La maltraitance

La violence envers les enfants existe depuis toujours et partout dans le monde, comme le note Marie-Rose MORO, elle n’a pas diminué et elle est partout banalisée, minimisée. Dans de nombreux contextes sociaux, elle est encore considérée comme un mode éducatif.

Depuis quelques temps, de diverses sources, avec la tentation du « c’était mieux avant » qui accompagne des jugements moraux dont personne ne se prive, pas même dans nos métiers, avec les interrogations actuelles sur l’autorité, la place du père etc. mais aussi dans l’écoute de mes patients, parents ou ex-enfants, j’ai pu constater, lire ou entendre, que revient cette nostalgie des contraintes corporelles, de ce que certains nomment de cet oxymore « maltraitance light » (Patrick Sébastien) [voir par exemple les polémiques et débats qui ont suivi la publication du livre de Yann Moix Orléans]. En dehors du contexte strictement familial et de l’exercice de l’autorité,  je suis même tombée sur l’article d’un clinicien, Alex Raffy, qui rapporte ses expériences de passage à l’acte avec des enfants dont il a la charge  comme des « ratages instructifs parfois réussis » ; de même, dans le domaine de l’éducation,  certains s’indignent que l’on puisse reprocher à un  enseignant d’avoir donné une gifle etc.

Bref, il faudrait frapper les enfants pour qu’ils nous craignent ou nous obéissent ? Comme si pour qu’ils grandissent et apprennent la vie, il était nécessaire qu’ils souffrent dans leur corps.

L’histoire nous montre qu’il a fallu attendre le XIXème siècle en Europe pour que l’on commence à se préoccuper des enfants et des mauvais traitements qui leur étaient infligés, avec les écrits de C. Dickens, V. Hugo, E. Zola, J. Renard etc.

La première description médicale de lésions corporelles observées sur des enfants et effectuée par un médecin légiste date de 1860 (Ambroise Tardieu).

En 1874, le Tribunal de New-York prononce la première condamnation d’un couple pour avoir martyrisé une petite fille. Cette condamnation a pu être obtenue grâce à une plainte déposée par la Société pour la protection des cruautés envers les animaux. En l’absence de législation spécifique, il fallut que la fillette soit considérée comme un animal pour que ses bourreaux soient condamnés. Le retentissement de ce procès fut tel qu’en 1875 est fondée à New-York la Society for the Prevention of Cruelty to Children qui devait précéder la Société anglaise pour la prévention des actes de cruauté envers les enfants (1889), laquelle servir de référence aux sociétés similaires dans les pays occidentaux.

Il faut noter que c’est en 1895 que sont découverts les rayons X, la radiographie participant dès lors à la révélation des maltraitances.

Antoine Tardieu publie en 1879 son Etude médico-légale des blessures dans laquelle il reprend et développe ses observations sur les enfants victimes de violence intrafamiliale.

Les premières lois répressives susceptibles de sanctionner les mauvais traitements datent de 1889 (Loi sur la déchéance des droits paternels) puis de 1898 : sanctions pénales pour les parents maltraitants.

Alors qu’en France ce sont les médecins légistes Parisot, Caussade et Scharter qui insistent sur le besoin de prendre en compte les sévices envers les enfants (rapport au Congrès de médecine légale en 1930), c’est surtout à l’école pédiatrique américaine que l’on doit la prise de conscience progressive de la réalité de la maltraitance :

1944 Un pédo-chirurgien,  le docteur Ingraham, affirme l’origine traumatique des hématomes sous-duraux des nourrissons. Le corps médical refuse cette étiologie et conclut à la nature mystérieuse de tels maux…

En 1946 (soit un demi-siècle après les rayons X), le docteur Caffey, pédo-radiologue, publie 6 observations d’hématomes sous-duraux associés à des fractures osseuses. Pour la première fois l’hypothèse de « mauvais traitements inavoués » est soulevée…

Ce n’est qu’en 1953 qu’un autre pédo-radiologue, le docteur Silverman, obtient des parents, confrontés aux clichés du traumatisme de leur enfant, la reconnaissance de leur brutalité ; d’où l’expression « syndrome de Silverman » utilisée par la suite pour qualifier un diagnostic de maltraitance.

1955 l’étude systématique de Wooley, sur tous les enfants admis dans son hôpital pour des lésions non-reconnues, conduit à l’enquête nationale de l’Académie américaine de pédiatrie en 1961.

En 1962, l’article au titre volontairement provocant « Le syndrome de l’enfant battu » des docteurs Kempe, Silverman et Steele a un retentissement décisif sur l’opinion internationale.

En France, on doit à l’école de pédiatrie de Nancy d’avoir poursuivi et développé les travaux des pédiatres américains (Neimann, Wolf, Kreisler et Strauss), inspirant ainsi la création de l’Association Française pour l’Information et la Recherche en faveur de l’Enfance Maltraitée (A.F.I.R.E.M.) créée en 1979. 100 ans après les 1ères observations de Tardieu…

 La loi du 10 juillet 1989 dite loi Dorlhac« relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » précise les modalités de signalement des cas de maltraitance.

En  1959, l’Organisation des Nations Unies a adopté une première déclaration des droits de l’enfant qui n’a été ratifiée par la France que trente ans plus tard, c’est-à-dire le 2 juillet 1990 : son article 19 affirme le droit des enfants à être protégés des mauvais traitements.

En 2004, l’Observatoire National de l’Enfance en Danger, acteur central de la politique de protection de l’enfance, est créé pour « mieux connaître le champ de l’enfance en danger, pour mieux prévenir et mieux traiter ».

La loi du 5 mars 2007 témoigne d’un changement de perspective dans le domaine de la maltraitance infantile. L’accent est mis sur la prévention des situations de danger au regard de l’éducation de l’enfant et des mauvais traitements qu’il subit [concerne aussi bien les enfants maltraités que les « enfants en risque », c’est-à-dire les mineurs exposés à des risques physiques et psychiques sans que la responsabilité de quiconque ne soit engagée].

Tout cela est bien récent et bien peu efficace, au vu de cette permanence de la maltraitance dans toutes les classes sociales et dans toutes les sociétés. Au moment où les enfants deviennent plus rares et devraient être plus précieux,  la violence « ordinaire » naguère tolérée, à présent stigmatisée, ne diminue pas.  L’enfant désiré est contemporain de l’enfant victime, menacé par les personnes qui lui sont les plus proches, ses parents le plus souvent.

L’article 19 alinéa 1 de la Convention internationale des droits de l’enfant stipule : « Les États parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toutes les formes de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié» (Gabel et Manciaux, 1997).

Selon la très récente campagne contre la maltraitance, un enfant meurt tous les 5 jours, tué par sa famille et le nombre n’est pas en diminution. La maltraitance, il faut le rappeler,  se retrouve dans toutes les classes sociales.

Muriel SALMONA, psychiatre spécialisée en psychotraumatologie, donne son témoignage édifiant dans un article paru dans Médiapart (5 octobre 2012) :

« De toutes les violences, les violences envers les enfants sont certainement les plus cachées. La loi du silence y règne en maître.

La famille est le lieu où s’exercent la grande majorité des violences envers les enfants et la quasi-totalité des homicides d’enfants. Selon les statistiques en 2010 du 119 (le numéro d’appel pour les enfants en danger) les auteurs des violences sont très majoritairement les parents, les pères pour les violences sexuelles (81,6% des auteurs), les mères pour les négligences graves et les conditions d’éducation défaillantes (en sachant que les enfants sont le plus souvent avec leur mère), et les violences graves sont également partagées. En toute impunité, la famille peut se révéler comme une des pires zones de non-droit, et se transformer en un véritable système totalitaire où tous les droits fondamentaux des enfants peuvent être bafoués, où il est possible de commettre des crimes et des délits inconcevables sur des personnes sans défense, totalement dépendantes, et privées de liberté. 

L’enfant est encore trop souvent considéré comme la propriété de ses parents auxquels il doit respect et obéissance quoi qu’il arrive : le cinquième commandement de la Bible : « tu honoreras ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne. » (Exode, 20,12) et, jusqu’au 5 mars 2002, l’article 371-1 du code civil sur l’autorité parentale commençait en stipulant : « L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère », il a été récemment modifié et commence maintenant par : « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. », et l’article 371-1 précise que cette autorité parentale « appartient aux père et mère jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité. »

Les symptômes psycho traumatiques qui traduisent une grande souffrance des enfants et des adolescents et qui sont une preuve de violences subies, sont le plus souvent interprétés comme des problèmes de personnalité inhérents à l’enfant, à sa mauvaise volonté, son égoïsme, ses provocations, voire sa méchanceté et son caractère vicieux. Et plutôt que de relier ces troubles psycho traumatiques à des violences subies ou dont l’enfant a été le témoin, on va trouver de nombreuses rationalisations qui auront bon dos, telles que la crise d’adolescence, les mauvaises fréquentations, l’influence de la télévision, d’internet, etc., ou bien la faute à pas de chance : « mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour avoir un enfant comme ça ? », voire même dans une inversion orwellienne particulièrement perverse : « on l’a trop pourri, gâté, c’est un enfant roi !! « . L’hérédité peut être aussi appelée à la rescousse : « il est comme… son père, son oncle, sa grand-mère, etc. », ainsi que la maladie mentale, d’origine génétique de préférence. C’est comme cela que les suicides des enfants et des adolescents, ou les jeux dangereux, comme celui du foulard, seront mis sur le compte d’une contagion ou de dépressions, les violences subies n’apparaissant presque jamais en tant que cause directe. Il est utile de rappeler que les premières causes de mortalité en France chez les moins de 25 ans sont les accidents et les suicides, et que ceux-ci sont très fortement corrélés à des violences subies (…)

Les récits d’enfance de beaucoup de patients font froid dans le dos ! Ces récits décrivent des scènes de tortures quotidiennes, des sévices physiques et sexuels, des actes de barbarie, des mises en danger réitérées, associées à des négligences et des violences psychologiques d’une cruauté incroyable. Pour la plupart de mes patients, les sévices remontent à leurs premiers souvenirs, déjà à 3 ans ils vivaient dans la terreur et ils n’ont ensuite connus que celle-ci, dans l’indifférence générale (…).

Ces enfants gravement maltraités ont vécu continuellement la peur au ventre, peur de provoquer une colère, peur d’être tués, peur de se réveiller le matin, peur de rentrer à la maison après l’école, peur des repas, des week-ends, des vacances. Ils ont dû développer des stratégies hors norme pour survivre, en s’autocensurant pour éviter toutes les situations à risque de dégénérer en violences, en se soumettant à tous les diktats des bourreaux, en se dissociant pour supporter l’insupportable en s’aidant de conduites dissociantes à risque, en développant très souvent un monde imaginaire pour s’y réfugier (…).

À l’âge adulte la mémoire traumatique de toutes ces violences est toujours là qui met en scène des terreurs, des désespoirs, des souffrances intolérables comme si elles étaient en train de se reproduire à nouveau (…).

En France nous n’avons pas de chiffre pour évaluer le nombre d’homicides d’enfants par violences, nous savons que les enfants les plus exposés à la mort sont les plus jeunes, les nourrissons paient un très lourd tribu à la violence, et souvent ces crimes ne sont pas identifiés, maquillés qu’ils sont en accidents ou en morts subites. La mortalité en France avant l’âge de un an diminue régulièrement mais reste toutefois importante (3393 cas en 2000) et plus élevée qu’à tous les autre âges de l’enfance (…).

On constate donc un sous-enregistrement important des homicides de nourrissons. Les professionnels de l’enfance s’accordent à donner comme chiffre d’enfants morts des suites de violence celui d’au moins 700 par an, soit environ deux enfants par jour.

l’impact psychologique des violences sur les enfants est plus grave que sur les adultes, du fait de leur fragilité, de leur grande dépendance, de leur impuissance et de leur manque d’expérience face aux adultes, de leur immaturité à la fois physiologique et psychologique et de leur situation d’être en devenir, en pleine construction. L’immaturité du système nerveux central rend le cerveau des enfants beaucoup plus sensible aux effets du stress(…)

Une autre des caractéristiques du cerveau d’un enfant de moins de deux ans est la grande immaturité de l’hippocampe, cette structure cérébrale sous-corticale qui est un véritable logiciel de la mémoire et des apprentissages (…)

Ces éléments rendent les enfants les plus jeunes très vulnérables aux violences, même s’ils n’en ont pas le souvenir ils en auront des symptômes envahissants par l’intermédiaire de la mémoire traumatique de ces évènements. Cette mémoire traumatique les colonisera en leur faisant revivre les mêmes émotions, sensations et douleurs que celles ressenties lors des violences (…)

La société qui tolère, banalise voire même valorise les punitions corporelles donne un permis à tous les parents de battre leur enfant, il faut seulement qu’ils n’exagèrent pas, que les punitions soient raisonnables et qu’elles n’entraînent pas de conséquences physiques trop voyantes. Comment en arrive-t-on là, en toute incohérence, à ne pas tolérer qu’un adulte frappe un autre adulte (…)

Quelle image a-t-on de l’enfant ? Ne serait-il pas tout à fait un être humain, qu’on puisse le dresser et le frapper encore plus facilement qu’un chien ? N’aurait-il aucune dignité à préserver ? Ressentirait-il si peu de chose que l’on puisse sans état d’âme lui faire aussi mal, alors qu’en tant que parent on est censé le protéger ? Où est la logique, l’enfant est ce qu’il y aurait de plus précieux, de plus fragile et on peut le frapper ? Et quand on observe les raisons pour lesquelles l’enfant est frappé dès son plus jeune âge : c’est parce qu’il pleure trop, qu’il ne veut pas manger, qu’il refuse de se laisser habiller, qu’il n’arrive pas à dormir, qu’il ne veut pas arrêter de jouer, qu’il ne veut pas rendre un objet ou le ranger, qu’il essaie d’obtenir ce qu’il veut, qu’il n’obéit pas, qu’il dit ce qu’il ne faut pas, qu’il a fait tomber quelque chose, qu’il parle trop, qu’il bouge trop, qu’il n’arrive pas à comprendre ce qu’on lui dit ou ce qu’on veut lui faire apprendre, parfois même c’est parce qu’il s’est fait mal, qu’il s’est mis en danger, à échapper à la surveillance de l’adulte… Et tout cela serait tellement grave, tellement pervers… que cela nécessiterait des punitions corporelles ? À l’évidence beaucoup plus grave aux yeux des adultes que toutes les transgressions, négligences, voire délits que les adultes commettent souvent tranquillement devant leurs enfants : il est interdit à l’enfant de désobéir mais l’adulte peut devant ses enfants transgresser le code de la route, faire un excès de vitesse, conduire en état d’ébriété, se garer n’importe où, lui il peut, personne va le frapper, à la rigueur il sera verbalisé s’il est pris ! L’adulte peut ne pas avoir faim, ne pas avoir envie de dormir, mal se tenir à table, proférer des injures ou dire des « gros mots », ne pas être suffisamment en forme pour se concentrer, lui a le droit, lui a des bonnes raisons, l’enfant non ! (…) ».

L’Observatoire national de la protection de l’enfance publie quelques chiffres en Janvier 2018 [aucun recensement des décès par mort violente au sein de la famille n’existait  jusqu’alors] : 131 mineurs victimes d’infanticide ont été enregistrés en 2016 par les forces de sécurité, l’auteur pouvant être un membre de la famille ou une personne extérieure à la famille. Parmi ces mineurs, 67 sont décédés dans la cadre intrafamilial, c’est-à-dire que l’auteur des faits se trouve être, un parent (père, mère, beau-parent ou grand-parent), près de 4 sur 5 avaient moins de 5 ans.

La journaliste Françoise Laborde publiait en 2018 un  livre/manifeste Le Massacre des Innocents, les Oubliés de la République : « Il y a 73.000 cas de maltraitance infantile identifiés par la police et la gendarmerie – ça veut dire qu’il y en a bien d’autres jamais déclarés. Ça fait 200 cas de maltraitance par jour », alertait-t-elle, « Deux enfants sont tués chaque semaine des suites de maltraitances, et 300.000 enfants qui sont signalés aux services sociaux dont 160.000 qui sont retirés à leur famille. 70.000 restent handicapés à vie à cause des maltraitances« .

 

Publié par Psy-Troyes

Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste

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