LE TRANSFERT

1 Déc

Quelques étapes de l’évolution du concept de TRANSFERT

Le terme de « transfert » est introduit progressivement (entre 1900 et 1909 ) par FREUD pour désigner ce processus constitutif de la cure psychanalytique par lequel les désirs inconscients de l’analysant concernant des objets extérieurs viennent se répéter, dans le cadre de la relation psychanalytique,  sur la personne de l’analyste mis en position de ces divers objets.

Le terme de transfert n’est pas bien sûr  propre au vocabulaire psychanalytique: il est utilisé en de nombreux domaines, juridique, économique, mécanique etc, il est utilisé dans le vocabulaire de la psychologie dans les années 1870-1890 pour désigner le phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet est étendu à un objet différent normalement en vertu d‘une association.

L’innovation de FREUD par rapport aux notions antérieures,  consistait à reconnaître dans le phénomène du transfert une composante essentielle de la psychanalyse, ce par quoi même elle va se distinguer de toutes les autres psychothérapies : la psychanalyse seule en effet met en jeu le transfert comme instrument de guérison dans le processus de la cure. Le transfert est donc à partir de FREUD un concept inhérent à la psychanalyse.

Cette reconnaissance et l’élaboration de ce concept fondamental se sont faites pour FREUD par étapes et jusqu’à la fin de sa vie, il restera étonné de la récurrence et de la force de ce phénomène. Ce concept prend toute sa signification dans l’élaboration de la théorie freudienne, avec l’abandon successif de l’hypnose, de la suggestion et de la catharsis.

Si tous les courants freudiens considèrent le transfert comme essentiel au processus psychanalytique, les divergences sont multiples tant sur sa place dans la cure que sur son maniement par l’analyste, les moyens et le moment de sa dissolution et ce concept fait toujours l’objet de débats. Nous verrons ici ce qu’en dit en particulier LACAN.

FORMATION ET EVOLUTION DU CONCEPT:

Dans les Etudes sur l’hystérie ( 1895 ) FREUD entrevoit le transfert comme un déplacement de l’investissement au niveau des représentations psychiques et pas encore comme une composante de la relation thérapeutique.
Rétrospectivement, on peut bien sûr prendre la mesure des effets du transfert, par exemple dans le cas d’ANNA O. mythe de la psychanalyse ( Bertha PAPPENHEIM / récit de JONES sur l’attitude de BREUER ) traitée par BREUER par la méthode cathartique ( selon le modèle de la catharsis grecque = purification, effet de purgation des passions produit sur les spectateurs d’une représentation théâtrale, il y a une réaction de libération ou de liquidation d’affects longtemps refoulés dans le subconscient et responsables d’un traumatisme psychique ); même si le thérapeute ne pouvait pas les identifier et encore moins les utiliser.

En conclusion des Etudes sur l’hystérie, FREUD rendant compte des cas où telle patiente transfert sur la personnalité du médecin des représentations inconscientes, écrit :
«  le contenu du désir avait surgi dans le conscient de la malade, mais sans être accompagné du souvenir des circonstances accessoires capables de situer ce désir dans le passé. Le désir actuel se trouva rattaché, par une compulsion associative, à ma personne évidemment passée au premier plan des préoccupations de la malade. Dans cette mésalliance – à laquelle je donne le nom de faux rapport – l’affect qui entre en jeu est identique à celui qui avait jadis incité ma patiente à repousser un désir interdit. Depuis que je sais cela, je puis, chaque fois que ma personne se trouve ainsi impliquée, postuler l’existence d’un transfert et d’un faux rapport. Chose bizarre, les malades sont en pareil cas toujours dupes. »

Ainsi le transfert est ici pour FREUD un cas particulier de déplacement de l’affect d’une représentation à une autre. Si la représentation de l’analyste est choisie de façon privilégiée, c’est parce qu’il est une représentation à disposition du sujet ( à la manière des restes diurnes du contenu des rêves ) et parce que ce type de transfert favorise la résistance, l’aveu du désir refoulé étant rendu particulièrement difficile si cet aveu doit être fait à la personne qu’il vise. Il s’agit donc pour le thérapeute de faire prendre conscience au patient de ce déplacement comme l’anamnèse doit rendre compte des symptômes.

Dans l’Interprétation des rêves ( 1900 ) FREUD parle de « transfert » et de « pensée de transfert ». Il désigne par là de la même façon un mode de déplacement où le désir inconscient s’exprime et se déguise à travers le matériel fourni par les restes préconscients de la veille. Ce n’est pas là un mécanisme différent de celui invoqué pour rendre compte de ce que FREUD a rencontré dans la cure :
«  La représentation inconsciente ne peut , en tant que telle, pénétrer dans le préconscient et elle ne peut agir dans ce domaine que si elle s’allie à quelque représentation sans importance qui s’y trouvait déjà, à laquelle elle transfert son intensité et qui lui sert de couverture. C’est là le phénomène du transfert qui explique tant de faits frappants de la vie psychique des névrosés ». (p. 478 )

A l’occasion du cas DORA ( 1905 Fragment d’une analyse d’hystérie ) FREUD fait l’expérience, à son corps défendant, du rôle joué par l’analyste dans le transfert. Il fait là sa véritable première expérience négative de la matérialité du transfert. Cependant, bien qu’il attribue à un défaut d’interprétation du transfert, l’arrêt prématuré de la cure , on ne peut pas conclure qu’il assimile à ce moment de ses découvertes, la relation de transfert et sa résolution à l’ensemble d’une cure psychanalytique dans sa structure et sa dynamique.
Cf pages 86/87 « Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, un nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. Il y a des transferts qui ne diffèrent en rien de leur modèle quant à leur contenu , à l’exception de la personne remplacée . Ce sont donc, en se servant de la même métaphore, de simples rééditions stéréotypées, des réimpressions. »

FREUD est surpris de voir DORA interrompre son traitement après seulement 11 semaines, au moment où ses interprétations se densifient. FREUD met alors cette interruption abrupte sur le compte d’une manifestation supplémentaire du désir de vengeance de DORA. Il entreprend de rédiger le cas en deux semaines et revient ensuite sur deux éléments négligés dans cette cure et causes de son échec : la non-interprétation du transfert et les désirs homosexuels inconscients de DORA.

Sur le plan clinique, on peut rétrospectivement constater que FREUD dans sa quête de reconstruction du développement psychosexuel de sa patiente, laisse complètement de côté le souci invoqué par DORA de la vérité historique des faits et son besoin qu’on la reconnaisse. FREUD bouscule la jeune fille, la pousse à se laisser séduire, on est là proches d’un traumatisme supplémentaire ! Signes de ces perturbations contre-transférentielles les erreurs de FREUD sur les dates et sur l’âge de DORA : il est mal à l’aise dans sa façon de la nommer : fillette, jeune femme, jeune fille,  enfant, patiente; sa toux remonte à l’âge de 8 ans puis à 12 ; il accuse d’avoir cherché à séduire M.K. « les 1ères années » de son séjour à B. or elle a commencé à y aller à l’âge de 6 ans ( p. 10 ). Il interprète de silence de DORA comme un assentiment lorsqu’il lui dit qu’elle pouvait se laisser séduire puisque sa mère avait elle aussi perdu sa virginité à l’âge de 17 ans (or elle en avait 15 en réalité).

Le délai même de la rédaction du cas, 2 semaines, n’est pas sans rappeler le délai de préavis de la domestique qu’il prend à son compte …. Rédaction qui prend alors la forme d’un véritable acting-out lui permettant de se débarrasser du cas DORA et de DORA par la même occasion tout en reprenant le contrôle de ce qui lui échappe.

Nous avons vu  les notations de FREUD a posteriori, concernant le transfert de DORA ( pages 53-54 , 1er rêve / désir d‘un baiser de la part de FREUD/ sensation de fumée ). Plongé dans la reconstruction des souvenirs de DORA, FREUD n’a pas conscience qu’il ne suffit pas de communiquer à DORA ces représentations reconstruites mais également les affects vécus dans la relation présente avec lui.
Suivent plusieurs « actes symptomatiques » ou mises en actes de fantasmes ( porte-monnaie utilisé dans une représentation symbolique de la masturbation p.56 , lettre cachée p.57 ).
Lors du 2ème rêve nous pouvons également noter divers éléments que l’on pourrait interpréter dans le sens du transfert ( p.70 homme que DORA rencontre et qui propose de l’accompagner. L’interrogation de DORA sur le désir. Les laps de temps significatifs etc ).

FREUD indique alors que le transfert découle nécessairement de la technique psychanalytique (P. 87 ) «  on ne peut l’éviter par aucun moyen » dit-il et « il faut combattre cette nouvelle création de la maladie comme toutes les précédentes » et c’est cette « partie du transfert qui est la plus difficile » car « le transfert doit être deviné sans le concours du malade d’après de légers signes et sans pêcher par arbitraire ».

L’idée d’une nouvelle maladie permettra d’individualiser peu à peu la névrose de transfert.
« La cure psychanalytique ne crée pas le transfert, elle ne fait que le démasquer comme les autres phénomènes psychiques cachés »( p.88 )
« Le transfert destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire , si l’on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade » ( P.88 ).

FREUD comprend la position paternelle que lui a assignée DORA p.88 : « il apparaissait clairement que je remplaçais, dans son imagination, son père, ce qui se conçoit aisément, vue la différence d’âge entre elle et moi » rationalise-t-il.
Il appréhende le transfert de M.K. sur lui-même ( p.89 ) et en conclut le désir de vengeance de DORA à son égard. Il note quelques allusions dans le 2d rêve ( laps de temps surtout ) qu’il interprète comme des prémices de l’interruption de la cure.
Cependant , il n’envisage que la dimension hétérosexuelle du transfert et n’imagine que DORA ne peut voir en lui qu’un substitut de son père ou de M. K. et même s’il relève dans sa note de 1923 qu’il a mésestimé l’attachement homosexuel de DORA à Madame K., à aucun moment il ne s ’implique en tant que figure féminine du transfert, substitut de Madame K. ou encore moins de la mère de DORA qu’il méprise totalement.

Si pour FREUD, les éléments transférentiels ont joué un rôle décisif dans l’arrêt de ce traitement, le transfert n’est pas encore pour lui le moteur de la dynamique du processus analytique. S’il reconnaît n’avoir pas su interpréter à temps ces éléments transférentiels, résistances de l’analysante à la cure, il méconnaît sa propre résistance dans son refus à être objet d’amour pour sa patiente et le fait que ce soit cette résistance même de l’analyste qui ait entraîné en retour le transfert négatif de DORA.

Quelques années plus tard ( 1909 ) dans son Compte-rendu de l’Analyse d’un cas de névrose obsessionnelle       ( l’homme aux rats /Ernst LANZER ) FREUD mentionne que les sentiments inconscients du patient envers l’analyste sont des manifestations d’une relation refoulée aux images parentalesCinq Psychanalyses page 235).

La relation du sujet à la figure paternelle, avec toute l’ambivalence pulsionnelle qui la caractérise, est revécue dans le transfert.

Dans le premier exposé d’ensemble qu’il consacre au transfert en 1912 ( La dynamique du transfert in La technique psychanalytique ) FREUD confirme que le transfert est lié à des prototypes, à des imagos ( imago paternelle , maternelle , fraternelle etc ).

Une partie des investissements libidinaux qui déterminent la vie amoureuse , parvient à son plein développement, écrit-il, et ce de manière consciente, tandis qu’une autre partie subit un arrêt du développement et reste inconsciente. L’investissement libidinal, en état d’attente, est alors prêt à se porter sur la personne du thérapeute et le médecin sera alors « intégré dans l’une des séries psychiques que le patient a déjà formées »(P. 51 ).

Le transfert apparaît comme responsable des résistances les plus fortes ( p.52 : « dans l’analyse, c’est le transfert qui oppose au traitement la plus forte des résistances, alors qu’ailleurs il doit être considéré comme l’agent même de l’action curative et de la réussite »).
En effet, il peut s’organiser une collusion entre résistance et transfert, lorsque le transfert sert les résistances ou qu’une « déformation par le transfert » ( p.56 ) est utilisée pour masquer un élément conflictuel.

FREUD décrit deux versants du transfert : un transfert positif et un transfert négatif ( p. 57 ). Dans le transfert positif on distingue les sentiments tendres, capables de devenir conscients, et d’autres dont les prolongements se trouvent dans l’inconscient et qui ont un fondement érotique. Le transfert sur l’analyste ne joue le rôle de résistance que dans la mesure où il est un transfert négatif ou bien un transfert positif composé d’éléments érotiques refoulés.
Par le transfert, les émois inconscients tendent à échapper à la remémoration pour acquérir un caractère d’actualité et de réalité ( P. 60 ). Une lutte , dit FREUD , s’engage entre le médecin qui cherche à « contraindre le patient à intégrer ces émois dans le traitement et dans l’histoire de sa vie, à les soumettre à la réflexion et à les apprécier selon leur réelle valeur psychique. Cette lutte entre le médecin et le patient, entre l’intellect et les forces instinctuelles, entre le discernement et le besoin de décharge se joue presque exclusivement dans les phénomènes du transfert. C’est sur ce terrain qu’il faut remporter la victoire dont le résultat se traduira par une guérison durable de la névrose. »

Le transfert est une façon privilégiée de saisir hic et nunc les éléments du conflit infantile, c’est le terrain où se joue la problématique singulière de chaque patient confronté à la permanence et à la force de ses désirs et fantasmes inconscients.
Si l’interprétation du transfert est difficile, celui-ci rend cependant le service inestimable d’actualiser les motions amoureuses, enfouies et oubliées, car nul ne peut être mis à mort , dit FREUD , « in absentia » ou « in effigie » ( p. 60 ).

La façon dont FREUD comprend dans ces années 1912-1914 le concept de transfert profite de l’intégration progressive du complexe d’Oedipe. La notion de transfert est comprise comme un processus structurant l’ensemble de la cure sur le prototype des conflits infantiles et cette évolution conduit FREUD au dégagement de la notion nouvelle de « névrose de transfert » décrite comme une maladie artificielle qui se déploie dans la situation analytique et se différencie ainsi des transferts que l’on rencontre dans les relations de la vie quotidienne .
Cf « Remémoration , répétition , perlaboration » in La technique psychanalytique P. 113

Dans ce même article, FREUD met également l’accent sur la dimension de répétition du transfert : plus la résistance est grande, plus le patient répètera sa problématique dans l’actualité de la cure au lieu de se remémorer mais «  c’est dans le maniement du transfert que l’on trouve le principal moyen d’enrayer l’automatisme de répétition et de le transformer en une raison de se souvenir »( P .113 ).

1915 Observation sur l’amour de transfert in La technique psychanalytique : FREUD évoque le cas où le patient ( une femme pour lui ) est épris de l’analyste ( un homme ). Après avoir souligné qu’il s’agit bien là d’un processus transférentiel car le changement de thérapeute s’accompagne de la répétition du sentiment amoureux, FREUD souligne l’absolue nécessité pour le thérapeute de respecter la règle de l’abstinence, seul moyen pour que l’objectif de l’analyse puisse être poursuivi. Le travail aura là encore pour but de retrouver les origines inconscientes de cette résistance à l’analyse qui prend la forme de l’amour.

1916 Le transfert in Introduction à la psychanalyse : FREUD synthétise les avancées sur le transfert . La psychanalyse génère le transfert . Celui-ci peut être positif ou amoureux, négatif ou hostile (notion d’ambivalence ).   Il se manifeste dès le début du traitement et représente pendant quelques temps «  le ressort le plus solide du travail »   ( p.420 ) . Puis il se transforme en résistance, résistance qui signe son origine sexuelle et peut alors devenir hostile.

Le transfert sera surmonté « en montrant au malade que ses sentiments, au lieu d’être produits par la situation actuelle et de s’appliquer à la personne du médecin, ne font que reproduire une situation dans laquelle il s’est déjà trouvé auparavant. Nous le forçons ainsi à remonter de cette reproduction au souvenir » ( p.421 ).

Freud compare le transfert à la production dans un arbre d’une couche intermédiaire entre le tronc et son écorce, formant de nouveaux tissus et augmentant l’épaisseur du tronc. On a alors affaire à une nouvelle névrose qui remplace la première : névrose artificielle ou névrose de transfert dont la résolution signera la fin du traitement.
FREUD précise que c’est dans les hystéries , les hystéries d’angoisse et les névroses obsessionnelles que le transfert présente cette importance extraordinaire, centrale au point de vue du traitement, tandis que les malades atteints de névrose narcissique ne possèdent pas la faculté du transfert du fait même de leur indifférence vis-à-vis du thérapeute et ne sont pas accessibles à la psychanalyse ( notion qui sera contestée par les successeurs de FREUD ).

Dans Au-delà du principe de plaisir ( 1920 ) in Essais de Psychanalyse, FREUD insiste sur la notion de reproduction dans le transfert : le patient est obligé de revivre dans le présent les événements refoulés et non de s’en souvenir comme faisant partie du passé.
Dans le transfert s’actualise l’essentiel du conflit infantile, le transfert est donc lié au complexe d’Œdipe. La névrose originelle est remplacée dans la cure par une névrose artificielle ou névrose de transfert. Celle-ci, dans le processus analytique doit conduire le patient à une reconnaissance de la névrose infantile.

Dans cet ouvrage , la répétition dans le transfert est invoquée par FREUD pour justifier la mise au premier plan de la compulsion de répétition : dans la cure sont répétées des situations, des émotions où finalement s’exprime l’indestructibilité du fantasme inconscient. On assiste dans la cure à l’apparition d’un processus identique à ceux qui sont observés dans l’activité onirique des sujets atteints de névrose traumatique ou dans le jeu du fort/da ( parti / voilà , Ernst p . 16 ), processus que FREUD nomme compulsion de répétition et dont la juste appréciation implique le mise en question de l’idée de résistance inconsciente. FREUD anticipe ici sur le remaniement topique (qui constituera l’objet du Moi et du ça ) abandonnant l’opposition conscient/inconscient pour la remplacer par la confrontation entre le Moi ( dont la plus grande partie est inconsciente ) et le refoulé, totalement inconscient et toujours menaçant pour le Moi.

Certains patients ne peuvent échapper à cette force pulsionnelle compulsive que FREUD qualifie de « diabolique ».
FREUD postule alors qu’il existe au-delà du principe de plaisir un conflit entre deux groupes de pulsions : la pulsion de vie et la pulsion de mort, la pulsion de vie recouvrant les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation / la pulsion de mort devenant une force primaire démoniaque et proprement pulsionnelle ( couples énergie libre / énergie liée , processus primaire / processus secondaire , principe de plaisir / principe de réalité ).
Les résistances de l’analysant sont donc bien inconscientes mais doivent être situées dans ce Moi qui n’est plus assimilable au conscient; la compulsion de répétition, à l’œuvre dans la cure et source de déplaisir pour le Moi, doit au contraire être inscrite du côté du refoulé.

Ces nouvelles conceptions lui font différencier de nouveau les patients névrosés, présentant une névrose de transfert, obéissant au principe de plaisir/déplaisir ( avec donc des résistances du Moi ), des patients présentant une névrose narcissique, souffrant de dépression, perversion ou psychose, dont le transfert est fondé sur le conflit pulsion de vie/pulsion de mort ( et donc soumis à la compulsion de répétition ).

Ce que FREUD nomme la résistance de transfert sera de nouveau rattachée dans Inhibition , symptôme et angoisse ( 1926) aux résistances du Moi, dans la mesure où en s’opposant à la remémoration, elle renouvelle dans l’actuel, l’action du refoulement tandis que dans le même texte, la compulsion de répétition est désignée comme résistance du ça.

Jusqu’à la fin de sa vie et de son œuvre, FREUD remet au travail le concept de transfert, ainsi dans l’Abrégé de psychanalyse ( 1940 ) resté inachevé, FREUD y revient une fois de plus dans le chapitre consacré à la technique psychanalytique ( p. 42 à 45 ).

Point de vue de Jacques LACAN:

FREUD a toujours maintenu comme idéal de la cure psychanalytique la remémoration complète et quand celle-ci s’avère impossible, c’est aux constructions qu’il se fie pour combler les lacunes du passé infantile. En revanche, il ne valorise jamais pour elle-même la relation transférentielle. FREUD parle de « mise en acte » à propos des manifestations du transfert et oppose toujours à la remémoration la répétition comme expérience vécue, obstacle à cette remémoration.

Or lorsque FREUD parle de la répétition dans le transfert des expériences du passé, des attitudes envers les parents etc, cette répétition ne doit pas être prise en un sens réaliste qui limiterait l’actualisation à des relations effectivement vécues;  ce qui est essentiellement transféré, c’est la réalité psychique du sujet, son désir inconscient; les manifestations transférentielles quant à elles ne sont pas des répétitions à la lettre mais des équivalents symboliques.  On doit en effet mettre l’accent sur le fait que l’analyse et donc la relation transférentielle, soit une relation de langage, la parole y prenant une valeur particulière.

Pour LACAN la psychanalyse est une expérience ancrée dans le langage et lorsqu’il y a langage il y a transfert.

LACAN a abordé le transfert à partir de l’étude du cas DORA en 1951 , dans son Intervention sur le transfert ( in Ecrits 1966 ) intervention publique lors du 14ème congrès de psychanalystes de langue romane à Paris.

LACAN définit la relation transférentielle dans le cas DORA, comme une suite de renversements dialectiques et souligne que les moments « forts » du transfert s’inscrivent dans les moments « faibles » de l’analyste. A chaque renversement, l’analysant avance dans la découverte de la vérité.

Dans le cas DORA, 1er texte dit LACAN où FREUD reconnaît que le psychanalyste « a sa part » dans le transfert ( p. 218 ), c’est le mouvement du texte plus encore que son contenu , qui retient l’attention de LACAN.
FREUD trébuche sur la découverte du transfert, sur sa dimension fondamentale. Il fait une série de développements qui sont scandés chacun par un renversement dialectique, chaque nouveau développement s’approchant de la vérité du désir inconscient de DORA mais qui du fait du mur du transfert demeure pour FREUD presque hors d’atteinte. Chacun de ces développements se trouve scandé, selon la lecture de LACAN, de ce qu’il appelle des renversements dialectiques c’est-à-dire puisque pour lui l’analyse est une expérience entre deux sujets, le sujet FREUD et le sujet DORA, un changement de la place d’où le sujet parle, moment fécond de l’analyse :

– 1er moment : le père est un hypocrite, FREUD va-t-il se montrer aussi hypocrite que le père ? ( p. 218 )
1er renversement : « regarde, lui dit-il, quelle est ta propre part au désordre dont tu te plains » Cf DORA p. 24.

– 2ème développement : complicité de DORA à la cour dont elle est l’objet et nouvel éclairage sur ses relations d’objets, jeu des identifications à son père et jalousie dont son père est l’objet; que signifie la jalousie de DORA à l’endroit de la relation amoureuse de son père ?
2ème renversement : l’objet prétendu de la jalousie masque un intérêt pour la personne du sujet-rival.

– 3ème développement : désir homosexuel refoulé pour Madame K.
Au moment du 3ème renversement dialectique qui aurait du dévoiler à DORA ce que masquait cet amour pour Madame K., FREUD échoue à la fois du fait qu’il n’ait pas interprété à temps le transfert et son action dans l’analyse de DORA, mais peut-être parce qu’il ne se sentait pas à l’aise, dit-il, face au lien homosexuel qu’il avait mis en évidence entre DORA et Madame K.
FREUD écrit LACAN, en raison de son contre-transfert revient trop constamment sur l’amour que Monsieur K. inspirerait à DORA et il est singulier de voir comment il interprète toujours dans le sens de l’aveu les réponses pourtant très variées que lui oppose DORA ( p. 224 ). C’est, remarque LACAN, « pour s’être un peu trop mis à la place de Monsieur K. que FREUD n’a pas réussi à émouvoir sa patiente.

Qu’est-ce-que le transfert ? Demande LACAN.

p. 595 des Écrits « il n’y a d’autre résistance à l’analyse que de l’analyste lui-même ».

La psychanalyse se déroule toute entière dans un rapport de sujet à sujet.
Dans une psychanalyse le sujet se constitue par un discours où la seule présence du psychanalyste apporte la dimension du dialogue ( p. 216 ) .

Dans son séminaire de l’année 1960-61 ( Séminaire livre VIII) consacré au Transfert , LACAN introduit le désir du psychanalyste pour éclairer l’amour de transfert.

Pour sa démonstration il prend appui sur le Banquet de PLATON. L’originalité de LACAN consiste à mettre Socrate à la place de celui qui interprète les désirs de ses condisciples. Devenu psychanalyste, Socrate peut signifier à Alcibiade que le véritable objet de son désir, ce n’est pas lui, Socrate, mais Agathon .
Le transfert est artifice, un leurre, puisqu’il se porte inconsciemment sur un objet qui en reflète un autre.

Dans le Séminaire de 1961-62 consacré à l’identification, le transfert y apparaît toujours comme la manifestation d’une opération qui relève de la tromperie et qui consiste pour l’analysant à installer l’analyste en position de « sujet- supposé-savoir » ( lui attribuant un savoir absolu ). LACAN dit que le transfert n’est autre que de « l’amour adressé à du savoir ».
A quoi s’adresse l’amour de transfert ( l’amour comme destin de la pulsion , moment où la pulsion subjective ) ? , au savoir répond LACAN.
Je postule qu’il y a quelque chose à savoir, c’est le postulat de l’analyse. Le sujet-supposé-savoir n’est pas l’analyste ( ce qui serait une posture toute-puissante, une posture de maître ) c’est l’un et l’autre : l’analyste qui vient avec un savoir analytique ne cesse de dire au patient « c’est vous qui savez ».

Enfin dans le Séminaire de l’année 1964 , LACAN fait du transfert l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à côté de l’inconscient, de la répétition et de la pulsion. Il le définit comme la mise en acte , par l’expérience analytique, de la réalité de l’inconscient ( la réalité sexuelle ).

L’effet de transfert, amour repérable dans le champ du narcissisme (« aimer c’est essentiellement vouloir être aimé ») intervient dans sa fonction de tromperie (  p.282 -283 ).

LACAN inscrit le transfert dans une relation entre le moi du patient et la position du grand Autre ( le lieu symbolique, le signifiant, la loi, le langage, l’inconscient qui détermine le sujet ici dans sa relation au désir ). L’Autre ou autre scène, ou inconscient ( dont LACAN dit qu’il est « structuré comme un langage » ) est compris comme un lieu de déploiement de la parole où « le désir de l’homme est le désir de l’Autre »; autrement dit, c’est lorsque le sujet se demande « que veut l’Autre ? », qu’il interroge sa propre identité sexuelle en particulier.

La posture de l’analyste ne s’inscrit pas dans une relation duelle, « l’analyste, dit LACAN, doit être au lieu même de l’Autre »( position du symbolique ), ce n’est pas un miroir, c’est selon l’expression de Paul-Laurent ASSOUN , un « brise-imaginaire ».

Où est le sujet quand il parle ? Comme sujet, nous naviguons du lieu d’émission de notre parole au lieu d’audition de cette parole ( l’enfant qui crie, entend son cri qui lui revient du dehors, étranger et extérieur et chargé de cette réalité extérieure ( interprétation de la mère / demande de l’autre) et très vite l‘enfant crie parce qu’il crie ( trace mnésique d’autre chose ).
Le sujet est divisé entre un dedans et un dehors; c’est dans ce cadre que vient se situer le rapport à l’alter ego du transfert

LACAN pense que la notion de contre-transfert est fausse : c’est un transfert à deux ( « le transfert est un phénomène où sont inclus ensemble le sujet et le psychanalyste » écrit-il dans le Séminaire livre I ).
De là les deux conséquences fondamentales  :
– Il y a quelque chose dans l’analyse qu’on peut appeler le désir de l’analyste  L’analyste ne doit pas se dérober à la part qui lui revient dans la production de la vérité  C’est le désir de l’analyste qui opère dans l’analyse; ce n’est plus là l’idée de « neutralité bienveillante » : il faut que l’analyste soit présent dans son désir et il faut qu’il le signifie, qu’il signifie que ça lui importe ( différent de la séduction, séduction = effet imaginaire).
L’analyste doit être tout entier présent dans son acte.

– Comme nous l’avons vu dans la lecture de LACAN du Banquet de PLATON, l’attitude de l’analyste doit être de guider le désir du sujet non pas vers lui mais vers un autre (= position de Socrate ), ce qui constitue une position paradoxale, sacrificielle.

Par l’analyse, le sujet doit pouvoir réinvestir son désir sur l’objet, identifier son désir.
La position de « faire semblant » que constitue le transfert, n’est pas un mensonge, c’est un simulacre.

La fin de l’analyse, c’est quand ce semblant tombe. Il y a alors désidéalisation de l’analyste ( LACAN situe l’idéalisation de l’analyste du côté de l’idéal du moi, du côté du symbolique). Le sujet se confronte au réel de l’objet de son désir, ce que LACAN nomme « savoir y faire avec son symptôme » et c’est là ce qui constitue sa vraie liberté.

 

Bibliographie:

Sigmund FREUD :

Etudes sur l’hystérie 1895

L’interprétation des rêves 1900

Fragment d’une analyse d’hystérie ( Cas DORA ) 1905

Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle ( L’homme aux rats ) 1909

La dynamique du transfert 1912 in La technique psychanalytique

Observations sur l’amour de transfert 1915 in La technique psychanalytique

Le transfert 1916 in Introduction à la psychanalyse

Au-delà du principe de plaisir 1920

Psychanalyse et théorie de la libido 1923

Inhibition , symptôme , angoisse 1926

Abrégé de psychanalyse 1940

Jacques LACAN :

Le séminaire livre VIII «Le transfert» 1960-61

Le séminaire livre XI «Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse» 1964

Ecrits 1966

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Une Réponse to “LE TRANSFERT”

  1. Liviu Milton POENARU 16/12/2012 à 14:04 #

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