SERAPHINE

4 Nov

SéraphineSERAPHINE

de Martin PROVOST

2008

 

SERAPHINE est le 3ème long métrage de Martin PROVOST, réalisateur né en 1957.
D’abord comédien de théâtre, il a passé 6 ans à la comédie française, a monté ses propres pièces dont une à Avignon, a publié un roman avant de passer à la réalisation.


Longs métrages : TORTILLA Y CINEMA en 1997
LE VENTRE DE JULIETTE en 2002 ( thème de la relation parents/enfant à travers l’histoire d’une adolescente abandonnée par son père, qui tombe enceinte).
Puis SERAPHINE en 2008 qui obtient plusieurs Césars en 2009 :
César du Meilleur film
César de la meilleure actrice pour Yolande Moreau
César du meilleur scénario original
César des meilleurs costumes
César de la meilleure photo
César de la meilleure musique écrite pour un film
César des meilleurs décors

SERAPHINE relève du BIOPIC (abréviation anglophone pour « Biographical picture ») = long métrage biographique qui présente de façon plus ou moins réaliste la vie d’un personnage historique . Il s’agit de la figure d’un peintre au cinéma, avec une part de réalité, une part d’imagination voire de fantasme de la part du réalisateur et du scénariste.

Ce n’est pas un documentaire ( au cinéma le documentaire de référence sur un peintre est sans doute LE MYSTERE PICASSO d’Henri-Georges CLOUZOT de 1956 qui suit le travail créateur ; on peut également citer l’excellente série PALETTES d’Alain Jaubert ).

Le BIOPIC fait donc référence à un peintre ayant réellement existé contrairement à un film comme LA BELLE NOISEUSE ( Jacques RIVETTE 1991, inspiré du CHEF D’ŒUVRE INCONNU de BALZAC ) par exemple, même si là c’est bien un peintre réel ( Bernard DUFOUR) qui tient le pinceau et non Michel Piccoli….

Petite liste personnelle et non exhaustive de films relevant du BIOPIC de peintres, avec une proportion variable de fiction et d’éléments historiques

A BIGGER SPLASH (où David HOCKNEY joue son propre rôle…) de Jack HAZAN 1974
VAN GOGH de Maurice PIALAT 1991
BASQUIAT de Julian SCNABEL 1996
ARTEMISIA ( Artemisia GENTILESCI peintre italien du 17ème) d’Agnès MERLET 1997
REMBRANDT de Charles MATTON 1999
JACKSON POLLOCK : AN AMERICAN SAGA d’Ed HARRIS 2000
FRIDA ( Frida KAHLO) de Julie TAYMOR 2002
IVRE DE FEMMES ET DE PEINTURE ( sur le peintre coréen du 19ème siècle, JANG SEUNG-UP dit OHWON) d’IM KWON-TAECK 2002
LA JEUNE FILLE A LA PERLE (Vermeer) de Peter WEBBER 2003
KLIMT de Raoul RUIZ 2005

Pourquoi ce choix de Séraphine LOUIS dite Séraphine de SENLIS ?

Martin PROVOST répond dans un entretien que c’est une amie productrice à France Culture qui lui a suggéré de s’intéresser à Séraphine « de façon assez énigmatique »… il a cherché des informations sur elle et très vite dit-il « Il (lui) est apparu évident qu’il y avait là quelque chose de fort, de poignant, et matière à cinéma ». Il a donc lu tout ce qu’il y avait à lire sur Séraphine et notamment le travail de Françoise Cloarec, psychanalyste, qui a participé au scénario.
En même temps, voisin de Yolande Moreau, il a tout de suite pensé à elle pour le rôle et le lui proposé .

Martin PROVOST dit qu’il a lui-même beaucoup peint à une époque , sans formation particulière, expérience plutôt douloureuse : « je me souviens un jour, après des heures de concentration et de travail acharné, avoir eu peur, oui, une peur irrationnelle et le sentiment d’une intense solitude. Je n’ai plus touché un pinceau depuis ».
Il est resté animé par la curiosité pour tout ce qui est de l’ordre des processus créateurs, et de ce qu’il nomme « le jaillissement pur ».

Nous avons en fait assez peu d’éléments biographiques avérés sur Séraphine. Dans son film, Martin PROVOST s’intéresse plus particulièrement à la rencontre décisive entre Séraphine et le collectionneur allemand Wilhelm Uhde (la période entre 1912 et 1932); il reste assez fidèle aux éléments biographiques connus.

De l’enfance de Séraphine on ne connaît que peu de choses.

Née le 3 Septembre 1864 a Arsy dans l’Oise, entre Compiègne et Clermont de l’Oise, de parents déjà âgés de plus de quarante ans.
Mariés en 1847, ils ont eu une première fille Argentine née en 1849
Un fils Alfred en 1850 (décédé en 1859)
Une fille Clarentine en 1851 (décédée en 1853)

On peut d’emblée s’interroger sur le choix et le legs de ce prénom : créature hybride et ailée, le séraphin est au premier rang de la hiérarchie des anges, il est le plus proche de la présence divine puisqu’il porte et garde le trône de Dieu; les séraphins sont « ardents », on les appelle « ceux qui brûlent ».

Un an jour pour jour après la naissance de Séraphine, la mère Victorine décède ( le 3 Septembre 1865); « elle avait le sang tourné » dira Séraphine. C’était une femme qui faisait des ménages et gardait les bêtes chez les fermiers des alentours. Argentine, la fille aînée garde alors le bébé.

Le père Antoine, ouvrier agricole et réparateur occasionnel de montres et d’horloges, se remarie avec une veuve de sa famille en 1868: mais il décède le 14 Août 1871 à l’âge de 49 ans. Séraphine est donc orpheline à 7 ans. Elle continue de vivre chez sa sœur qui se marie vers 1867. Le mari meurt le 23 Avril 1868. Argentine se remarie et a une petite fille : Rosalie. Séraphine aide aux travaux domestiques dans cette famille pauvre.

Séraphine garde les bêtes après l’école où elle apprend à lire et à écrire.
Sans doute enfant plutôt solitaire. Elle va à l’église très régulièrement.

A treize ans (vers 1877) elle part travailler à Paris puis à Compiègne, comme bonne à tout faire. Elle dira « j’y faisais mes travaux noirs ».
Elle entrerait vers 1881 comme femme de ménage au couvent des sœurs de la Charité de la Providence à Clermont : elle y restera pendant une vingtaine d’années, vingt ans de labeurs et de quasi-clôture avec quelques sorties à la ville ou à la campagne. Elle partage les méditations et les prières des sœurs, assiste aux offices, passe vingt ans dans le recueillement et la piété, à l’abri de la réalité, sous la protection de la Vierge Marie… « j’y suis demeurée longtemps parce que je m’y trouvais bien et le travail n’y était guère accablant », dira-t-elle.

A 38 ans ( en 1902) elle décide d’en partir et ne parlera plus de cette période de sa vie. Elle travaille alors dans plusieurs maisons bourgeoises de Senlis. Elle va régulièrement à l’église à l’office du matin, l’office des bonnes, et contemple les multiples représentations de la Vierge Marie glorifiée à la cathédrale de Senlis.
C’est vers 1905 dit-elle, que son ange gardien lui aurait dit à l’église, de se mettre au dessin et qu’elle aurait alors commencé à dessiner des fruits et des fleurs. A 42 ans donc, elle s’empresse de se conformer aux injonctions divines, elle a la certitude d’une mission et se met en accord avec elle-même, elle obéit comme elle a toujours fait, ne pouvant sans doute pas s’autoriser d’elle-même à peindre.
Elle demande conseil à un peintre et illustrateur de Senlis, Charles HALLO ( dit ALO) qui fait des gravures sur bois et sur cuivre pour des affiches ou des livres. Il lui répond qu’elle n’a pas besoin de leçons mais qu’elle doit beaucoup travailler.

Séraphine vit dans une seule pièce qui lui sert d’atelier, où elle peint sans relâche. Le jour elle travaille comme bonne à tout faire, le soir elle peint en chantant des cantiques.
Au bas de l’escalier qui mène à sa chambre, elle a mis un panneau : « défense de monter sous peine de poursuites je travaille ».
Personne ne lui connaît d’histoire sentimentale: elle s’invente un fiancé Cyrille ( officier). Elle troque ses tableaux lorsqu’elle a besoin d’argent. Elle fréquente l’église très régulièrement. On raconte qu’elle s’est laissée enfermer un soir dans la cathédrale et a repeint en rose une statue de la vierge en plâtre…

En 1912, Wilhelm UHDE, aristocrate allemand, collectionneur de tableaux, arrive à Senlis où il loue trois pièces à deux pas de chez Séraphine. Il y réside régulièrement pour y travailler.

Wilhelm UHDE est né en 1874, il a dix ans de moins que Séraphine et tout les oppose sauf la peinture: élevé dans les châteaux que possèdent ses parents en Prusse Orientale, il est l’aîné de quatre enfants, très lié à sa plus jeune sœur Anne-Marie, il fait des études de droit et commence à s’intéresser à l’art après un voyage à Florence, il s’installe en Italie pour écrire et étudier l’histoire de l’art. Il arrive en France en 1904 après avoir publié un pamphlet contre l’Allemagne impériale qui l’oblige à s’exiler. Il y est accueilli par Erich KLOSSOWSKI (père de Pierre Klossowski et Balthus) qui lui fait découvrir Paris et son univers artistique. Il y découvre Cézanne, Gauguin, Bonnard, Vuillard, Signac, Seurat. C’est lui qui incite le jeune Kanhweiller à se rendre dans l’atelier de Picasso pour voir un curieux tableau ( les Demoiselles d’Avignon), Picasso qu’il a rencontré au Lapin Agile et dont il a été le premier acheteur. Il commence à acheter et vendre des tableaux par passion et pour vivre. C’est l’époque du Bateau Lavoir où Uhde découvre les toiles de Georges Braque dont il devient le premier acquéreur.
Sa collection se constitue peu à peu par instinct.
En 1908 il se marie avec une jeune femme russe, Sonia TERK, qu’il rencontre alors qu’elle vient prendre des cours chez le graveur qui habite au-dessus de son appartement (11 quai aux fleurs, sur l’île de la Cité). C’est un mariage blanc pour éviter à la jeune femme de rentrer dans son pays à la demande de sa famille, mariage qui durera un an. Sonia Terk deviendra Sonia DELAUNAY en épousant Pierre DELAUNAY.
C’est grâce à elle qu’il rencontre le Douanier Rousseau pour lequel il se passionne sans convaincre au départ ses amis marchands. Il expose Marie LAURENCIN qui n’a encore jamais rien vendu.
Il contribue à faire connaître le Fauvisme, le Cubisme, l’Art Naïf.
En Octobre 1912, à la galerie Bernheim jeune, une grande rétrospective du Douanier Rousseau, mort deux ans plus tôt, est un grand succès. C’est à cette époque que UHDE part pour Senlis, pour écrire et se reposer de la vie intellectuelle parisienne.

Il y engage Séraphine pour faire le ménage. Elle vient chez lui tous les matins.

Il explique qu’il a vu un jour chez des habitants de Senlis, une nature morte qui lui a fait une impression extrêmement forte : des pommes posées sur une table « Cézanne eût été heureux de les voir ». Il apprend que c’est la femme de ménage qui en est l’auteur et achète la toile, puis demande à Séraphine si elle en a d’autres. Il devient alors son mécène: « une passion extraordinaire, une ferveur sacrée, une ardeur médiévale avaient pris corps dans ces natures mortes ».
Il encourage Séraphine pendant deux ans, s’empressant d’aller voir ses nouvelles productions à chaque séjour à Senlis.

La guerre arrive, le 31 Juillet 1914, quelques jours après l’assassinat de Jaurès, Uhde quitte la France pour Wiesbaden, abandonnant son appartement et surtout ses tableaux, ceux-ci seront vendus aux enchères. Après une courte mobilisation, il voyage en Allemagne, donnant des conférences, écrivant des articles, rejetant le nationalisme et luttant pour le pacifisme.

Pendant toute la durée de la guerre, Séraphine reste à Senlis, malgré les allemands qui envahissent la ville, l’incendient, abattent un grand nombre d’habitants. Elle n’a plus de travail, s’enferme dans le silence, vit misérablement, mais elle peint.

En Octobre 1927 a lieu une exposition des Amis de l’Art à Senlis. Le peintre Albert Guillaume qui la préside arrive à convaincre Séraphine d’y exposer trois grandes toiles. La presse régionale ne dit pas un mot de ces œuvres mais la critique parisienne s’enthousiasme. Elle est la seule à vendre ses tableaux: c’est UHDE qui les achète…
Uhde est en effet revenu en France depuis Mars 1924. Il retrouve Picasso et Braque, organise une exposition Paul KLEE . Installé à Chantilly avec sa sœur et son ami, un jeune peintre allemand, Helmut KOLLE, il n’a pas curieusement pas cherché à avoir de nouvelles de sa protégée… C’est dans un journal local qu’il voit l’annonce du salon de peinture régional de Senlis, il s’y précipite. Il y retrouve Séraphine (Cf Séraphine pp109-110).
Il décide alors de l’aider de nouveau financièrement pour qu’elle puisse peindre librement. Il lui paye chaque tableau, la fournit en matériel, toiles, pigments. De 1927 à 1929 elle travaille sans relâche. Anne-Marie Uhde vient la voir chaque semaine. Séraphine se rend parfois à pied à Chantilly pour rendre visite à Uhde et à sa sœur. Elle peint 3 à 4 toiles par semaine.

Dès la fin des années vingt, les toiles de Séraphine sont achetées par des collectionneurs d’art importants, des articles paraissent en Europe (et jusqu’aux Etats-Unis en 1937). Elle devient riche, achète de façon irrationnelle, vaisselle, argenterie, tissus, objets de toutes sortes…La vierge lui parle de plus en plus. Séraphine fait exécuter un trousseau de mariée. Ses bizarreries s’accentuent. Elle multiplie les verrous et les chaînes sur sa porte. Elle ne mange plus, boit trop.

En 1929, la crise financière va bouleverser sa vie. Les ressources de Uhde diminuent. Il a de grandes difficultés à organiser des expositions, à vendre des toiles, il ne peut plus aider financièrement Séraphine et lui demande d’être plus économe mais elle n’entend pas. Elle va de moins en moins bien, déambulant dans la ville, persécutée, délirante.
Le soir du 31 Janvier 1931, elle déménage toutes ses affaires devant la gendarmerie ( Cf Séraphine pp124-125, Courrier de l’Oise). Séraphine est emmenée à l’hôpital de Senlis puis internée à Clermont le 25 Février 1932( Cf certificat du médecin p126). Elle y restera jusqu’à sa mort.

A l’asile, Séraphine écrit mais ne peindra plus ( comme Camille Claudel née également en 1864 et qui mourra une année après Séraphine, qui ne voudra jamais sculpter à l’asile où elle restera 30 ans. Elle dit « je suis trop vieille…on ne travaille pas à l’art dans ces établissements, ça ne représente pas mon genre de profession ni mon genre de caractère… »
« ici ce n’est pas un lieu où l’on travaille à l’art …Et puis tout me manque pour y travailler… Et l’alimentation dont je suis sans cesse victime, je n’ai pas l’aisance».
« Il faut de la tranquillité, ici tout s’oppose en tout…et toujours ».

La guerre dégrade la situation déjà pitoyable de l’hôpital. De nombreux médecins et employés sont appelés sous les drapeaux, les bombardements et l’avance des troupes ennemies font fuir le personnel.
Eté 42 séraphine se fracture un bras, elle est atteinte d’un cancer du sein. Elle meurt le 11 Décembre 1942 à l’âge de 68 ans et sera inhumée dans la fosse commune. On peut rappeler que pendant la guerre 4500 malades sont morts d’inanition dans les hôpitaux psychiatriques.Camille Claudel connaît le même sort.
Curieusement Uhde indiquera dans ses écrits la date de 1934 pour son décès, huit avant la date réelle…Séraphine a cessé d’exister pour lui en arrêtant de peindre.
En Novembre 2005 seulement, un hommage sera rendu à Séraphine à Clermont de l’Oise : un arbre est planté en sa mémoire dans un jardin du souvenir et une plaque apposée avec l’épitaphe que désirait Séraphine : « ici repose Séraphine Louis, sans rivale, en attendant sa Résurrection bienheureuse ».
Pendant ce temps Wilhelm UHDE est déchu de la nationalité allemande par les nazis. Ses biens sont confisqués, son appartement parisien pillé.
Il se cache avec sa sœur dans le sud de la France .
En 1945 il organise à Paris à la galerie de France, une exposition exclusivement consacrée à Séraphine Louis dite Séraphine de Senlis. L’état achète 2 toiles pour le Musée d’Art Moderne de Paris.
Uhde meurt à Paris le 17 Août 1947 ( à 72 ans ) et il repose au cimetière Montparnasse .
La collection de Uhde a été rachetée à sa sœur Anne-Marie par Dina Verny, c’est pourquoi on peut voir des tableaux de Séraphine au musée Maillol.
La collection du musée d’Art Moderne a été reconstituée au musée de Senlis.

Martin Provost s’intéresse donc à la période de la vie de Séraphine où celle-ci rencontre Wilhelm UHDE qui va la faire connaître.
Plus qu’un vrai point de vue sur la création artistique , le film s’intéresse à la personnalité de Séraphine et à cette rencontre particulière qui a révélé son œuvre.
Rencontre de deux personnalités en marge, chacune à sa façon. Uhde est un grand bourgeois mais en marge de la société où il est né par son homosexualité, ses convictions intellectuelles , son intuition artistique. C’est un homme seul, comme Séraphine est une femme seule et isolée.
Martin Provost parle de la « rencontre improbable entre deux marginaux ».

Il y a une ambiguïté, une complexité, des zones d’ombre du personnage de Uhde ( notamment dans son rapport à Séraphine, cette alternance d’intérêt et d’oubli, les erreurs concernant la date de sa mort, une ambivalence ? ) comme il y a des zones d’ombre chez Séraphine.

Pour Martin Provost, il y a chez Séraphine une nécessité vitale de peindre. Il cite Picasso qui disait
« moi, si je ne peins pas, je tombe malade, je meurs! ».
La peinture est la condition de sa survie. Il met l’accent sur les rituels qui structurent sa vie, sa discipline de vie toute axée sur l’acte de peindre.

On assiste parfois à une suite de tableaux du quotidien des personnages avec un montage assez elliptique à coup de fondu noir ( qui casse peut-être le rythme ? ). Martin Provost dit avoir voulu une mise en scène sobre, simple en apparence mais très travaillée avec une attention constante pour tous les détails à chaque étape de la fabrication du film. La mise en scène se veut en retrait, à l’image de Séraphine elle-même, afin que le spectateur puisse cheminer avec elle. Volonté de dépouillement et de discrétion, le moins d’effets possibles.
Du point de vue des couleurs par exemple: il n’y a pas de couleurs chaudes à l’exception des peintures de Séraphine, ni dans les décors, ni dans les costumes ( du vert, du bleu, du noir, pas de blanc).
Peu de mouvements de caméra, les acteurs ne sont pas filmés de près, ils ne sont pas très éclairés.

S’il nous montre chez Séraphine, cette nécessité intérieure dont parle Kandinsky à propos de tout artiste gagné par le désir de création, Martin Provost ne s’attache pas au repérage des processus créateurs à l’œuvre chez ce peintre et se laisse contaminer par l’idéalisation qui entoure la plupart du temps les peintres dits « naïfs », d’art brut ou les « primitifs modernes » comme Uhde qualifie Séraphine et le Douanier Rousseau dans une nostalgie d’un paradis perdu des origines. Le nom même de
Séraphine de Senlis avec une origine devenue nom propre comme pour Antonello de Messine ou Léonard de Vinci, participe de cette idéalisation.
Comme Uhde avant lui, Martin Provost idéalise Séraphine et la qualifie de « sainte », d’ « artiste mystique ». Selon lui, Séraphine est « avant tout une femme libre » « une femme à tout faire qui peint en secret des choses extraordinaires », « elle représente à l’époque ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle sociale. Mais elle s’en fiche. Rien ne l’arrête. Elle a su préserver envers et contre tous son autonomie, le foisonnement de sa vie intérieure dans le secret de sa petite chambre, quitte à accepter pour cela de faire les boulots les plus ingrats… La folie a été un refuge »
« Sa démarche était purement poétique. Elle est restée dans le monde de l’enfance, du merveilleux. Avec la peinture elle est parvenue à donner un sens à sa vie, à lui insuffler une dynamique »Il parle de « nostalgie du paradis » et d’«ascension de l’âme ».
Là encore, comme chez les critiques de l’époque, Séraphine est vue comme une illuminée, une sainte recevant la parole de Dieu, obéissant à une mission divine…

Dans le film de Martin Provost, l’épisode de décompensation délirante de Séraphine peut être vu comme une sorte d’apogée de son mysticisme : elle s’habille en mariée comme pour entrer au couvent. Dans certaines congrégations religieuses en effet la novice revêt une robe de mariée au moment de prononcer ses vœux et doit apporter une dot. Le fait d’être peintre reconnu permettrait à Séraphine d’accéder à un statut de servante de Dieu, d’épouse de Dieu.

Or s’il y a chez elle une puissance de représenter le monde de l’inconscient libéré de toute école, de tout académisme ou de toute filiation, on peut reprendre à son sujet la phrase de Jean DUBUFFET qui a inventé en 1945 le terme d’Art Brut pour désigner les personnes indemnes de culture artistique: « notre point de vue sur la question est que la fonction de l’art est dans tous les cas la même et qu’il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou ».

On peut penser que UHDE a eu une fonction de holding (Winnicott) ou de fonction alpha (Bion). Il contient Séraphine, lui reconnaît une place de sujet créateur.
Les troubles mentaux de Séraphine n’empêchaient pas une existence paisible. C’est un épisode de décompensation qui la fait interner.
Une question se pose : la peinture a-t-elle été thérapeutique pour Séraphine? Est-ce elle qui a retardé le délire ou au contraire l’a-t-elle précipité dans la psychose?
Tant que Séraphine produisait sans relâche, sa vie psychique se maintenait. Est-ce le succès et l’argent qui l’ont rendue de plus en plus étrange ?
Le soutien de Uhde lui a permis de tenir, il lui a donné une identité de peintre; tout se défait lorsque Uhde ne peut plus lui assurer son soutien et que Séraphine n’a plus sa place.
Rappelons l’importance pour Freud de la fonction sociale voire socialisante de l’art.

On peut également faire l’hypothèse d’une défaillance des processus défensifs, la pulsion de mort prenant le dessus dans une désintrication des pulsions.

Pour FREUD, ce qui signe le processus créateur c’est d’abord le processus de sublimation .
Freud donne une première définition de la sublimation en 1905 dans Les trois essais sur la théorie sexuelle:
Il s’agit d’un type particulier d’activité humaine ( création littéraire, artistique, intellectuelle) sans rapport apparent avec la sexualité mais tirant sa force de la pulsion sexuelle en tant qu’elle se déplace vers un but non sexuel en investissant des objets socialement valorisés.

Avec la 2ème topique et l’introduction de la notion de narcissisme, Freud ajoute à l’idée de sublimation celle de désexualisation. Dans le Moi et le ça: l’énergie du moi, en tant que libido désexualisée, est susceptible d’être déplacée sur des activités non sexuelles. A cet égard, la sublimation devient dépendante de la dimension narcissique du moi.
A la satisfaction sexuelle directe, on peut dire schématiquement que le créateur substitue une gratification narcissique.

Parmi les héritiers de Freud, Mélanie KLEIN y verra une tendance à restaurer le bon objet détruit par les pulsions agressives (Cf in Essais de psychanalyse : les situations d’angoisses de l’enfant et leur reflet dans une œuvre d’art et dans l’élan créateur)

La genèse de la capacité à sublimer tient à la fois aux dispositions constitutionnelles de l’individu ( la force originaire de la pulsion sexuelle) et aux événements de l’enfance ( pour Freud il y a un lien entre traumatisme et intensité de l’investigation infantile chez Léonard de Vinci ).
La construction de l’appareil psychique se faisant à partir des premiers éprouvés sensorimoteurs, on peut faire l’hypothèse pour Séraphine qui perd sa mère à un an, d’un féminin mélancolique sous le signe de la perte. La toile est un espace vide à combler, l’objet perdu à retrouver sans cesse.
Les formes oblongues omniprésentes à l’image du sexe féminin, la répétition des motifs de fleurs et de feuilles dans une compulsion de répétition, fleurs et feuilles qui ne doivent rien à l’observation de la nature ( citons André Malraux : « il est clair que les fleurs servent à Séraphine à peindre ses tableaux et non ses tableaux à peindre des fleurs » ou le commentaire de Violette Leduc in Séraphine p. 158), plantes carnivores, fantasme de vagin denté qui doivent plus aux théories sexuelles infantiles et aux tendances sadique-orale et cannibale de la libido infantile avec l’équation bouche/vagin et le fantasme dévorer/être dévoré du 2ème trimestre de la vie.
Angoisse de détruire l’objet aimé en l’incorporant et d’être dévoré par lui que l’on retrouve dans les fantasmes récurrents de grossesse de Séraphine.
La présence obsédante et envahissante de la Vierge Marie en écho à l’absence de la mère, « Notre Mère qui êtes aux cieux »…

L’impact de la vie instinctuelle et infantile sur le travail créateur passe par la forme elle-même. Les arts plastiques utilisent des représentations non verbales et c’est la forme plus que le sujet de la représentation qui doit être interprétée L’image n’est pas seulement métaphore ou symbole, elle signifie par sa matérialité. Les particularités formelles ou le style permettent d’approcher le travail de figuration propre à l’auteur, le « langage pictural » (Freud). L’image peinte n’est pas la transcription d’une pensée verbale mais l’expression d’un inconscient visuel qui conserve des impressions les plus précoces.
Ce n’est pas cérébral l’art, c’est physique ( part de la pulsion, geste de peindre).
Le matériel utilisé est un matériel sensoriel porteur des traces des premières perceptions-expériences affectives de l’artiste. Ce matériel comme le rêve est à la fois perception actuelle, désir actuel de l’artiste et perception archaïque perdue à jamais dont il ne reste que des traces mnésiques.

A cet égard, Séraphine a non seulement un style, mais elle a inventé sa propre technique : elle s’est d’abord essayé à l’aquarelle mais est vite passé à la peinture ripolin qu’elle mélange avec de l’huile d’éclairage qu ‘elle vole à l’église, de la terre, du sang. C’est une matière picturale à l’aspect mat presque ciré, qui tient remarquablement bien et qui ne pose pas de problèmes de conservation. Lorsqu’on regarde une toile de Séraphine, ce qui surprend d’abord c’est la couleur, fraîche et vive comme si la toile venait d’être peinte.

La composition est particulière, Séraphine peint la toile posée sur le sol, de très près, elle cherche à occuper la totalité de la toile. Elle signe ses peintures avant de les peindre.
La base de la toile est horizontale, le regard est tiré vers le haut, les couleurs allant du plus foncé au plus clair, la toile se divisant en trois zones dans un mouvement ascendant (1: naissance du tronc, terre, /arbres ou plantes / couleurs plus foncées, 2: fleurs, fruits, feuilles /lumière/ couleurs plus claires, 3: zone plus haute/couleurs encore plus claires/éléments orientés vers le haut).

C’est l’effet produit par l’œuvre sur celui qui regarde qui peut être analysable ( méthode employée par Freud dans le Moïse de Michel Ange). Un travail associatif chemine des résonances que l’œuvre provoque chez le spectateur aux particularités formelles, traces de vie inconscientes de l’auteur et permet de reconstruire les fantasmes générateurs de l’œuvre.

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