beaucoup à dire des souffrances psychiques, des angoisses, du mal être et de plus en plus aussi des carences affectives, des séquelles traumatiques, des défauts de mentalisation, de tout ce qui fait le lit de gravissimes problèmes sociétaux.

Réhabilitons le rêve, la rêverie, alors même que l’ « ennui » devient un symptôme (les enfants s’ennuient à l’école, nous dit-on, parfois dès la Maternelle !). Rappelons que c’est cet « ennui » même, ce manque, qui permet à la pensée et à la créativité de se développer : un vide possible et supportable qui ne soit pas objet de haine [étymologiquement « ennuyer » vient de « in odium esse » soit « être objet de haine »] une « vacance » dans tous les sens du mot, une suspension de l’activité, un vide [« vacare » = être vide], mais aussi synonyme de liberté, liberté de penser, d’évasion, d’imagination, de voyage géographique ou intérieur.

Continuons donc à reconnaître en nos rêves, en nos rêveries, l’immense champ des possibles de notre intelligence humaine et opposer aux forces de destructivité, la réflexion et la création qui nous rassemblent.

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AUGUSTINE d’Alice WINOCOUR

8 Nov

Sortie du film d’Alice WINOCOUR: AUGUSTINE.

Une idée pour notre groupe « Cinéma et Psychanalyse » ?

A Paris, en 1885, le professeur CHARCOT et la mise en scène de l’hystérie à la Salpêtrière.

Critique de Pierre MURAT (Télérama):

SYNOPSIS

Paris, hiver 1885. A l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, le professeur Charcot étudie une maladie mystérieuse : l’hystérie. Augustine, 19 ans, devient son cobaye favori, la vedette de ses démonstrations d’hypnose. D’objet d’étude, elle deviendra peu à peu objet de désir.

LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 07/11/2012

On aime un peu

C’est la reconstitution d’un monde de femmes prisonnières. De leur corps. De leurs sentiments. De leurs pulsions. Dans la société hyper rigide de cette France du xixe siècle finissant, en des temps où la psychanalyse balbutie encore, on qualifie d’« hystériques » — autant dire de monstres — de pauvres victimes qui, aux yeux des braves gens, semblent possédées du démon. Dans son laboratoire, à l’écart de la médecine officielle, le professeur Charcot tente, par l’hypnose, de les guérir. Parmi ses patientes, une jeune fille, par les symptômes qu’elle éprouve, devient en quelque sorte sa malade favorite.

Augustine est le premier film le plus maîtrisé que l’on ait vu depuis longtemps. Chaque plan est cadré avec une précision méticuleuse, chaque décor, chaque costume sont choisis avec un soin maniaque. Tout est calculé. Presque trop. Même si elle voulait faire ressentir, à chaque instant, le lent étouffement, l’asphyxie permanente des personnages, on eût aimé, tout de même, que la réalisatrice laissât deviner dans sa mise en scène — de temps à autre, au moins ! — un petit souffle de liberté. Or, non…

A la vision des scènes à la Salpêtrière — défilé de femmes échevelées aux yeux fous —, on sent poindre un autre piège : le naturalisme. Mais, pour le coup, Alice Winocour y échappe très vite. Dès son premier court métrage, l’étrange Kitchen, sélectionné au festival de Cannes, on sentait son goût pour le fantastique. Il se déploie ici super­bement : la maison du professeur Charcot est une forteresse, sortie d’un film expressionniste. Les dîners entre le médecin (Vincent Lindon, impeccable, comme d’habitude) et son épouse (Chiara Mastroianni, impressionnante en bourgeoise livide) ressemblent à des réunions de vampires exsangues. Et les séances d’hypnose de Charcot sur Augustine deviennent, grâce à une mise en scène inspirée, une suite de rituels. Un spectacle, bien sûr, puisque les dignes confrères de Charcot y viennent comme au théâtre et applaudissent à la fin. Des cérémonies violentes, aussi, dignes de L’Exorciste, de William Friedkin. Et surtout des corps à corps à l’ambiguïté secrète : très vite amoureuse de son médecin, Augustine finit par simuler devant leur « public » des symptômes qu’elle n’éprouve plus.

Cette jeune femme, dont Alice Winocour fait une féministe avant la lettre — elle devient « maître » de son corps et de ses sentiments —, est interprétée par une comédienne-chanteuse, déjà vue et appréciée dans A l’origine, de Xavier Giannoli. Soko est la lumière du film. Elle est naturelle et vraie. Audacieuse, imprudente, elle ose tout ce que sa réalisatrice lui demande : on sent, entre elles, une entente. Mieux : une osmose. C’est cette complicité qui, dans ce film à l’esthétisme glacé, émeut et séduit.— Pierre Murat

Entretien avec Alice WINOCOUR , réalisatrice d’AUGUSTINE:

http://www.telerama.fr/cinema/a-sent-la-releve-alice-winocour-realisatrice-d-augustine,89120.php