L’amour maternel

4 Juil

L’AMOUR MATERNEL

Conférence Institut Universitaire Rachi de Troyes

le 4 mars 2019

Nous avons vu qu’il est souvent question d’amour dans les cabinets des psychanalystes, trop peu d’amour ou trop d’amour, incapacité d’aimer, d’être aimé, passion ou  désespoir amoureux, amour de transfert qui rejoue ces affects heureux ou malheureux…

S’interroger sur soi, sur son parcours de vie, sur ses origines, ne peut faire l’économie d’un long détour du côté de la mère, et là encore il est toujours question d’amour : absolue certitude d’être aimé d’elle quoiqu’il arrive, d’être le préféré de la fratrie, comme Freud [« Quand on a été sans conteste l’enfant de prédilection de sa mère, dit Freud, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance de succès qui, en réalité, reste rarement sans l’amener »] ; vécu d’amour ou souffrance lorsque cet amour fait défaut, lorsqu’il est dissimulé, mal exprimé. C’est toujours explorer le continent maternel dans son unicité et dans sa permanence.

Il faut bien sûr souligner qu’il y a autant de façons de réagir à la grossesse ou à la naissance d’un enfant qu’il y a de futures mères ou de mères. Chaque cas est différent, complexe, et il faut se garder de réduire les comportements ou les discours à des généralités. On peut néanmoins se poser quelques questions : De quel amour s’agit-il lorsque l’on parle d’amour maternel ?  Comment s’envisage-t-il du côté de l’enfant, celui que l’on est toujours, même à l’âge adulte ? Du côté de la femme qui met au monde un enfant ? Qu’est-ce qu’une maternité heureuse qui remplirait sa fonction ?

A ce que l’on entend, il semblerait que l’instinct maternel fasse encore débat même si, à l’unanimité, neurobiologistes, anthropologues, psychologues et psychanalystes répondent sans hésitation que l’instinct maternel n’existe pas et que l’amour maternel se construit, ou pas, ou difficilement, au fil de l’histoire de chaque femme avec chaque enfant.

L’instinct au sens strict, suppose un type de comportement inné, spécifique à une espèce donnée, commun à tous les individus de cette espèce et connaissant peu de variabilité d’un individu à un autre.

 «L’instinct maternel est divinement animal (…)», écrivait Victor Hugo dans son roman Quatre-vingt-treize.

Or, même chez les animaux, l’instinct maternel est une notion complexe et la diversité du monde animal réserve des surprises. L’attachement maternel résulte de la combinaison de plusieurs mécanismes (libération d’hormones dans le cerveau, accouchement, odeurs et sons émis par le nouveau-né). Pour autant, tout ne relève pas de la nature. Mi-inné mi-acquis, l’attachement maternel chez l’animal tient également beaucoup au caractère de chaque individu, à son parcours, à son environnement.

Si on extrapole à l’humain, réduire l’amour maternel à un instinct, serait le réduire à une programmation hormonale (il y a bien en effet une production d’ocytocine lors de l’accouchement et de la montée de lait, et on nous vend l’ocytocine en spray sur internet…), en ignorant la dimension psychique et sociale de l’être humain, la question du langage et du rapport à l’autre, le « libre-arbitre » capable de court-circuiter tout programme dépendant des hormones, en niant donc la force de l’inconscient.

Selon Françoise Héritier, anthropologue : « Ce qui peut exister, ce sont des constructions idéologiques d’ensemble qui nous poussent à nous conformer à la loi de la reproduction – il n’y a qu’à regarder à quel point on culpabilise les jeunes femmes, et parfois même, les jeunes couples, lorsque ceux-ci tardent à avoir des enfants -. Il y a aussi, chez certaines femmes, un fort sentiment de culpabilité qui peut se développer si celles-ci ont l’impression de ne pas fournir ce qui est attendu d’elles. Mais en aucun cas un instinct maternel qui les pousse à la maternité ou à aimer leurs enfants. L’amour maternel est une construction mentale, sociale, qui se construit dès l’enfance pour chaque individu. »

Le vécu d’une femme face à son enfant est donc unique, c’est le produit de son histoire personnelle et familiale  ainsi que du contexte social, économique et politique dans lequel naît cet enfant. Le désir d’enfant d’une femme est lié à son passé ainsi qu’à ses projections sur l’avenir, travaillé par l’inconscient. La mère se consacre au maternage de son bébé parce qu’elle le désire et parce qu’elle le peut et non parce que ça lui est naturel.

Pour la psychanalyse, l’expérience maternelle est une construction culturelle, et elle peut être considérée comme la construction culturelle par excellence, comme le note Julia Kristeva, puisqu’elle nous replace à l’aurore de l’hominisation, là où la biologie bascule en émergence du premier autre : l’enfant.

La maternité se porte encore assez bien en France (malgré une baisse de la natalité régulière depuis quatre ans, la France arrive toujours en tête des pays européens), mais la maternité a beaucoup changé et ce n’est pas certain que les mères se portent si bien que ça.

Grâce à la contraception, à l’IVG, devenir mère est un choix, une volonté, ce n’est pas un destin « naturel », une fatalité [les femmes de la génération des arrière-grands-mères actuelles expriment encore l’angoisse qu’elles pouvaient éprouver à l’idée d’être enceintes dès leurs premiers rapports sexuels puis tous les ans] et on peut penser que la maternité en est actuellement d’autant plus investie.

Dans notre société actuelle, en crise existentielle, où beaucoup de certitudes s’écroulent, on s’accroche à une construction idéologique : l’image de la maternité épanouie, de la Vierge et de l’enfant, du tout-amour,  du « ne faire qu’un ».  On voudrait être au moins sûr de ça : pouvoir aimer son enfant et en être aimé en retour.  Quant à l’enfant à naître, avec l’attention minutieuse dont il est l’objet avant même sa conception, souvent unique, il se doit d’être parfait pour ses parents et devra porter toute la responsabilité de ne pas les décevoir, de réaliser leurs vœux, de les combler.

Les jeunes mères veulent le plus souvent vivre pleinement cette  maternité choisie au bon moment,  la « réussir »,  au même titre que leur vie amoureuse ou leur vie professionnelle, réussir en tout cas à être une mère aimante et aimée.

En voulant si bien faire,  elles se désillusionnent parfois devant la réalité. On entend fréquemment les  jeunes mères exprimer leur sentiment de fatigue voire d’épuisement, associé le plus souvent à un grand sentiment de solitude.  Elles mettent alors leurs sentiments hostiles vis-à-vis de ce bébé pas aussi parfait, pas aussi gratifiant  qu’elles l’ont désiré, sur le compte de cette fatigue, du stress etc. ou bien se disent « nulles »…

Il ne faut pas minimiser l’aspect corporel de la maternité, tous les bouleversements qui concernent le corps chez toute mère la plus équilibrée soi-elle. La grossesse, l’accouchement, le plus « facile » soit-il, ont valeur traumatique. On a beaucoup parlé du traumatisme de la naissance pour le bébé, mais le traumatisme est aussi celui de la mère. On idéalise actuellement  un accouchement propre et maîtrisé ; on sous-estime l’impact traumatique des réalités corporelles de l’accouchement et de ses suites, qui font toujours effraction : on ne se « prépare » pas à un accouchement. Il s’agit là encore d’un mouvement idéalisant, comme si la violence et les risques en étaient surmontés, que tout allait de soi…or l’accouchement peut prendre une valeur désorganisatrice sur le plan psychique (voir René Frydman  dans sa postface au recueil  Naissances, L’iconoclaste 2005, réédition coll. Points, 2007, pp.175-180 : « Je ne connais pas d’acte plus violent que la naissance. »

La popularité de l’idée d’un paradis entre mère et enfant, d’une harmonie mythique,  vient en partie des premiers écrits psychanalytiques et de leur vulgarisation.

Freud lui-même ne pouvait guère inclure l’amour maternel dans le champ des conflits et des déceptions, caractéristiques selon lui des relations amoureuses : il note que presque toutes les relations intimes entre les êtres humains contiennent des sentiments d’hostilité et d’aversion, avec l’exception possible de l’amour d’une mère pour son fils, qui est fondée sur le narcissisme [« Tout rapport sentimental intime, écrit-il, contient un dépôt de sentiments récusateurs, hostiles » à une exception : la relation narcissique de la mère au fils »Psychologie des masses et analyse du moi , (1921), OCF, XVI, Paris, PUF, p.39, n°2)].  Il récidive en 1932, ajoutant (dans la Nouvelle conférence sur la féminité) que cette relation est « la plus parfaite, la plus éloignée d’ambivalence » de toutes les relations humaines.

L’absence d’ambivalence dans la relation mère-fils, suggérée par Freud, la tendance maternelle universelle de tendre vers le tout, « tout amour », tout sacrifice, dévouement extrême, peut être en partie liée  à cette satisfaction de la mère d’être pour son bébé le centre du monde, au sentiment d’être indispensable à quelqu’un d’autre. Freud souligne en effet que « les revendications d’amour de l’enfant sont démesurées, exigent l’exclusivité, ne tolèrent aucun partage. » (S. Freud, (1933). Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 165).

Ce « tout amour » est  le plus souvent une découverte pour la jeune maman qui doute  de ses capacités :

« C’était un amour dont je n’avais, littéralement pas idée.

J’en avais entendu parler, je le constatais autour de moi, je l’imaginais et pouvais le concevoir – j’aurais pu l’écrire – mais je ne savais pas qu’il me concernerait. (…)

Quand le bébé est né, la stupéfaction et l’amour se confondaient. Je l’aimais et je l’admirais d’être là : d’avoir surgi de façon si incongrue, si insolente. Il m’était difficile de croire que les autres bébés font de même » (…)  (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, pp. 39-40).

« Je l’ai aimé tout de suite : ça n’est pas une formule, ç’aurait pu être autrement. Je n’étais pas sûre qu’il était de moi. Je l’ai adopté : il me plaisait ». (Idem, p. 42).

Françoise Héritier écrit : « Faire un enfant est à la fois le fruit de la volonté de se reproduire, c’est-à-dire de transmettre la vie, et la nécessité (et donc la volonté qui l’accompagne) de protection. Dans l’espèce humaine, lorsqu’un enfant naît, compte-tenu de sa particulière fragilité et d’une certaine lenteur de développement, celui-ci ne peut pas être autonome avant, au minimum, l’âge de 7 ans. Ce qui suppose un temps de dépendance totale extrêmement long par rapport à d’autres espèces animales. C’est donc de cette rencontre entre la volonté de se reproduire et la nécessité de protection que peuvent se développer des relations entre la mère et son bébé, relations qui sont marquées par des affects très forts. Mais qui ne relèvent pas de l’instinct. »

C’est la prématurité du bébé, unique,  qui impose cette prise en charge totale, cette nécessité de protection.

« Un bébé seul cela n’existe pas » nous dit Winnicott « Si vous voulez décrire un bébé vous vous apercevrez que vous décrivez un bébé et quelqu’un d’autre. Un bébé ne peut pas exister tout seul, il fait essentiellement partie d’une relation» (Winnicott D. (1972), Le bébé en tant que personnein L’enfant et le monde extérieur, Payot) ;  sa dépendance à l’environnement primaire et notamment à la mère, est absolue. De l’histoire de chaque femme, naîtra, ou non, la possibilité pour elle d’être rapidement en lien avec son bébé, de lui apporter le maternage nécessaire à sa prématurité. C’est ce que Winnicott appelle la « préoccupation maternelle primaire » (La préoccupation maternelle primaire, (1956),  in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969).

Cet état psychique particulier, qui peut être comparé à un « état de repli » ou de « dissociation », « une fugue, ou même encore à un trouble plus profond, tel qu’un épisode schizoïde » :

  • « se développe graduellement pour atteindre un degré de sensibilité accrue pendant la grossesse et spécialement à la fin » ;
  • « dure encore quelques semaines après la naissance de l’enfant » ;
  • « les mères ne s’en souviennent que difficilement lorsqu’elles sont remises » et « elles ont tendance à en refouler le souvenir ».

« Je ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’attitude de la mère au tout début de la vie du nourrisson si l’on n’admet pas qu’il faut qu’elle soit capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité – presque une maladie- et de s’en remettre ensuite » écrit-il.

André Green, reprenant la description de Winnicott, élabore quant à lui, la thèse d’une « folie maternelle normale», nouée dès la grossesse, cette passion des mères, toutes entières occupées et préoccupées par leur bébé au début de leur vie commune, qui va  imprégner l’expérience ordinaire de la maternité et qui en est même une condition nécessaire. (Passions et destins des passions (1980) in La Folie privée, Paris, Gallimard, 1990, pp.182-183).

Il écrit : « Il existe chez les femmes qui vivent ces expériences un remodelage complet de leur vécu, de leur relation au monde, de l’organisation de leurs perceptions, entièrement recentrées sur l’enfant. La sensibilité de la mère aux signaux les plus imperceptibles de l’enfant prend pour les autres une qualité quasi hallucinatoire. Grossesse et maternité comportent pour la femme une dimension miraculeuse, elles réalisent des vœux de toute-puissance et de souhait d’être, pour l’enfant, ce qu’il est pour elles, cet objet unique, incomparable, à qui tout est dû et sacrifié, et ceci dans la situation la plus normale. C’est bien lorsque cette folie n’apparaît pas qu’on a lieu de soupçonner une carence inquiétante ».

Cette « maladie temporaire » permet en effet à la mère de « s’adapter aux tout premiers besoins du petit enfant avec délicatesse et sensibilité» ; elle lui permet de « se mettre à la place de son enfant et répondre à ses besoins ». C’est sur cette capacité  que va reposer pour l’enfant un « sentiment continu d’exister » suffisant ainsi que la reconnaissance de sa mère comme personne. Selon Winnicott, cet environnement « suffisamment bon » (good enough), dès le stade primaire « permet au petit enfant de commencer à exister, d’avoir ses expériences, d’édifier un moi personnel, de dominer ses instincts et de faire face à toutes les difficultés inhérentes à la vie ».

Pour que l’enfant puisse être, la mère doit s’absenter d’elle-même, être là où les besoins de l’enfant l’appellent, dans un mouvement d’identification au bébé :

« Ces deux premiers mois, je n’étais au monde qu’à demi, n’entendant qu’à demi ce qu’on me disait, ne voyant qu’à demi les gens, lisant mal les livres. La moitié de mon cerveau était à lui : avait-il assez chaud, respirait-il bien, ne l’avais-je pas entendu geindre ?…C’était une forme de folie. J’étais en contact permanent avec un autre monde, comme une extraterrestre percevant sans répit, dans sa boite crânienne, les échos de sa planète d’origine. J’étais douée d’ubiquité, de suprasensitivité. » (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p.32-33.).

Cette capacité n’est pas innée, mais pour autant, elle ne s’apprend pas. Devenir mère se construit ; elle est le fruit d’une élaboration psychique, le plus souvent à notre insu, et en fonction de notre histoire personnelle, jusqu’au moment de la grossesse, et encore après. Il n’y a pas de mauvaise mère, Il n’y a que des mères empêchées par leur propre histoire, par ce qui ne s’est pas – ou trop – inscrit chez elles ; des mères qui n’y arrivent pas.

Pour être « suffisamment bonne » nous dit Winnicott, la mère doit en effet être en « bonne santé psychique » car la maternité est certes un univers magique mais elle fragilise la mère, elle la transforme et l’inquiète, la fait osciller, dans le meilleur des cas, entre bonheur et angoisse. La jeune mère doit accepter cette fragilité nécessaire même si celle-ci ne doit pas être banalisée [on met trop souvent sur le compte du « baby-blues » les plaintes des jeunes mamans, trop peu entendues ou trop peu accompagnées].  La fragilité maternelle, à tonalité dépressive le plus souvent, n’est pas un trouble psychiatrique à soigner, c’est un état que suscite la maternité et le développement du nourrisson suppose que quelqu’un de son entourage puisse accepter cet état particulier de fragilité affective. C’est un phénomène inconscient qui peut se mettre en place entre un adulte et un enfant sans que ce soit obligatoirement sa mère biologique [voir  le bouleversant personnage de père d’accueil joué par Gilles Lelouch dans le film récent Pupille].

C’est cette fragilité qui donne à la personne qui materne l’enfant  la capacité à capter, à comprendre, à ressentir tout ce que le bébé n’a pas les moyens d’exprimer. La mère doit s’adapter à l’immaturité de son bébé, immaturité à la fois fonctionnelle et relationnelle, pour percevoir l’expression de ses besoins, de sa détresse, des douleurs ou désirs,  hors de portée des mots. Il lui faut « brancher son psychisme sur celui du bébé » (Sylviane Giampino, A ta mère plus que de l’amour tu demanderas, in Spirale 2006/3 (n°39), p.21-37).

La jeune maman doit pour cela accepter de retrouver ses anciennes modalités de relation au monde, lorsqu’elle était elle-même bébé, de s’immerger dans l’archaïque de son enfance. Elle doit pouvoir se permettre de régresser pour entendre les besoins et désirs de son bébé, en référence au bébé qu’elle a elle-même été, dans un triple mouvement d’identification, au bébé qui vient de naître, et à sa propre mère, au bébé qu’elle a été dans les bras de sa mère :

« Regardant les photos de nous, jeunes accouchées, ma meilleure amie et moi : ce sont les photos de nos mères ». (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 13).

«  Le bébé est depuis quatre mois dans ma vie et je ne m’habitue pas à ce qu’il ait un prénom, à l’appeler par son prénom pourtant des plus classiques. Souvent, penchée sur lui, je surprends à mes lèvres, le nom – un des petits noms – que me donnait ma mère quand j’étais enfant. » (Idem, p. 59).

Cette régression doit se faire sans avoir le sentiment de mettre sa propre existence en danger. Ce qui ne va pas sans mal car régression, fragilisation, hypersensibilité et tonalité dépressive sont liées et la dépression et la fragilité sont les terrains préférés de la culpabilité et du besoin d’amour.

En deçà de la parole maternelle, le rapport du bébé au monde, s’inscrit dans les échanges émotionnels avec la mère, mais aussi physiques : La fonction contenante maternelle, le holding selon Winnicott, est la façon  de porter et de maintenir le bébé, non pas dans une illusion d’unité, mais en transformant le dehors en dedans, en reconstituant  temporairement une intériorité, où le bébé n’est plus la mère mais où la mère est le bébé souhaitant être tenu. Ce holding a une fonction intégrative. La mère va favoriser l’intégration psychique de son nourrisson, en contenant tout ce qui désorganise le bébé,  les tensions issues des excitations, douleurs, fatigue, peur etc.,  qui le submergent, le débordent, ses cris et pleurs qui signifient cet état de désorganisation. Le seul fait de le prendre dans les bras suffit à l’apaiser, à contenir ce qu’il n’est pas à même de contenir : il n’est pas seul. Cet acte implique pour la mère un investissement corporel, l’investissement de son propre corps comme objet maternel, ce n’est pas porter de façon inerte, c’est main-tenir qui relève d’un pacte symbolique : « je m’abandonne, puisque tu me tiens. Main-tenir est une forme d’amour […] peut-être la seule façon par laquelle la mère peur montrer à son enfant qu’elle l’aime ». (D.W. Winnicott (1957), L’Enfant et sa famille, Paris, Payot, 1978).

Mais naître ne suffit pas, un espace intérieur doit se constituer pour l’enfant, à partir du sentiment qu’il a d’être aimé inconditionnellement dans ce premier temps où la mère, écrit Winnicott, est «celle qui aime se laisser aller à représenter pour l’enfant la totalité du monde ».

Pour penser, un bébé doit d’abord être pensé. La mère « suffisamment bonne » est celle qui permet au nourrisson de vivre « une sécurité au niveau de l’être, d’une relation symbolique à l’autre, avant de pouvoir s’autoriser, sans risques, à se sentir bien au niveau de l’être avec l’autre », écrit Winnicott (D.W. Winnicott (1957), L’Enfant et sa famille, Paris, Payot, 1978).

Pour constituer son espace psychique, son espace intérieur, le bébé doit faire la double expérience de survivre à l’absence de la mère et de son retour, ce qui lui permettra de s’inscrire dans la vie et dans toute relation objectale en sachant que l’absence de tout autre ne signifie pas sa propre disparition. C’est la mère, par sa présence qui sécurise car elle  se porte garant de cet espace reconnaissable, qui permet au  sentiment de sécurité interne du bébé d’advenir dans l’alternance de sa présence et de son absence. Elle est garante de la continuité d’être du bébé, de sa réalité interne,  mais elle met aussi la réalité externe à sa portée. Avec le holding, la mère porte l’enfant en même temps qu’elle porte le monde pour l’enfant.

Freud avait postulé un type d’expérience originaire, l’expérience de satisfaction, durant laquelle la tension interne créée par le besoin chez le nourrisson, est apaisée grâce à l’intervention extérieure de la mère. La satisfaction sera donc désormais liée à l’image même de l’objet qui a procuré cette satisfaction. Lorsque l’état de tension que provoque le besoin réapparaîtra, l’image de cet objet sera réinvestie. Cette réactivation produit quelque chose d’analogue à une perception : c’est une hallucination. Freud émet donc l’idée d’une satisfaction hallucinatoire du désir : le désir que fait naître le besoin de nourriture chez le bébé, sera satisfait de manière hallucinatoire par le réinvestissement de la trace mnésique de la perception. C’est ce qui va permettre au bébé d’attendre ; l’attente du sein fait émerger une représentation. Ce sont là les prémices de la pensée : c’est au moment où l’expérience de satisfaction fait défaut que la pensée va naître.

Winnicott fait de la  capacité d’être seul, « l’un des signes les plus importants de la maturité du développement affectif », il en fait un synonyme de la maturité affective (La capacité d’être seul (1958), in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1968, p.325).

Pour Winnicott cette « capacité d’être seul » est d’abord « l’expérience [paradoxale] d’être seul, en tant que nourrisson et petit-enfant, en présence de la mère » (p.327). « La présence de chacun, importe à l’autre ».

Il faut pour cela que la mère ait été « suffisamment bonne », suffisamment sécurisante, que le bébé ait pu développer une confiance inébranlable en son existence ininterrompue. L’enfant peut alors « jouir d’être seul, pour une durée limitée » (p.330).  C’est essentiel car « c’est seulement lorsqu’il est seul (c’est-à-dire en présence de quelqu’un) que le petit enfant peut découvrir sa vie personnelle » [sinon il se construira un faux-self, construit sur les réactions aux excitations extérieures]. En étant seul, il ne réagit pas aux excitations extérieures et il ne s’active pas pour faire réagir la mère : il est capable de faire des expériences personnelles,  il édifie son « environnement interne » (p.331).

Pour Julia Kristeva, si elle est bien le prototype de la passion humaine, « la passion maternelle » est aussi le prototype de cette déprise de la passion. Par un «  dépassionnement progressif, (…) la mère permet à l’enfant d’intérioriser et de représenter, non pas la mère (« rien ne peut représenter l’objet maternel », écrit André Green), mais l’absence de la mère : si et seulement si elle laisse l’enfant libre de s’approprier la pensée maternelle en la recréant dans sa façon à lui de penser-représenter. La « suffisamment bonne mère » serait celle qui sait s’absenter pour céder la place au plaisir, pour l’enfant, de la penser. » La mère participe à une sorte de matricide symbolique,  ce qui suppose qu’elle ait elle-même dépassionné son lien à sa propre mère et que le message à son enfant ne soit pas un message d’emprise. (Julia Kristeva, La passion maternelle sur le site internet de Julia Kristeva, exposé au colloque de la SPP pour le 100e  anniversaire de Freud).

La passion maternelle a des capacités de sublimation qui rendent possible la créativité de l’enfant, avec l’apprentissage du langage par l’enfant qui est aussi un réapprentissage du langage par la mère, en parlant la langue de son enfant, depuis  le mamanais, prosodie universelle transculturelle, ou  lalangue. L’acquisition de la pensée et du langage dépendent de l’étayage maternel tout autant que de la fonction paternelle. Là encore, un dépassionnement doit s’opérer pour que cette sublimation aille du corps à corps entre objets à la pensée  entre deux sujets et favorise ainsi le développement de la pensée chez l’enfant.

« Seule avec lui dans la voiture je module au hasard des litanies de mots, en anglais ou en espagnol, pour essayer d’entendre, par contraste, ma langue, pour essayer d’entendre ce qu’il apprend.

Une équipe de télévision basque venue m’interviewer lui fait des guilis dans cette langue de mon enfance, celle que me parlait, pour les mots d’amour, ma mère, celle que pour les secrets elle partageait avec ma grand-mère : j’ai oublié le basque.

Quand ma mère parle sa langue au bébé, j’accepte pour mémoire, je leur laisse cette connivence. Mais quand ce sont des inconnus, j’ai l’impression qu’on me l’enlève. Il gazouille, heureux, happé par un monde qui fut le mien, qui ne l’est plus. Je me sens en danger, comme s’il allait passer de l’autre côté et me trahir avec je ne sais quels ennemis, avec mon enfance à moi. » (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 144).

Cette solution énigmatique de la réussite de la fonction maternelle qui s’incarnerait dans une mère « suffisamment bonne »,  signifie qu’elle l’est « juste assez, mais pas trop», qu’elle ne l’est ni trop ni trop peu, ce qui donne à cette réussite un  statut idéal mais précaire, et si la mère ne le laisse pas tomber, ce n’est pas sans frustration pour son bébé.

Dans La haine dans le contre-transfert, Winnicott avance l’idée provocatrice que la mère a de nombreuses raisons de haïr son bébé, et qu’elle le hait dès le début, (même un garçon ! dit-il, clin d’œil à Freud) ;   il en recense dix-huit dont par exemple :

  • « L’enfant n’est pas produit par magie.
  • L’enfant est un danger pour son corps pendant la grossesse et à la naissance.
  • Elle doit l’aimer lui, ses excréments et tout, au moins au début, jusqu’à ce qu’il ait des doutes sur lui-même.
  • Il essaie de lui faire mal, il la mord de temps à autre, tout cela par amour.
  • Son amour brûlant est un amour de garde-manger, de sorte que lorsqu’il a ce qu’il veut, il la rejette comme une pelure d’orange.
  • Il est soupçonneux, refuse sa bonne nourriture et la fait douter d’elle-même, mais il mange bien avec sa tante.
  • Après une matinée épouvantable avec lui, elle sort et il sourit à un étranger qui dit : « comme il est gentil ».
  • Si elle lui fait défaut au début, elle sait qu’il le lui fera payer à perpétuité.
  • Il l’excite mais il la frustre- elle ne doit pas le manger ni avoir un commerce sexuel avec lui. »

D.W.Winnicott, La haine dans le contre-transfert (1947), in De la pédiatre à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp.80-81).

Pour aimer son enfant, il faut accepter de ne pas l’aimer, il faut accepter sa propre ambivalence [ambivalence et non opposition car l’amour ne s’oppose pas à la haine mais à l’indifférence], et accepter l’ambivalence de l’enfant [on voit des mères détruites, effondrées, en larmes, parce que leur bambin leur a dit « je ne t’aime pas ! »]. Or ce qui est inquiétant pour un enfant, ce n’est pas que sa mère nourrisse des sentiments ambivalents à son égard, ou qu’elle cherche comment réguler son angoisse, c’est qu’elle vive comme anormale cette ambivalence, qu’elle s’en culpabilise.

La jeune mère doit accepter sans trop d’angoisse ses fantasmes hostiles :

« Mon pouvoir sur lui est stupéfiant. Il serait simple de m’en débarrasser. Je rêve que que je l’oublie au supermarché, sur la plage. Je retrouve la poussette, mais vide. Je prends la fuite. A l’état de veille, entre deux tétées, je sais que c’est cela désormais qui m’est interdit : la fuite, disparaître, me carapater. (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p.18).

 « Le pire et le meilleur en nous, il le révèle.

C’est quand on n’en peut plus qu’il commence à sourire, au bout d’un tunnel de semaines, lait, rot, pipi, caca. Il sourit juste à temps, pour nous séduire, pour qu’on le garde. » (Idem, pp.26-28).

Le registre du narcissisme que Winnicott n’évoque pas est bien présent dans le dessaisissement du moi au profit de l’objet qu’il évoque, dans le fait que celui-ci soit inconscient, que son souvenir  soit refoulé, tout indique l’implication d’une charge passionnelle et pulsionnelle dans le double mouvement identificatoire de la mère, à l’image des poupées russes, identification au bébé , identification à sa propre mère.

Tout part de la pulsion, de la libido, même et surtout l’amour maternel.

Une des nouveautés présentées par Freud dans Trois essais sur la théorie sexuelle, a été d’introduire la notion de séduction maternelle sur le corps du bébé, cette relation du corps à corps que les soins au bébé exigent, déterminera, marquera sexuellement le corps du bébé et l’investissement des zones érogènes.

Margareth Hilferding, première femme psychanalyste, avait dès sa première conférence donnée le 11 janvier 1911, au sein de la Société Psychanalytique de Vienne, tenté d’établir une métapsychologie de la femme enceinte, et présenté le bébé comme objet sexuel de la mère. Selon elle, ce sont les premières sensations, sensations de plaisir, de la future mère durant la gestation, qui détermineront l’amour maternel. Si cette sensation de plaisir a été absente, mais si elle se produit après l’accouchement, l’amour maternel sera assuré.

Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Freud note la conjonction entre sexualité et amour maternel. Il commente le tableau de Léonard de Vinci, La Vierge, Sainte Anne et l’enfant jouant avec un agneau, exposé au musée du Louvre, en proposant une explication de l’intrication relationnelle qui caractérise ce tableau, en faisant référence à des éléments biographiques du peintre lui-même. Il reprend l’idée que l’amour maternel pour un nouveau-né « possède la nature d’une relation amoureuse pleinement satisfaisante, qui comble non seulement tous les désirs psychiques mais aussi tous les besoins corporels » (S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, NRF, 1987, p.146).

Pour Freud, l’ambivalence ne peut être que du côté de la jalousie paternelle [« dans le plus heureux des jeunes ménages, le père a le sentiment que l’enfant, particulièrement le jeune fils, est devenu son rival, et une hostilité, s’enracinant profondément dans l’inconscient, prend dès lors naissance contre le favori »]. Freud évite soigneusement de prendre en compte l’hostilité maternelle.

En 1938, dans l’Abrégé de psychanalyse, il écrit : « Le sein nourricier de sa mère est pour l’enfant le premier objet érotique, l’amour apparaît en s’étayant sur la satisfaction de besoin de nourriture. [… La mère] ne se contente pas de  nourrir, elle soigne l’enfant et éveille ainsi en lui maintes autres sensations physiques agréables ou désagréables. Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, elle devient sa première séductrice. Par ces deux sortes de relations, la mère acquiert une importance unique, incomparable, inaltérable et permanente et devient pour les deux sexes l’objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses. » (S. Freud (1938). Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 10ème édition, p.59).

 L’activité de soin et l’activité érotique de séduction sont inséparables selon Freud. Mais là encore, cette « folie maternelle » exige de la mère qu’elle puisse « accepter ses propres pulsions et les contenir, pour éveiller l’enfant à la vie pulsionnelle, qui n’est après tout que la vie tout court, lui permettre de reconnaître ses propres pulsions en elle, sentir qu’elle peut leur servir de réceptacle, afin qu’elles lui soient retournées sous une forme acceptable » (André Green Passions et destins des passions (1980) in La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 183) [On est là proche de la fonction Alpha de la mère, ou capacité de rêverie,  élaborée par Bion].

Être mère c’est aussi pouvoir reconnaître les enjeux incestueux contenus dans le processus maternel pour ne pas les réaliser (renoncer à jouir du corps de l’enfant) et donc pour se séparer de l’enfant.

« Je l’embrasse sur la bouche, parfois, comme par erreur. Ce n’est pas dans nos traditions familiales. Quand je le lave, le frotte, l’essuie, le câline, c’est consciemment que je m’interdis d’embrasser son sexe : je lui bécote le ventre, à la place. Ca le surprend. Il ne rit pas encore, il n’accroche pas encore le regard. Je le lange, je m’allonge avec lui sur le lit, je le serre contre moi, je respire ses cheveux ; de la tête aux pieds, il tient sur ma poitrine. Sa tête, petit veau, pousse dans le creux de mon cou. Ventre à ventre, chaleur contre chaleur, mon amour maternel est d’abord pédophile, attirance passionnée pour son petit corps, besoin de m’en repaître ». (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, pp. 18-19).

Là encore la séduction, émerveillante du côté de la mère comme du côté de l’enfant, doit avoir lieu. La séduction qui tisse le lien maternel est vitalisante, du fait de sa spécificité pulsionnelle, mais elle peut rater comme lien sécurisant et protecteur, car « potentiellement la mère oscille toujours entre l’excès de gratification et l’excès de frustration » nous dit André Green, tous deux   ont un même effet, ils provoquent une excitation pulsionnelle qui va déborder les capacités d’intégration des pulsions, les possibilités de liaison, d’élaboration de l’enfant.

L’érotique maternelle est le fruit d’un long travail élaboratif qui puisse permettre à la mère de répondre à l‘intensité pulsionnelle de son enfant sans refoulement massif ni excès pervers.

Elle peut rater en  basculant du côté du rien (une abolition de la sexualité ou neutralisation des pulsions sexuelles, « aphanisis » décrite par Jones) ou du côté du trop, d’un passionnel ravageant, d’une emprise du corps à corps  qui ne permettrait pas à des liens de tendresse de s’instaurer, la tendresse étant la mémoire de cette première séduction maternelle (différencier la tendresse du sexuel permet de séparer dans le registre du maternel ce qui est structurant narcissiquement de ce qui serait traumatique, voire pervers).

L’amour doit aussi évacuer son versant pulsionnel, celui que les mythes ou les contes traduisent depuis toujours, avec les angoisses de fusion et de dévoration, que seule une mère au moi bien différencié peut supporter ou ne pas supporter de temps à autre, le temps de réaliser ce qui se joue là, sans se perdre dans une angoisse sans fond (celle des mères qui tuent leur enfant).

Le sujet émerge des messages contradictoires. Exclusivement aimé, idéalisé ou exclusivement haï, on peut s’attendre à de grandes difficultés dans le développement psychoaffectif d’un enfant. Sans l’ambivalence maternelle, il est difficile pour l’enfant de se séparer, de ne plus vivre dans l’idéal de la mère et de se constituer comme sujet.  L’aptitude à accepter ses sentiments contradictoires à l’égard de son enfant protège la mère d’un agir, d’un passage à l’acte pouvant aller jusqu’à l’infanticide.  Si comme Freud l’affirme, le premier but de l’amour c’est « d’incorporer ou de dévorer », la haine est d’emblée indissociable de l’amour puisqu’aimer c’est finalement anéantir. L’amour sans ambivalence voit surgir cet amour premier, meurtrier, où s’abolissent les distances, la différence.

Le désir de perfection maternelle est celui d’un contrôle constant, sans aucune effraction de processus primaire, qui témoigne d’un refus inconscient du pôle hostile de l’ambivalence, inévitable dans l’exercice de la maternité, de crainte de faire face à ce qui se remobilise de la relation première à sa propre mère le plus souvent, aux blessures narcissiques anciennes, aux traumatismes, aux deuils et à l’héritage transgénérationnel refoulés.

Nous avons vu que la régression de la mère est nécessaire mais elle est aussi temporaire. C’est à cette condition qu’elle est acceptable :

«Journées étranges du début, dont j’avais peu entendu parler ; peut-être parce que s’y noue une intimité exclusive, le lien, l’asphyxie, le tournis – divisées en six à peu près, ni jour ni nuit, une à deux heures pour la tétée, le change, le rendormissement, une à deux heures pour le sommeil, et on recommence.

J’ai cessé de désespérer quand j’ai compris que ce temps-là serait court, qu’il ne durerait pas toute la vie. J’ai cessé de désespérer quand une crèche s’est présentée, elle le prenait en octobre. Le temps se réorganisait autour de cette date : celle où je rejoindrais le monde du dehors. Alors je suis descendue dans ce bain de lait, j’ai clapoté, flotté, je me suis saoulée de ce temps du bébé, parce que plus tard je recommencerais à penser, à écrire, à vivre avec les hommes. » (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 12).

Pour laisser son empreinte, le lien narcissisant doit être défait : le sevrage psychique est nécessaire pour que l’enfant devienne un autre et donc lui-même.  Ce sevrage d’une séduction réciproque est imposé par les deux protagonistes : c’est dans l’excès et le défaut d’un tel lien, dans l’absence du sevrage psychique que le lien maternel devient pathologique.

L’ « effet-mère » est le nom que donne Dominique Guyomard à cette nécessité paradoxale d’une perte (perte de jouissance) nécessaire à la constitution de l’objet-mère, « une mère comme objet ne se constitue que d’être perdue » (l’effet-mère, Paris, PUF, 2009, p. 42).

Certaines mères prennent au pied de la lettre le discours idéalisant  sur la maternité, elles en deviennent dupes  et ne veulent pas se laisser détrôner de leur « enceinte » maternelle, avec deux attitudes possibles, la mère triomphante d’un bébé érigé en gloire de son narcissisme, ou la mater dolorosa, sacrifiée sur l’autel de l’abnégation maternelle, toute entière dans le don et le sacrifice de soi.  Et s’il y a un père présent, il doit bien-sûr rester à la place qu’elle lui désigne.  Cet abus de jouissance maternel est toujours justifié par un amour immense [que la mère allaite son enfant jusqu’à trois ans, qu’elle le fasse dormir dans son lit plus tard encore… en entretien clinique, ces mères disent toujours mieux savoir que quiconque comment faire le bonheur de leur enfant]. Sylviane Giampino appelle cela « l’atout-mère » qui peut s’orthographier la « tout-mère », le masculin désignant la perte de la dimension femme, la négation de la place du père tant dans la conception de l’enfant que dans son éducation.

Ces femmes sont aussi dominatrices que leurs blessures sont anciennes et refoulées, la psychanalyse peut leur permettre de déposer les armes et de raconter leurs souffrances inconscientes.

Renoncer à faire de l’enfant un double narcissique (que l’on pourrait tuer ou congeler, ou dans une version névrotique que l’on pousse à accomplir des projets qu’on a soi-même ratés), est plutôt une libération pour  la mère :

« Quand l’un ou l’autre grand-père l’emmène pour une promenade, ou quand il est gardé par l’une ou l’autre grand-mère, je n’éprouve nulle inquiétude, mais un grand soulagement : j’apprends qu’hors de ma vue il continue à exister, qu’il peut vivre sans moi, qu’il ne meurt pas sans moi. Je suis en vacances de ma toute puissance ». (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 133).

L’amour pour l’enfant et de l’enfant ne saurait à lui seul combler la mère et le père, « lui-même le contenant des angoisses maternels, et l’objet d’autres satisfactions pulsionnelles (sexuelles tout particulièrement) » doit être inclus dans la folie maternelle qui s’exprime dans l’amour pour l’enfant. En étant « présent dans l’enfant lui-même aux yeux de la mère », il est « l’élément de médiation entre la mère et l’enfant ». « Sans la passion entre homme et femme, la passion entre mère et enfant sera toujours menacée d’hybris [démesure] par le manque d’une médiation qui pèsera  lourd sur la découverte de l’autre comme autre » (André Green).

On pourrait dire que le père apporte également un soulagement, il soulage la mère comme il soulage l’enfant :

« Je n’ai pas la sensation qu’il ait besoin de moi plus que de son père. Il se console, ou pas, aussi bien dans mes bras que dans les siens. Il boit au biberon comme au sein. La place du père existe, il suffit de la prendre, je le constate en les voyant faire tous les deux. Que le bébé, les premiers mois, n’ait besoin que de sa mère, la théorie me paraît louche.

Le soulagement du bébé quand son père rentre, le soir, quand il n’en peut plus de moi ». (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 20-21).

Le père a sa place dans l’interdit de l’inceste comme dans la reconnaissance de la différence des sexes. Mais la paternité n’est pas qu’une position symbolique, elle est aussi une affaire de présence physique, auprès de la mère et de l’enfant.

« Je suis mère d’un garçon ; en face, sur l’autre rive : les mères de filles.

« C’est moi qui l’ai fait ! », se moque, en m’imitant, le père du bébé.

(…) Fragilité saisissante de ce petit bout de chair, qui le fait d’un sexe plutôt que d’un autre. Plus grand à certain moment de la journée : je n’en reviens pas. « ca dépend de la température » m’explique le père du bébé. Je le regarde changer son fils : il lui soulève posément le sexe, nettoie avec soin, explore les plis sans forcer. Moi, je le tamponne vaguement avec un gros paquet de coton. C’est ainsi, sans doute, que l’identité du bébé se dessine. (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, p. 20).

Dans mon exercice professionnel, j’ai souvent constaté que certains couples se « composent » très rapidement parfois sous le regard approbateur voire incitateur   des parents ;  ils se mettent très rapidement et parfois très jeunes, en ménage, s’installent dans une vie à deux (achètent et restaurent une maison y passant week-end et vacances…) et décident avec empressement d’avoir un enfant. Les étapes de la construction du couple sont écourtées, elles ne permettent pas au couple de se découvrir, de partager un temps de vie à deux, d’apprendre à se connaître,  afin que soient inscrites leurs places de femme et d’homme.

Et certaines femmes, devenues mères trop rapidement, qui n’ont pas eu le temps d’identifier très précisément leur place de femme auprès de l’homme qu’elles avaient rencontré et choisi, craignent de perdre leur compagnon, ce qui du coup arrive très fréquemment lorsque les étapes de cette rencontre ont été ignorées.

Le tiraillement pour la femme qui a des enfants,  entre sa place de femme et sa place de mère, est un signe de bonne santé. Une femme qui serait toute féminité ou qui serait toute maternité, complètement épanouie, n’existe pas ; elle n’est ni parfaite ni comblée, et c’est tant mieux.

Pour que le bébé puisse se représenter la mère (grâce à la capacité d’être seul en présence de l’autre), la préoccupation pour l’enfant doit se détourner de l’enfant, et le désir de la mère doit être convoqué ailleurs. La fonction maternelle ne peut s’envisager qu’intimement liée à l’être-femme, en tant qu’objet du désir du père de l’enfant. C’est en associant l’absence de la mère à la présence du père, en appréhendant le père comme l’objet qui mobilise le désir de la mère, que l’enfant pourra se tourner lui-même vers d’autres objets.

Ce qui compte pour que l’enfant puisse grandir sereinement, c’est sa capacité à se séparer.

La fonction maternelle ne doit pas confondre la sécurisation de l’enfant et envahissement, ni autonomisation et lâchage. L’art d’être mère consiste à ouvrir l’espace à l’enfant, à se décaler progressivement du champ de vision de l’enfant, ne plus être le centre du monde,  pour ne pas faire écran au père et à tous les autres :

« Donner la vie » est une expression sournoise, fondée sur la dette ; « mettre au monde » est plus festif. Une émergence : on pousse hors de l’eau un être qui va vivre, né des courants, des fluides et du temps, plus que de soi.

Enceinte comme un bateau, roulis, tangage, en charge d’un passager jusqu’au port.

Il faut affirmer la joie de mettre au monde, l’éblouissement de laisser passage à une conscience.  » (Marie Darrieussecq,  Le Bébé, Paris, P.O .L. 2005, p.100-101).

La mère inscrit l’enfant dans son appartenance à une lignée, sa présence vient marquer une sorte de continuum dans les générations successives. Or, les jeunes mamans actuelles sont souvent seules et  démunies devant cet isolement, devant l’absence de transmission ou de relai possible, elles sont dans la situation paradoxale d’une dépendance à l’entourage et d’une incapacité à demander de l’aide que l’individualisme de nos sociétés occidentales modernes leur a enseignée. Elles expriment à la fois leur besoin de « profiter de leur bébé » expression courante qui exprime cette réciprocité du nourrissage mère/enfant, et leur besoin de « pouvoir prendre l’air », de « s’occuper un peu d’elles », de « sortir », autant de pauses dans l’injonction d’être une « bonne mère » et d’aimer l’être.

La focalisation sur la relation mère-enfant depuis une cinquantaine d’années [à laquelle ont contribué les théories de l’ « attachement », la mise en évidence des ravages des carences affectives et l’étude des perturbations du lien mère-enfant] rend suspecte la séparation entre la mère et l’enfant, avec en corollaire le mirage d’une relation mère-enfant idéalisée, d’une mère toute puissante pour le bien-être de l’enfant, ce qui n’est pas très rassurant pour la mère elle-même.

Ce centrage sur la mère a permis bien-sûr aux recherches d’avancer, mais il occulte tout ce qui soutient cette relation mère-enfant, l’environnement familial, social, culturel, il laisse de côté tous autres acteurs : père, autres enfants, grands-parents, amis, professionnels, etc. il élude l’histoire du couple et de la famille avec sa singularité.  Cette centration sur la mère gagne à être complétée par les apports de psychanalystes comme Françoise Dolto par exemple, qui rappelait avec Jacques Lacan, l’importance de la triangulation paternelle mais aussi le rôle du lien à  distance, le pouvoir de la parole, la dynamique de l’inconscient comme les capacités propres aux jeunes enfants dans l’établissement des liens relationnels familiaux et extrafamiliaux.

« Sa grand-mère paternelle lui joue des comptines en lui faisant les marionnettes.

Son grand-père paternel le promène qu’il pleuve ou qu’il vente, et fait semblant d’être rude en fondant.

Sa grand-mère maternelle le câline en basque et s’inquiète en français.

Son grand-père maternel le berce en faisant les cloches, prêt à tous les compromis pour un sourire.

Le troisième grand-père, compagnon de ma mère, ne biberonne ni ne lange, mais du bout de ses énormes mains ose à peine, avec adoration, le chatouiller.

Tous s’extasient : il est drôle, rieur, attentif, calme, si mignon, si bien fait, c’est un gros costaud, c’est un gentil poussin, c’est un bon petit gars, c’est un brave lapin, c’est un grand sage, c’est un petit coquin.

Tous en sont fous. Je trouve qu’il a bien de la chance.

Sans eux pour prendre le relais, je pourrais, cette merveille, la planter là quelquefois. » (Marie Darrieussecq Le Bébé, POL, 2005, pp.31-132).

Le regard porté sur la jeune maman par sa propre mère et les rapports qu’ont entretenus entre eux ses propres parents, le regard porté par son compagnon ou son mari sur sa place de femme, puis de mère sont essentiels.

Si l’amour maternel n’est pas soutenu dans son élaboration, la jeune femme peut ne pas arriver à se construire, à s’inventer,  comme mère, à sa façon, avec son bébé « nouveau-né », inédit, et elle ne pourra alors que reproduire ce qu’elle a elle-même vécu, ses premières expériences.

Je voudrais revenir encore sur le risque d’une  relation trop exclusive, trop fusionnelle, qui serait une relation où l’un ne se différencie pas de l’autre.

L’amour totalitaire peut se traduire par ne jamais dire « non », vouloir combler l’enfant au point qu’il n’ait plus d’espace psychique ou de corps à lui. Il peut s’exprimer par la certitude de savoir à sa place ce qui est bon pour lui, discours de toute-puissance, toujours au nom d’un amour sans faille, d’un narcissisme sans limites qui sépare d’un amour maternant.

Ce défaut d’altérité peut dégénérer jusqu’à des maltraitances psychologiques ou physiques, le « c’est moi ou lui » qu’expriment certaines mères, l’indifférenciation, la fusion,  étant dans le fonctionnement psychique du même ordre que le rejet, le désir de se fondre dans l’autre ou  de voir l’autre disparaître.  Or le comble de la fusion c’est la mort, l’enfant mort demeurant l’objet exclusif et réel de sa mère.

Les faits divers tragiques concernant les mères infanticides viennent rappeler que la maternité n’est pas un conte de fée, la preuve c’est que dans les contes, la mère est généralement morte et l’enfant risque tout sauf que sa mère le tue…

Comme vignette clinique, j’illustrerai cette forme d’aliénation liée à une maternité défaillante et d’avatar de l’amour maternel, par le film de Sandrine Veysset : Y aura-t-il de la neige à Noël ? :

En reprenant la structure d’un conte (la musique du générique est « Qui craint le grand méchant loup ? », joué au piano), la réalisatrice met en scène une mère encore jeune, élevant dans les années 70, sept enfants dans la grande précarité d’une ferme maraîchère isolée et vétuste, sans le moindre confort (pas d’eau courante, pas de sanitaires, pas de chauffage…). Les enfants  triment tous avec leur mère pour le compte d’un père tyrannique, séducteur et jouisseur,  propriétaire de ce domaine du sud de la France où il les garde à l’écart de sa famille « officielle » installée en ville (une épouse plus âgée et des enfants déjà adultes dont deux jeunes hommes qui travaillent également sur le domaine, impuissants à s’opposer à cet ogre, à ce père de la horde primitive). Les enfants sont accrochés à leur mère qu’ils adorent, cette mère plutôt joyeuse et comblée par ses enfants (« je me demande ce que vous leur faites, mais ils ne parlent que de vous », lui dit leur instituteur). « La mère » n’est jamais nommée que par cette fonction qu’elle occupe dans cette tribu.  Les enfants haïssent ce père qui maltraite la mère, son objet, et qui n’a pour toute réponse lorsqu’elle se rebiffe : « tu es folle ! ».

La vie est rythmée par le travail des champs et les saisons (une première partie se déroule durant les mois d’été, la seconde en hiver).

 La mère, est une orpheline, apprend-on, elle ne dit rien de sa mère mais s’est retrouvée « fille de l’assistance » après la mort de son père idéalisé ;  elle comble son manque sans limites et sa solitude  par les maternités à répétition, se repaissant de leur amour inconditionnel, se nourrissant de ses enfants comme elle les nourrit (nombreuses sont les scènes de repas qui rythment le quotidien, pris séparément, la mère et les enfants d’un côté, le père et ses deux grands fils de l’autre ).

Lorsqu’elle est confrontée à la possibilité d’un inceste, le père ayant fait des avances à la fille aînée, double de la mère,  qui accomplit  les travaux ménagers et materne le petit dernier de la fratrie, la mère n’a d’autre issue que d’envisager un infanticide et suicide collectif après la veillée de Noël, (le meurtre et l’inceste étant très proches dans l’inconscient ainsi que le suggère Freud dans Totem et Tabou). Mère folle, incapable de se séparer de ses enfants, de définir des limites entre elle et eux, ses enfants n’appartiennent qu’à elle : « Enfin, le plus important, c’est que je vous aie là, près de moi, qu’on soit ensemble…Tout mais pas ça. Qu’on vous enlève à moi, qu’on vous sépare, non… » dit-elle,  avant cette nuit fatale, alors qu’elle rassemble tous les matelas dans la même pièce.

Nous voyons là ce que l’amour maternel peut avoir d’effrayant, pouvoir de vie ou de mort, lorsque l’enfant n’est que la part manquante de la mère, même si la réalisatrice propose un happy end ambigu : la mère réveillée d’un cauchemar par le bruit du vent, se lève pour éteindre le poêle qui libère un gaz meurtrier, réveille ses enfants pour qu’ils aillent jouer dans la neige tant attendue. Elle les contemple le visage pacifié, séparée d’eux par  la fenêtre vitrée où les flocons s’écrasent, elle les regarde à distance tandis que le spectateur la regarde elle,  L’angoisse et les pulsions, éros et thanatos,  se sont figées (gelées), mais jusqu’à quand ?

L’accession à la maternité se joue dans un chemin semé d’embûches et de conflits inter et intra subjectifs, ambivalence envers sa propre mère mais aussi envers un père occupant sa place, conditions pour que la femme ne reste pas dans l’ombre d’une mère archaïque indétrônable, soit sous l’emprise haineuse d’une mère omnipotente ou destructrice,  soit dans la fascination de l’amour d’une mère idéalisée.

Ce n’est que confortée dans ses différents pôles identitaires (fille de ses parents, femme ou compagne, mère à venir), en ayant elle-même une sécurité interne suffisante, que la mère pourra transmettre [Les femmes n’enseignent pas, elles transmettent, disait Socrate, cité par Lacan] à son enfant une semblable et indispensable sécurité fondamentale, et une possibilité d’arrimage. « Le maternel ce n’est pas qu’une mère et un enfant, c’est toute une histoire ! » écrit Dominique Guyomard (l’effet-mère, Paris, PUF, 2009, p. 12). 

La mère pourra, dès lors, favoriser aussi l’inscription de son enfant dans une trajectoire historique, dans une généalogie, tout en respectant sa spécificité, sa singularité puisque, par définition, l’enfant est né d’une rencontre de deux histoires…

J’emprunterai ma conclusion à Hélène David, psychanalyste de la Société psychanalytique de Montréal :

«  Que faut-il aujourd’hui pour être mère, plus sexuelle que celle de Winnicott, plus archaïque que celle de Freud, moins phallique que celle de Mélanie Klein, une mère qui serait authentique, bisexuelle et maternelle ? Comment s’installe-t-on dans la good-enough effraction maternelle, énigmatiquement séduisante, ni dans le trop, encore moins dans le pas assez ? Comment être suffisamment folle dans une société de l’économie, du savoir et de la performance ? Comment survivre au quotidien de nos vies de mères de plus en plus folles ? C’est la question qui nous occupe aujourd’hui, qui préoccupe toutes les mères d’aujourd’hui. » (Hélène David, La mère suffisamment folle, in La folie maternelle ordinaire, Paris, PUF, 2006, pp. 100-101).

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