Conférence Institut RACHI

22 Oct

Conférence du mercredi 4 Avril 2012

à l’Institut RACHI de Troyes

FREUD, LE TOURNANT DES ANNÉES 20 :

AU-DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR

 

Lors de la dernière conférence, vous avez pu entrevoir les principales étapes de la naissance de la psychanalyse : le nouveau concept d’hystérie élaboré par Freud, avec la théorie de la séduction et l’importance du facteur sexuel dans l’étiologie des névroses, l’évolution de la technique thérapeutique : abandon de la suggestion  au profit de  l’élaboration de la notion de  transfert et  passage  de la méthode cathartique de Breuer à la libre association avec notamment la méthode d’interprétation des rêves, le rêve étant considéré par Freud comme l’accomplissement d’un désir inconscient

Nous allons  ce soir faire un immense saut, que j’espère vous rendre le moins périlleux possible, dans le cheminement théorique de Freud, dans la chronologie des recherches et élaborations conceptuelles qui fondent la psychanalyse, recherches que Freud poursuit au travers de sa pratique.  Saut donc au-dessus d’une grande part de l’élaboration de la métapsychologie, « au-delà de la psychologie », terme inventé par Freud pour distinguer ses modèles conceptuels de la psychologie classique (étude de la vie mentale, des sensations et perceptions par l’observation clinique et l’analyse expérimentale). C’est une psychologie dans sa dimension la plus théorique. Elle élabore un ensemble de modèles conceptuels plus ou moins étayés sur l’expérience tels que la fiction d’un appareil psychique qui serait divisé en instances, la théorie des pulsions, le processus de refoulement etc.

Nous allons en effet aborder ce qu’il est convenu d’appeler le « grand tournant » des années 20, remaniement théorique fondamental, tournant décisif dans la pensée de Freud, inauguré par un texte majeur : AU DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR, rédigé entre mars et mai 1919 et publié en 1920. Il s’agit d’un texte théorique, à caractère spéculatif, difficile même pour les analystes. Freud disait lui-même à propos de ses travaux des années 20 : « dans ces travaux et en particulier dans Au delà du principe de plaisir, j’ai laissé libre cours à ce goût de la spéculation que j’avais si longtemps réprimé ».

 

A partir de ce texte, complété des deux suivants (« Psychologie des masses et analyse du moi » paru en 1921 et « le moi et le ça » paru en 1923) s’effectue le passage de la première topique (de « topos » « lieu » en Grec, terme utilisé par Freud pour définir l’appareil psychique, première topique avec ses trois instances : inconscient/ préconscient/conscient et les censures entre ces instances) à la seconde topique (Freud substitue aux trois instances de la première topique, celles du ça, du moi et du surmoi) nouvelle conception de l’appareil psychique.

Pour Freud, les modèles théoriques de  l’approche métapsychologique vont se définir par la prise en compte de  trois dimensions simultanées, de trois points de vue : une dimension topique (notion de lieux de l’appareil psychique), une dimension dynamique (la notion de forces psychiques et de conflit de ces forces au sein du psychisme)  et une dimension économique (les processus psychiques consistant en une circulation et une répartition d’énergie pulsionnelle quantifiable, susceptible d’augmenter ou de diminuer).

Freud introduit dans ce texte une nouvelle dualité pulsion de vie/pulsion de mort, bascule fondamentale de sa théorie des pulsions.

Lorsque Au-delà du principe de plaisir paraît, nous sommes en 1920, juste après la guerre de 14-18 et l’effondrement de l’empire austro-hongrois : 1er conflit à l’échelle mondiale, la « der des ders » où ont pris part plus de 60 millions de soldats (9 millions de morts, soit une moyenne de 6000 morts par jour, 20 millions de blessés, 8 millions d’invalides dont les « gueules cassées », nom donné aux mutilés de guerre qui survivent grâce aux progrès de la médecine malgré des séquelles physiques très graves, ce qui est un phénomène nouveau). Après la révolution russe de 1917 et l’exécution du tsar Nicolas II et de toute la famille impériale en 1918. Après l’épidémie de grippe espagnole de 1918 , 1ère pandémie de l’ère moderne, la plus mortelle de l’histoire : un milliard de malades,  30 millions de morts selon l’Institut Pasteur et jusqu’à 100 millions selon de récentes réévaluations incluant les pays asiatiques, africains et sud-américains. Les décès sont essentiellement de jeunes adultes (Guillaume Apollinaire, Egon Schiele).

Pour Freud lui-même, c’est une période de deuil : sa fille Sophie est emportée en quelques jours par l’épidémie de grippe, plusieurs de ses proches disparaissent dont Viktor Tausk qui met fin à ses jours et l’un des plus proches amis de Freud : Anton Von Freund. Mais Freud se défendra des tentatives de psychanalyse appliquée de ceux  qui tenteront de mettre en  lien ses remaniements théoriques avec ces pertes affectives.  Il écrit au psychanalyste polonais Max Eitingon le 18 juillet 1920 : « l’Au-delà est enfin terminé. Vous pouvez confirmer qu’il était à moitié achevé à l’époque où Sophie vivait et était florissante ». Par ailleurs il reconnaît dans le texte même, s’être inspiré des thèses de  Sabina Spielrein sur la pulsion de destruction (thèses publiées en 1912 sous le titre « La destruction comme cause du devenir »).

Nous allons donc avec ce texte suivre la pensée de Freud « pas à pas ».

La théorie psychanalytique, nous dit Freud en introduction, admet que  le fonctionnement psychique est régi par le principe de plaisir. L’activité psychique a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer le plaisir. D’un point de vue économique, le principe de plaisir tend à faire décroître les tensions désagréables ou pénibles : le déplaisir correspond à une élévation de la quantité d’excitation présente dans la vie psychique et le plaisir correspond à une diminution de cette quantité d’excitation. L’appareil psychique cherche donc à maintenir aussi bas que possible ou en tout cas aussi constante que possible, la quantité d’excitation présente en lui,  en cela le principe de plaisir découle du principe de constance (principe énoncé par Fechner)

Mais Freud constate que la clinique vient interroger  cette affirmation  et que certaines circonstances empêchent ou limitent la domination du principe de plaisir.

La première limite à la domination du principe de plaisir a été énoncée dans l’article de 1911 « Formulation sur les deux principes du cours des événements psychiques », c’est le deuxième principe régissant le fonctionnement mental, selon Freud, le principe de réalité :

Le principe de réalité vient réguler le fonctionnement psychique, il ajourne la satisfaction immédiate en fonction des impératifs extérieurs. « Sous l’influence des pulsions d’auto-conservation du moi, le principe de plaisir est relayé par le principe de réalité » écrit Freud, l’intention d’obtenir du plaisir n’est pas abandonnée mais est ajournée (exemple de la faim, le bébé qui a faim, pleure, il recherche une perception identique à l’image de l’objet qui a permis la satisfaction, il fantasme sur le sein nourricier, il fait comme si le sein était réel, il hallucine le sein, on parle d’une « hallucination primitive » mais bientôt, l’hallucination ne suffit plus, le bébé doit tenir compte de la réalité, du manque. C’est l’ « épreuve de réalité »  qui va alors initier les premiers rudiments de pensée et remplacer le processus primaire incapable de combler le désir par le processus secondaire, la pensée).

Les pulsions d’auto-conservation ( les besoins liés aux fonctions corporelles nécessaires à la conservation de la vie de l’individu dont le prototype est la faim )  sont opposées aux pulsions sexuelles  dans le cadre de la première théorie des pulsions. Si les pulsions du moi, ne pouvant se satisfaire que d’un objet réel, effectuent très vite le passage du principe de plaisir au principe de réalité, les pulsions sexuelles quant à elles peuvent se satisfaire sur un mode fantasmatique et restent plus longtemps sous la domination du principe de plaisir.

Petit rappel préalable autour de la notion de « pulsion » (terme introduit par Freud dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle » publié  en 1905) : Freud choisit le terme allemand « trieb », ce n’est donc pas un instinct (le terme « instinkt » existe en Allemand), les instincts qualifiant le règne animal. Pour lui, la pulsion est un processus dynamique, un processus inconscient, inconnaissable en lui-même, qui va susciter une conduite, concept limite entre le psychique et le somatique, liée à la notion d’un  « représentant », représentant  psychique (sorte de délégation) des excitations issues du corps et qui parviennent au psychisme. Il donne à la pulsion quatre caractéristiques : la « poussée », la charge énergétique,  le facteur de motricité  qui est l’essence de la pulsion et la situe comme moteur de l’activité psychique ; le « but » c’est à dire la satisfaction, la suppression de l’excitation à l’origine de la pulsion ; l’ « objet » de la pulsion c’est à dire le moyen pour la pulsion d’atteindre son but ; et enfin la « source » de la pulsion c’est à dire le processus somatique localisé dans une partie du corps ou dans un organe et dont l’excitation est représentée dans le psychisme par la pulsion.

La deuxième limitation est connue : c’est le refoulement des pulsions, mécanisme de défense, compromis entre la satisfaction et sa condamnation. Le refoulement est à l’œuvre lorsque la satisfaction d’une pulsion qui serait susceptible de procurer du plaisir, risque de procurer du déplaisir à l’égard d’autres exigences dans un conflit interne au psychisme, le conflit névrotique. « Tout déplaisir névrotique est de cette sorte, écrit Freud : un plaisir qui ne peut être éprouvé comme tel ».

Mais jusqu’ici, il ne s’agit que de pulsions ou de conflits internes.

D’autres situations, les situations traumatiques, viennent déborder le principe de plaisir.

L’étude des réactions psychiques à un danger extérieur, écrit Freud, va nous apporter un nouveau matériel. Il va donc décrire deux situations où c’est la répétition qui va tenter de maîtriser une expérience douloureuse.

Il faut rappeler que Freud a été confronté à ce que l’on appelait alors les « névroses de guerre » ( nous dirions à présent syndrome de stress post-traumatique) avec le retour de l’événement traumatique sous forme de cauchemars le plus souvent.

Freud a participé au Vème congrès international de psychanalyse à Budapest en septembre 1918 consacré à ces « névroses de guerre », et a écrit l’introduction des actes du congrès  (article sous le titre « Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre » publié en 1919) où il constate que la névrose ne provient pas ici d’un conflit entre le moi et les pulsions sexuelles refoulées mais, écrit Freud, « le moi de l’homme se défend contre un danger qui le menace de l’extérieur(… ) Dans les névroses de transfert en temps de paix, le moi voit dans sa libido elle-même l’ennemi, dont les revendications lui paraissent menaçantes. Dans les deux cas le moi a peur d’être endommagé : ici par la libido, là par les violences extérieures » (p.247).

Le soldat traumatisé est surtout en proie à des rêves, des cauchemars, répétitifs. Dans un premier temps Freud rapproche cette fixation psychique au traumatisme des réminiscences dont souffrent les hystériques. Mais le fait que ces  rêves reproduisent de façon répétée la situation traumatique est en contradiction avec la théorie selon laquelle le rêve est l’accomplissement d’un désir : « la fonction du rêve est ébranlée et détournée de ses fins » écrit-il.

La deuxième situation où l’on peut observer un phénomène de répétition devant un danger extérieur, est celle du jeu des enfants.

Freud rapporte l’observation de son petit-fils Ernstl (le fils de Sophie, qui deviendra lui-même psychanalyste), âgé de 18 mois. Celui-ci a inventé un jeu lors des absences de sa mère, absences au cours desquelles, dit Freud, il ne pleurait jamais bien qu’il fut très attaché à sa mère (mère qui l’a allaité et élevé sans aide extérieure, dit-il) : l’enfant s’amuse à jeter loin de lui tous les  petits objets à sa portée, en même temps il prononce le son  « o o o  o » fort et prolongé (pour « fort »= parti). Un jour Freud le voit lancer de façon répétitive et faire disparaître derrière les rideaux de son lit, une bobine en bois attachée à une ficelle, en l’accompagnant de ce son « o o o  o » puis tirer la ficelle pour faire réapparaître la bobine en disant joyeusement « da » (= voilà). Le jeu comporte donc deux actes : disparition et retour, le deuxième acte procurant le plus grand plaisir à l’enfant.

Avec ce jeu répétitif, l’enfant, écrit Freud, « se dédommageait » du départ et de l’absence de sa mère en reproduisant avec ce qu’il avait sous la main, la scène de disparition et de réapparition avec deux bénéfices distincts :

-d’une part l’enfant passif devant le départ de sa mère qu’il subit,  assume un rôle actif en le reproduisant sous forme de jeu malgré son caractère désagréable ;

-d’autre part l’enfant se venge de sa mère partie, en rejetant loin de lui l’objet qui la symbolise.

L’enfant parvient à renverser la situation de façon symbolique (passif/actif, satisfaction d’une pulsion de maîtrise et de vengeance).

« L’enfant, écrit Freud, ne pourrait répéter dans son jeu une impression désagréable que parce qu’un gain de plaisir d’une autre sorte, mais direct, est lié à cette répétition ».

Freud examine ensuite le destin de la répétition dans le transfert en situation analytique. Il rappelle l’évolution de la technique analytique, son but initial d’interprétation, de mettre au jour ce qui était caché dans l’inconscient du malade et les difficultés rencontrées pour que le sujet abandonne ses résistances. Mais la remémoration ne suffit pas et l’analysé se voit obligé de reproduire dans une « compulsion de répétition », des éléments refoulés du passé infantile, des situations douloureuses, dans l’ici et maintenant du transfert.

Freud inaugure ici le remaniement topique en abandonnant l’opposition conscient/inconscient pour introduire la confrontation entre le moi ( les résistances inconscientes de l’analysant se situant dans une partie inconsciente du moi), et le refoulé totalement inconscient et menaçant pour le moi, la compulsion de répétition s’inscrivant du côté du refoulé.

[Pour rappel : dans la première topique le moi est le siège de la conscience. Le moi change donc ici de statut, il devient en grande partie inconscient.  Dans la 2ème topique le moi est donc plus vaste que le système préconscient/conscient].

La compulsion de répétition n’était pas en contradiction avec le principe de plaisir dans le jeu d’enfant puisque la prime de plaisir était la plus forte, mais le retour des situations déplaisantes ne comporte pas toujours de plaisir comme le montre l’expérience du transfert ainsi que l’exemple de personnes, écrit Freud, « qui donnent l’impression d’un destin qui les poursuit, d’une orientation démoniaque de leur existence » (p.66)(= névrose de destinée). Exemples p.67/68.

Il y aurait donc une compulsion de répétition qui se placerait « au-dessus du principe de plaisir » (p.69) et c’est donc à cette compulsion de répétition que l’on pourrait rattacher les cauchemars répétitifs.

La suite du texte nous prévient Freud, est « spéculation » avec la « curiosité de voir où cela mènera », libre à nous de le suivre ou pas (p.71).  Il émet des hypothèses, les discute, reconnaît sa propre perplexité.

Freud propose ici un rappel de la fonction de pare-excitation destiné à protéger le psychisme des effractions ; les effractions dites « traumatiques » étant des excitations suffisamment fortes pour rompre la barrière que constitue ce moyen de protection, ce filtre.

C’est le principe de plaisir, dit-il, qui sera le premier mis hors d’action.

La névrose traumatique est la conséquence d’une vaste rupture de la barrière de défense.

Il ne resta alors à l’organisme qu’une issue : s’efforcer de « maîtriser l’ excitation, lier psychiquement les sommes d’excitation qui ont pénétré par effraction pour les amener ensuite à la liquidation » ( p.82).

L’énergie psychique se mobilise en un « contre-investissement » semblable à ce qui se produit face à la douleur physique.

Mais l’effet traumatisant, dit Freud, n’est pas tant le choc lui-même que l’ « effroi », le « sentiment d’une menace vitale » (p.85) qui sont la conséquence d’un manque de préparation par l’angoisse (l’angoisse permettant de mobiliser, de mettre en alerte et donc de préparer le psychisme, de lui éviter la surprise) : « la préparation par l’angoisse (…) représente la dernière ligne de défense du pare-excitations » (p.86).

Les rêves traumatiques qui obéissent à la compulsion de répétition se mettent donc à la disposition d’une autre tâche qui doit être accomplie avant que la domination du principe de plaisir puisse commencer. Ces rêves ont pour but la maîtrise rétroactive de l’excitation en recréant chez le sujet un état d’angoisse, angoisse dont l’absence a été la cause de la névrose traumatique.

Ces rêves sont donc une exception à la théorie initiale selon laquelle le rêve est un accomplissement de désir, comme les rêves qui se produisent au cours des psychanalyses et qui ramènent le souvenir de traumatismes psychiques de l’enfance. Ils obéissent à la compulsion de répétition, dans un « au-delà du principe de plaisir », un temps, dit Freud, qui précèderait le principe de plaisir, celui-ci ne venant qu’en second.

Ces manifestations de la compulsion de répétition dans les premières années de la vie psychique de l’enfant, dans le jeu de l’enfant, comme dans les expériences infantiles refoulées qui viennent se reproduire  dans le transfert au cours de la cure analytique présentent le même caractère pulsionnel (un « caractère démoniaque » lorsqu’elle contrarient le principe de plaisir). Quel est donc, demande Freud, la nature de la relation entre le pulsionnel et la compulsion de répétition ?

Nous arrivons là au tournant de l’ouvrage : Freud avance une hypothèse sur la nature des pulsions et peut-être, dit-il, de la vie organique dans son ensemble : « une pulsion serait une poussée inhérente à l’organisme vivant vers le rétablissement d’un état antérieur que cet être vivant a dû abandonner sous l’influence perturbatrice de forces extérieures (…) elle serait l’expression de l’inertie dans la vie organique » (p.96).

Les pulsions auraient donc un caractère conservateur et leur but ultime serait de revenir à la case départ.

Freud cherche des arguments dans les comportements animaux et les  processus embryologiques qui témoignent de l’existence de forces conservatrices. Si celles-ci coexistent avec des forces vitales de développement, cette contradiction n’est qu’apparente, les mouvements vitaux ne sont en effet que des détours « sur le chemin qui mène à la mort »,  car : « s’il nous est permis d’admettre comme un fait d’expérience ne souffrant pas d’exception que tout être vivant meurt, fait retour à l’anorganique, pour des raisons internes, alors nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort, et en remontant en arrière, le non-vivant était là avant le vivant » (p.100).

Freud évoque ici un processus de destruction fondamental, proche de ce que l’on appellerait aujourd’hui « apoptose » ou « suicide cellulaire » et qui veut que la mort ne soit pas liée à des agressions extérieures mais plutôt à un mécanisme programmé d’autodestruction.

Seules les cellules germinales (reproductrices) travaillent en opposition  au mouvement vers la mort de la substance vivante et semblent assurer ce qui nous apparaît comme une immortalité potentielle mais il ne s’agit que d’un « allongement du chemin qui conduit à la mort », écrit Freud. Les pulsions qui veillent à leur destinée, qui assurent leur sécurité et leur intégrité ainsi que leur association avec d’autres cellules germinales pour s’acquitter de leur mission, sont les pulsions sexuelles, les instincts vitaux, les pulsions de vie.

Freud introduit là un nouveau dualisme pulsionnel : pulsion de vie-Eros/pulsion de mort-Thanathos.  Si les pulsions de vie n’échappent pas totalement au mouvement régressif général d’un retour à un état antérieur, elles résistent néanmoins aux influences extérieures  ainsi qu’aux autres pulsions tournées vers la mort. Il y aurait ainsi une sorte de mouvement de balancier entre les pulsions de mort pressées d’atteindre le but final de toute vie et les pulsions de vie qui font durer le parcours de cette vie.

Freud prend appui sur les théories biologiques de son époque y cherchant ce qui pourrait soutenir l’idée que tout ce qui vit doit mourir en vertu de causes internes.

[Il reprend d’abord la distinction de WEISMANN entre le soma mortel et le plasma germinatif immortel puis la théorie dualiste de HERING selon laquelle se dérouleraient dans la substance  vivante deux groupes de processus vitaux, les processus de construction/assimilation et les processus de destruction/désassimilation].

Il rappelle que selon SCHOPENHAUER « la mort est bien le propre résultat de la vie  et dans cette mesure, son but, tandis que la pulsion sexuelle est l’incarnation de la volonté de vivre ». (p.124). On peut penser que Freud a également été influencé par la pensée de Nietzsche qui parlait de l’ « éternel retour du même ».

Freud reprend et résume les différentes étapes de sa théorie des pulsions (p.126-130) :

-opposition pulsions du moi ou pulsions d’auto conservation et pulsions sexuelles, dans la première topique,

-puis avec l’introduction du narcissisme l’ajout d’une distinction supplémentaire : les pulsions sexuelles peuvent porter leur énergie vers un objet extérieur (libido d’objet) ou sur le moi (libido narcissique), ce qui va rapidement enlever son intérêt à l’opposition pulsion du moi/pulsion sexuelle (puisqu’une partie des pulsions du moi a une nature libidinale) et conduire à une illusion unitaire portant sur la libido (conception moniste).

-Au cours de ce texte même les pulsions de vie étant assimilées aux pulsions sexuelles, Freud cherche d’abord à faire coïncider les pulsions du moi avec les pulsions de mort,

-mais il rectifie cette première idée en reprenant la thèse selon laquelle les pulsions du moi ou pulsions d’auto conservation sont de nature libidinale.

-Il réfute à la fois l’idée d’un pan sexualisme (le reproche fait à la psychanalyse de tout expliquer par la sexualité) tout comme la conception moniste de Jung d’une libido  « force de pulsion », de nature non sexuelle.

-Sa conception, dit-il, est encore et toujours dualiste. Il réaffirme donc le dualisme pulsion de vie/pulsion de mort.

La sexualité reste une constante de toute la théorie de Freud mais son pouvoir est contesté par une force adverse qui varie au cours des années : les pulsions d’auto conservation dans la première topique, le narcissisme puis les pulsions de mort.

Ici la  sexualité change de statut, ce ne sont pas les pulsions sexuelles mais les pulsions de vie qui s’opposent aux pulsions de mort. « Devant le spectre de la mort, le seul adversaire qui soit à sa hauteur, c’est l’Eros, figure métaphorique des pulsions de vie » (André GREEN Narcissisme de vie, narcissisme de mort p.11).

Cette nouvelle dénomination va regrouper : les pulsions d’auto-conservation, les pulsions sexuelles, la libido d’objet et le narcissisme. « En somme tous les constituants des théories des pulsions antérieures ne sont plus que des  sous-ensembles réunis par une fonction identique : la défense et l’accomplissement de la vie par Eros contre les effets dévastateurs des pulsions de mort » (A. Green p.11 ).

Serait-il possible d’aller plus loin et d’en déduire une seconde polarité amour/haine, sadisme/masochisme ? interroge Freud. Cette question qui ne trouvera sa résolution qu’en 1924 avec l’article « Problèmes économiques du masochisme » permet  à Freud de citer les travaux de Sabina SPIELREIN sur la composante sadique de la pulsion sexuelle.

Freud trouve dans le principe du Nirvana (Barbara LOW), tendance à maintenir l’excitation psychique à un niveau constant et aussi bas que possible, une correspondance avec la pulsion de mort puisqu’il s’agit de ramener l’excitation à zéro.

« Nous trouvons là l’un de nos plus puissants motifs de croire en l’existence d’une pulsion de mort » écrit-il (p.136). En cela le principe de plaisir est au service de la pulsion de mort.

Principe de plaisir et pulsion de mort ne sont pas contradictoires puisque l’autodestruction est une façon de diminuer les tensions internes et que la recherche de plaisir n’est parfois rien d’autre que la fin d’une douleur.

On ne peut dissocier la pulsion de mort de la pulsion de vie, elles sont toujours intriquées. Freud se sert du  mythe de l’androgyne dans Le Banquet de Platon (mythe de l’origine de la pulsion sexuelle)  pour inférer  dans la pulsion sexuelle même (elle qui assure l’immortalité du vivant), un primat du besoin de rétablir un état antérieur (p.140). [parallèle d’André Green avec le code génétique de Watson et Crick].

En conclusion, Freud insiste sur la fonction de liaison de l’appareil psychique, le remplacement du processus primaire par le processus secondaire et la transformation d’une énergie libre en une énergie liée. La liaison prépare et assure la domination du principe de plaisir. Ce sera grâce au travail de liaison que la pensée va prendre en charge l’énergie psychique pour lui assurer une issue efficace (dans  l’exemple du traumatisme, le traumatisme libère une énergie qui sera maîtrisée grâce à la verbalisation, il y aura travail de liaison par le verbe, liaison verbale ).

[Inconscient/représentation de chose/processus primaire/principe de plaisir /énergie libre

# Préconscient-conscient/représentation de mot/processus secondaire/principe de réalité /énergie liée]

Enfin, si les pulsions de vie « se présentent comme des perturbateurs et apportent sans discontinuer des tensions dont la liquidation est ressentie comme plaisir, les pulsions de mort en revanche paraissent accomplir leur travail sans qu’on s’en aperçoive » (p.152). Silencieuse la pulsion de mort est donc plus difficile à repérer.

Même s’il reconnaît et met en avant son caractère spéculatif, Freud maintiendra le dualisme pulsionnel pulsion de vie/pulsion de mort jusqu’à la fin de son œuvre. Il le reprendra à plusieurs reprises dans ses ouvrages suivants, particulièrement dans Psychologie des masses et analyse du moi ( 1921) Le Moi et le ça (1923) où il l’articulera avec la deuxième topique.

Ce qui n’était au départ que spéculation devient pour Freud une certitude à l’épreuve de la clinique ainsi que des phénomènes sociaux.

Mais Freud est loin d’avoir été unanimement suivi sur ce point et des concepts légués par Freud, le concept de pulsion de mort est sans doute le plus controversé, le plus discuté.

A .Green (note p.11) : « En 1971, l’Association Psychanalytique Internationale, qui célébra le retour de Freud à Vienne en la personne de sa fille Anna à l’occasion du Congrès international de psychanalyse, proposa comme thème de réflexion à ses débats scientifiques l’agressivité. On put constater, cinquante ans après Au-delà du principe de plaisir, que la quasi-totalité des analystes demeurait sceptique à l’égard de l’existence des pulsions de mort, kleiniens exceptés ».

[Contenu différent chez M. Klein, Mélanie KLEIN réaffirmera dans toute sa force ce dualisme et fera jouer aux pulsions de mort un rôle majeur dès l’origine de l’existence, pulsions à la fois orientées vers un objet extérieur et introduisant pour le sujet lui-même une angoisse de destruction].

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