BIRDY d’Alan PARKER

20 Mai

 

birdy

BIRDY

Alan PARKER

1984

 

 

 

Ce 6ème long métrage d’Alan PARKER, après Midnight express et The Wall, devenus films-cultes, connaît également un grand succès tout en suscitant des controverses.

–          Alan PARKER, réalisateur, scénariste, compositeur et producteur,  est né à Londres en 1944. Il fait ses débuts dans l’univers de la publicité. Après deux court-métrages, il réalise Bugsy Malone (parodie de film de gangsters des années 20, où tous les rôles sont joués par des enfants dont la toute jeune Jodie FOSTER) en 1976, puis Midnight express (histoire d’un américain condamné à 30 ans de prison en Turquie pour trafic de haschich) en 1978 (le film obtient deux oscars : meilleur scénario et meilleure musique). Suivront deux films musicaux : Fame en 1980, deux fois oscarisé, et Pink Floyd The Wall, adaptation de l’album The Wall des Pink Floyd.

En 1984, Birdy obtient le Grand Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes 1985.

1987 Angel Heart avec Mickey ROURKE et Robert DE NIRO

1988 Mississipi burning (enquête policière sur fond de ségrégation raciale)

1990 Bienvenue au paradis (Come see the paradise, sur l’internement abusif des Japonais aux Etats-Unis durant la 2de guerre mondiale).

1991 The Commitments, BAFTA du meilleur film (destin mouvementé d’un groupe de soul music irlandais)

1994 Aux bons soins du docteur Kellogg (The road to Wellville)

1996 Evita (comédie musicale écrite par Oliver Stone et interprété par Madonna) Golden Globe Award, meilleur film musical, en 1997.

1999 Les cendres d’Angela (Angela’s  ashes, récit autobiographique du retour au pays d’une famille émigrée irlandaise)

2003 La Vie de David Gale (The life of David Gale, plaidoyer contre la peine de mort)

Avec BIRDY, nous assistons aux débuts au cinéma de Nicolas CAGE dans le rôle d’Al et de Matthew MODINE dans le rôle de Birdy :

–          Nicolas CAGE (Nicolas Coppola) est né en 1964, issu d’une famille d’artistes d’origine italienne du côté paternel, allemande du côté maternel (père professeur de littérature qui l’initie à la littérature, au cinéma, à l’art et mère danseuse et chorégraphe, neveu du réalisateur F.F. Coppola chez qui il passe les vacances d’été à San Francisco). Il fait ses premiers pas sur scène à l’âge de 15 ans au conservatoire d’art dramatique de San Francisco où il participe à un atelier d’été. Il y rencontre Johnny DEPP qui l’aide à trouver un agent et découvre le cinéma sur le tournage d’un film de son oncle The Outsiders où il fait une brève apparition. A la fin de ses études secondaires il a quelques petits rôles mais c’est BIRDY qui marque son début de carrière cinématographique.

–          Matthew MODINE est né en 1959, dernier d’une fratrie de 7 enfants. Son pèreest directeur d’un  théâtre de plein air et sa vocation d’acteur nait dès l’âge de 10 ans lorsqu’il commence à prendre des cours de danse et de claquettes puis de comédie. Après quelques petits boulots, il décroche son premier rôle en 1983 mais c’est avec BIRDY qu’il conquiert le public et la critique.

La Bande originale est de Peter GABRIEL, né en 1950, chanteur anglais et fondateur du groupe GENESIS (1967-1975, date à laquelle il laisse la place de leader au batteur Phil COLLINS). C’est sa 1èrebande originale de film,  où il utilise des chants d’oiseaux et des rythmes indiens remixés, ce qui contribue à l’atmosphère particulière du film.

BIRDY est l’adaptation d’un roman éponyme de William WHARTON publié en 1978. Le roman rencontre un  très grand succès à sa sortie et remporte le prestigieux  National Book Award en 1980. Son auteur protège son identité et sa vie privée, refuse interview et photos, au point que la rumeur court à New York que William WHARTON est un pseudonyme du mythique auteur de l’Attrape-cœur, J.D. SALINGER. Il s’agit en fait du premier roman  d’un auteur de 53 ans, né en 1925 à Philadelphie (mort en 2008), William WHARTON  étant le nom de plume d’Albert DU AIME qui, après des études d’art et de psychologie, a voyagé en Europe puis s’est installé en France où il passera la moitié de sa vie ( c’est l’un de ses fils, Matthew DU AIME qui a traduit BIRDY en français), habitant sur une péniche près de Paris et menant une carrière d’artiste peintre. Son pseudonyme est, selon son fils,  le nom de son oncle préféré, gazé dans les tranchées en 1914-1918.

BIRDY est inspiré de son expérience personnelle de très jeune homme engagé volontaire lors de la 2de guerre mondiale et grièvement blessé lors de  la bataille des Ardennes (on peut noter le temps de latence, plus de 30 ans, nécessaire à l’élaboration des souvenirs traumatiques). Comme Birdy, il a eu une passion pour l’élevage des pigeons puis des canaris (il en a dit-il, 250 à l’âge de 17 ans). Il avait un ami d’origine italienne prénommé Alfonso qui deviendra mafioso comme son père. Le dialogue entre les deux amis d’enfance a réellement eu lieu, dans un hôpital psychiatrique militaire, mais c’est Alfonso qui était enfermé, blessé et traumatisé psychiquement,  et c’est l’auteur qui venait lui rendre visite, à la demande des autorités et de la famille,  pour l’aider à sortir de sa folie.

Le roman est donc une sorte de dialogue quasi schizophrénique, un dédoublement de l’auteur, les deux personnages du roman représentant deux facettes de sa personnalité, à la fois athlétique et fort comme Al, rêveur et passionné comme Birdy. Subtil mélange de fiction et de réminiscence qui tient à distance le vécu traumatique. Le livre est considéré comme un « classique » de la littérature américaine, « un livre merveilleux » selon Doris LESSING.

Ce n’est qu’en 1994 que William WHARTON sort de l’anonymat lorsqu’il publie un livre (Wrongful death, Des morts injustifiées), à la suite de la mort tragique de sa fille aînée KATE, disparue avec son mari et ses deux filles dans un terrible accident de voiture sur une autoroute de l’Oregon, provoqué par l’incendie volontaire d’un champ après la récolte.

Après BIRDY, William WHARTON écrit une dizaine de livres (deux autres romans ont été adaptés au cinéma : DAD (Mon père) écrit en 1981, adapté en 1989, et MIDNIGHT CLEAR écrit en 1982 et adapté en 1992).

BIRDY a également été adapté au théâtre par Naomi WALLACE, dramaturge  et scénariste américaine (auteure de Une puce, épargnez la qui a été jouée à Troyes).

BIRDY:

Le film comme le roman est avant tout l’histoire d’une rencontre improbable et d’une amitié très forte, entre deux garçons que tout oppose, dans la banlieue pauvre de Philadelphie. Rencontre initiale par une bagarre à propos d’un couteau, envie d’en découdre du côté d’Al et esquive du côté de Birdy : la différence de registre est d’emblée présente.

Dans le roman, les deux jeunes gens se sont engagés et ont combattu lors de la seconde guerre mondiale, Al combattant en Europe, en France puis en Allemagne, grièvement blessé sur la ligne Siegfried ; Birdy envoyé dans le Pacifique.  Dans le film tous deux reviennent de la guerre du Vietnam qui les a arrachés à leur adolescence, tous deux traumatisés de manière différente : Al atteint physiquement, blessé au visage (grièvement brûlé, la mâchoire fracassée, il subit plusieurs interventions chirurgicales et greffes de peau), Birdy atteint psychologiquement, enfermé, mutique, prostré, catatonique. Le médecin chef qui ne comprend pas l’enfermement de Birdy, fait venir Al pour lui parler et tenter de lui redonner contact avec la réalité. S’ensuit une curieuse relation : Al se remémore à haute voix les aventures vécues avec Birdy, tâchant ainsi de les lui rappeler, tandis que peu à peu Birdy se remémore intérieurement cette adolescence.

Leur amitié commence aux tout débuts de la puberté et en cela le film est plus faible que le livre : lorsqu’ils se rencontrent, Al a 13 ans et Birdy 12, ils se rencontrent donc au moment de l’entrée dans l’adolescence avec ses choix d’objets, ses remaniements et son bouillonnement pulsionnel, son positionnement face aux adultes ; le roman est donc aussi un roman d’apprentissage alors que le film par le choix des deux acteurs jouant toute l’histoire, nous présente deux grands dadais un peu trop vieux pour les expériences et les conflits qu’ils vivent.

–           Birdy, dont nous ne connaîtrons jamais le vrai prénom, passionné, obsédé, par le monde des oiseaux,  n’a qu’un rêve, voler comme un oiseau, devenir un oiseau, seul enfant d’un couple triste : un père plutôt étayant, tâchant de comprendre son fils ; artisan devenu concierge et homme à tout faire du collège,  il désire que son fils réussisse socialement. Une mère méchante, agressive, castratrice (obsédée par l’idée de confisquer et de cacher les balles de base-ball, les « balls »( !) des garçons qui passent au-dessus de la clôture depuis le terrain de sport qui jouxte la maison, obsédée par la propreté et l’idée que l’élevage de canaris puisse attirer les souris… mais qui regrette que son fils ne joue pas lui-même au base-ball et ne sorte pas avec des filles). Birdy, peu loquace, solitaire et discret,  se moque de sa force  et de ses qualités physiques mais reste complètement insensible à la peur ; il ne s’intéresse pas du tout aux filles et est détaché de la réalité.

–           Al (Alfonso) issu d’une famille d’origine italienne qui fraye avec la mafia, plutôt  macho, baratineur, aime les plaisirs de la vie et séduire les filles. « Costaud de naissance », athlétique, obsédé par le sport et la force physique, bagarreur,  fréquemment  frappé par un père violent,  il rêve de faire la peau de ce père et s’entraine dans ce but.

L’opposition entre les deux jeunes gens passe dans le roman par le style : la forme très originale d’un étrange dialogue entre les deux amis, deux monologues avec deux niveaux de langage très différents, réflexions et  monologue de Al qui essaie d’ « accrocher » son ami, avec son vocabulaire populaire voire vulgaire, imagé, argotique (incipit : « Eh Birdy, ça suffit comme ça ! C’est moi, Al. Je suis venu de Dix pour te voir. Arrête un peu tes conneries. » p.15), interrompu au début du roman par quelques phrases en incise, en italiques, au début énigmatiques, abstraites, poétiques, dont on comprend qu’elles sont les pensées de Birdy (1ère phrase de Birdy : « Maintenant je pense. Je sais. Savoir. Penser. Passer ». p.18). Puis le monologue intérieur de Birdy devient plus présent (plusieurs pages), plus narratif, nous partageons les pensées et l’imaginaire de Birdy. Aux deux-tiers du roman la place de chacun s’inverse et c’est le monologue intérieur de Birdy et son cheminement psychique qui prennent toute la place, monologue intérieur entrecoupé de quelques réflexions d’Al.  L’avant dernier chapitre où Al reprend la parole pour raconter son propre épisode traumatique se conclut par la première réponse de Birdy (« Eh bien Al, t’es toujours aussi con ! » p. 354). Le dernier chapitre du roman, l’épilogue est un dialogue entre les deux amis qui se retrouvent enfin et s’expliquent, dialogue rapporté alternativement par Al et par Birdy (toujours en italiques). Birdy peut enfin relater son accident traumatique puis ils imaginent à tour de rôle et se racontent la fin de cette aventure (récit d’un rêve pour Al, fantasmagorie pour Birdy), fin du roman, différente de celle du film,  sur laquelle nous reviendrons.

Quels sont les moyens cinématographiques mis en œuvre dans le film ?

–          Générique :

Il faut souligner d’abord l’importance du générique.  Sans images il nous plonge dans le noir : le texte défile sur un fond noir, la musique est présente, mais des sons en arrière-fond sonore, inaudibles au début, puis de plus en plus présents, livrent quelques indices de lieu (sommes-nous dans un rêve ? un hôpital ?), suggèrent une ambiance (des gens s’affairent, peu d’affect). Pas d’éléments concrets mais une mise en situation : nous sommes nous-mêmes, semi-endormis, comme au réveil d’une anesthésie, à la place du patient. On verra que les phrases prononcées sont en fait des souvenirs de Birdy, prononcées par différentes personnes (personnages féminins) de son entourage. Nous sommes en fait à la place de Birdy, dans ses pensées, dans son enfermement.

–          Montage alterné

1ère image du film : une fenêtre grillagée en gros plan, ouverte sur le ciel bleu, avec en voix off « j’ai eu une super idée, engageons-nous ! » puis nous voyons les pieds d’un homme recroquevillé.

« Il faut qu’ils jouent / Va dire ça à ton fils ! » en voix off.

Le visage de Birdy tendu vers la lumière dans une image aux tons bleus, des sons d’oiseaux.

« Birdy ? Ça va ?» voix off.

La pièce où est enfermé Birdy en plan large (grand angle qui déforme les perspectives), Birdy dans un coin de la pièce, accroupi, le visage tourné vers la fenêtre grillagée placée en hauteur.

2ème scène : la grille d’un ascenseur en premier plan, une infirmière l’ouvre. Gros plan sur les pieds d’un homme allongé sur un brancard, le visage bandé. Les sons sont ceux de battements de cœur mêlés aux paroles extérieures, « ils n’ont pas changé les bandages » etc. sons de l’hôpital. Nous sommes à la place d’Al sur le brancard et voyons défiler les néons au plafond. Puis plan sur la chambre où on le ramène. Al regarde ses voisins de chambre : un homme au visage abimé brûlé.

3ème scène : nous voyons Al dans le bureau d’un médecin et assistons à leurs échanges. Al lui demande s’il « gardera ça longtemps » (ses bandages), le m médecin lui répond qu’il lui enlèvera ses bandages « quand il sera revenu de chez son ami ». On apprend qu’il a subi une greffe de peau.

Al se regarde dans une vitre, le médecin lui demande comment il se sent, Al répond « comme l’homme invisible ».

Il y a donc une alternance assez complexe entre

–          d’une part les points de vue des deux personnages, alternativement mis en place de narrateur : présence et récit actuel d’Al et le regard, la posture et les mimiques de Birdy (nous adoptons leur point de vue et l’extérieur est vu à travers eux)

–          entre les différents lieux, lieux actuels (les deux hôpitaux, la chambre d’Al, la chambre d’isolement de Birdy, le bureau du psychiatre, les lieux de circulation (Al, Rinaldi, Hannah, Weiss, les autres malades) vus d’un point de vue extérieur (narrateur omniscient)

–          alternance dans la chronologie entre le présent et le passé, le passé étant réactivé alternativement par Al et par Birdy avec utilisation du

–          Flash-back

Là encore complexité du flash-back, procédé essentiel dans ce film:

–          Souvenirs alternativement d’Al (accompagnés de la voix off d’Al dès  le début : 1ère occurrence dans la scène du train) et de Birdy (sans intervention sonore au début ce qui est logique puisqu’il est mutique, puis, au tiers du film,  voix off de Birdy : 1ère  occurrence, lorsqu’il met en place la volière sous son lit).

Nous passons souvent avec le flash-back d’un gros plan de visage à un plan large dans un montage sec.

–          Deux temps de souvenirs : celui du passé de l’adolescence des deux jeunes gens et celui d’un passé plus récent, celui de la guerre du Vietnam.

–          Série d’oppositions et de contrastes :

–          Contrastes visuels  de couleurs : les couleurs des deux hôpitaux et principalement celui où est interné Birdy, sa chambre d’isolement,  sont filmés dans des tons bleus et gris, caractéristiques de l’après-Vietnam.

La période d’adolescence, marquée par le jeu et l’amitié des jeunes gens est filmée dans des tons chauds, des couleurs un peu sépia.

Tons plus vifs et contrastés du Vietnam et de la guerre (explosions, sang etc.)

Contrastes de couleurs entre la vie et le rêve (tons bleus, ombres des oiseaux) en ce qui concerne la « vie d’avant » de Birdy.

–          Contrastes dans la façon de filmer les personnages : durant la période d’adolescence, Al, vu comme un garçon sociable, extraverti, est toujours entouré d’un groupe de personnes, frères, copains, parents, filles ; jamais seul, on ne le voit pas dans sa vie privée. Il est le plus souvent actif, dynamique, dans des plans montés en cut-cut.  Birdy est plus solitaire (vu dans un arbre, dans sa volière, dans sa chambre).

La façon de filmer Birdy est plus complexe : la position de la caméra est plus insolite, avec la caméra qui passe du gros plan, voire très gros plan au plan très large, avec utilisation du grand angle (assez systématiquement lorsqu’il s’agit de filmer Birdy dans sa cellule), avec des angles particuliers, l’utilisation de la contre-plongée, une caméra parfois au ras du sol (qui contrastent avec les plans larges des « envols » filmés en hauteur).

On peut noter que Birdy est le 1er film où est utilisé une « skycam » notamment dans la scène où Birdy rêve qu’il vole. Le point de vue est celui d’un oiseau en vol (qui sera repris dans la scène où Perta vole vers Al)

Au début du film, on voit Birdy par le regard de Al puis la caméra le traque dans son intimité, mettant le spectateur dans une position de voyeur (renforcée par la nudité de Birdy) au plus près de l’émotion, dans la scène « amoureuse » entre Birdy et Perta, par exemple.

Par exemple, deux séquences successives jouent sur l’analogie et le contraste : celle où Birdy, dans sa chambre observe avec des jumelles, l’éclosion des œufs puis les oisillons nouveaux-nés, immédiatement suivie de Birdy, dans sa cellule, aussi faible et nu que ces oisillons, sous le regard de la caméra.

–          Contraste dans la façon de filmer et de voir les deux personnages avant et après le Vietnam qui traduit leur transformation profonde :   Après sa blessure, la caméra s’attarde plus sur le visage de Al, sur ses expressions, il est souvent filmé en gros-plan, dans un reflet. Après son traumatisme, Birdy est complètement isolé et replié, recroquevillé sur lui-même physiquement et mentalement, le grand-angle et la contre-plongée soulignent sa fragilité.

–          Contraste dans la temporalité,  du déroulé de l’histoire qui se reconstruit peu à peu et des moments de césure de la guerre, courts moments amenés sans aucun indice, d’une grande violence, flashs aveuglants, effractants, hors du temps et de l’espace. La guerre surgit là comme le traumatisme pour les deux jeunes hommes, de manière abrupte, imprévue, horrible et irréelle.

–          Contraste dans l’espace, entre les lieux clos, fermés par des grilles, des grillages (Chambre d’isolement  de Birdy, l’ascenseur de l’hôpital, le bureau du psychiatre, les cages, la cellule où sont enfermés Birdy et Al) des vitres, qui interposent un écran supplémentaire entre le spectateur et Birdy ou Al, évocation de l’enfermement qui atteint son paroxysme dans la crise d’angoisse de Al lorsqu’il veut sortir de la chambre de Birdy, et le désir de liberté, les expéditions des deux garçons et les tentatives d’envol (qui contrastent là aussi avec l’environnement souvent sordide : décharge d’ordures, épaves de voitures, terrains vagues avec amas de ferrailles etc).

–          Utilisation contrastée également du son (utilisation  de sons divers, pas toujours identifiables,  et de divers cris d’oiseaux), de  la musique qui se substitue parfois à l’absence de parole de Birdy : elle s’accélère lors des moments paroxystiques, scènes d’envol par exemple, où après le hurlement  de Birdy après le crash de l’hélicoptère et le bombardement au napalm.

On peut noter l’utilisation de la chanson « La Bamba » qui intervient à trois reprises dans le film : lors de la tentative d’envol dans la décharge d’ordure, après la capture des chiens errants, lorsqu’ils les relâchent, et dans la scène finale. On peut s’interroger sur ce choix : les paroles de la chanson « pour danser la Bamba, il faut un peu de grâce, en haut, en haut, j’irai. Pour monter au ciel il faut une grande échelle… », mais aussi le choix du chanteur Ritchie Valens, jeune star du rock’n’roll mort à 18 ans,  dans un accident d’avion en 1959, avec Buddy Holly…

L’épilogue :

Dans le film, les deux jeunes hommes finissent par s’enfuir (Al se montrant de nouveau violent) et monter sur le toit. Birdy s’élance du toit comme pour s’envoler, Al a peur et se précipite. En fait Birdy est sur une terrasse en contre-bas.

Alan Parker déclarait : « Je ne voulais pas qu’il meure. Tout le monde m’a supplié pour qu’il ne meure pas. Alors en fait, c’est un gag visuel qui ramène un peu le spectateur à la réalité. Ce n’est qu’un film, au cas où vous auriez cru que c’était la réalité ».

Dans le livre, les deux amis qui se parlent enfin, se racontent la fin : Al sous la forme d’un rêve qu’il a fait , suscité par l’envoi des balles de base-ball, où la confrontation au psychiatre (symbolique) prend la forme du jeu de base-ball, Birdy sous une forme imaginaire où ils montent bien sur le toit, mais c’est Weiss qu’il voit se transformer en oiseau et s’envoler…Al et lui sortent simplement de l’hôpital :

–          Juste comme ça ?

–          Juste comme ça.

–          Et qu’est-ce qui se passe ensuite ?

–          Rien, Al. Rien que le reste de nos vies.

–          Et c’est tout ?

–          C’est tout.

–          C’est comme ça que ça finit ?

–          Pas vraiment, Al. Ce n’est jamais si facile. Personne ne s’en tire comme ça.

Mais ça vaut la peine d’essayer.

La fin du roman est meilleure à mon avis car Al n’est plus le garçon caractériel qui règle les problèmes à coup de poing comme dans le film. Cette double fin proposée est symbolique, chacun acceptant de se réapproprier sa vie.

Al/Birdy :

Al traumatisé par la violence de ce qu’il a vécu au combat, fait des cauchemars. Il présente une structure névrotique avec une problématique clairement œdipienne.

Il est dans l’agir et dans une illusion de puissance. Ne supportant pas l’autorité abusive, Il est passé en cour martiale peu après son engagement dans l’armée, pour avoir frappé un supérieur tordu.

Sa blessure est au visage. Engagé volontaire pour « casser la gueule de son père », c’est lui qui s’est fait casser la gueule. : Après que son père l’ait de nouveau battu une fois de plus, à coups de poings, de pieds et avec  sa ceinture, « Je le jure, là par terre, que jamais personne ne me tabassera plus comme ça de toute ma vie. D’une façon ou d’une autre, je vais m’entraîner pour pouvoir casser la gueule à Vittorio. Je le ferai avant qu’il ne soit trop vieux, pour pouvoir apprécier, même si ça me tue » p.53.

En écho, lors de l’épilogue où Al rêve de « battre » le psychiatre Weiss à coup de balles de base-ball :   « Sérieusement, Al, combien de fois faudra-t-il que tu battes ton vieux ? (…) si tu ne fais pas gaffe, tu vas reporter ça sur tes gosses, les élever pour qu’ils deviennent lutteurs ou joueurs de foot ou quelque chose dans le genre, pour que tu puisses te persuader que t’as vraiment réussi à battre le vieux Vittorio. Tout ça doit finir un jour ou l’autre. Tu sais bien que le temps arrive à battre tout le monde, de toute façon » lui dit Birdy (p.367).

Il rencontre ses limites, la castration. Avec son travail de remémoration auprès de Birdy, c’est aussi à un travail d’introspection qu’il se livre, découvrant sa propre réalité psychique : « Il faut que j’apprenne à vivre avec moi comme je suis. Le problème, c’est qu’il y a des parties de moi que je ne connais pas. Toute ma vie, je me suis fabriqué une image de moi,  comme avec ces exercices d’haltérophilie, par exemple. Mais je n’ai rien construit de l’intérieur. Je n’ai fait que renforcer l’extérieur pour me protéger.

A présent, une grande partie de cette foutue image est en miettes. Il faut que je recommence depuis le début, que je regarde à l’intérieur pour voir ce qu’il y a vraiment. Je ne sais si je pourrai le faire. Je finirai sûrement par recoller les morceaux qui restent du vieil Al et par replâtrer par-dessus, d’une façon ou d’une autre.

Il faut que j’apprenne à vivre avec la peur. Elle fait partie de moi et ça n’a pas de sens de lutter contre elle. Sans la peur nous ne serions pas des animaux réussis» p. 306-307.

[A propos de la peur, L’auteur a écrit de magnifiques pages à propos de la peur p.326 et suivantes. ]

La problématique de Birdy est plus complexe, du côté de la psychose, car le trauma vient réactiver un trouble de l’identité avec des mécanismes de déni (déni de la réalité) et de clivage (clivage du moi).

Ses émotions sont impossible à identifier, il réinvente la réalité lorsqu’elle ne lui convient pas, si ce n’est lorsqu’il se confronte sans faillir au père d’Alfonso et que, sensible à la déception, à la façon dont les autres se conduisent vis-à-vis de lui, lésé, il va jusqu’au bout de sa demande, de son exigence  de réparation.

Il n’a pas accès à une sexualité génitale et reste fixé à des pulsions partielles. Aux stades infantiles (oral, anal) d’une sexualité préœdipienne, une identité  pleine de trous,  d’avant le langage (d’où son désir profond d’apprendre le langage non-humain des oiseaux).

Les tentatives de vol peuvent être vues comme des équivalents érotiques mais aussi des équivalents suicidaires, lorsqu’il se met en danger, sans aucune notion de peur : une mise à l’épreuve de ses limites, qui lui permettrait d’échapper aux émotions, aux affects.

La perversion, une « néosexualité » (Joyce Mc Dougall)  est ici une défense contre une angoisse de castration telle qu’elle drainerait les angoisses de séparation préalables et les angoisses narcissiques de perte d’identité. La perversion est une réponse à une menace qui a trait à l’identité sexuelle, c’est-à-dire à l’intégrité narcissique, elle est utilisée pour réparer une faille dans le sentiment d’identité.

Au moment de l’accès à la sexualité génitale et de la découverte de l’altérité à l’adolescence, au moment du vacillement des identifications, on peut inférer une crainte de la destruction de l’identité avec une angoisse archaïque très forte de fusion qui peut engloutir le sujet et la perversion serait une solution contre la peur de l’intimité avec l’autre. Ce mode d’autoérotisme, avec l’investissement d’une réalité extérieure qui permettrait de faire face aux angoisses d’absorption, permet de se tenir à distance d’une imago maternelle archaïque (enfant phallus de la mère ?), la relation mère/enfant étant prégnante dans la genèse des perversions.

Birdy présente donc dans cette catatonie, ce tableau de discordance psychomoteur, une décompensation psychotique d’une pathologie limite ou prépsychotique.

L’accident traumatique a réactivé chez lui des angoisses de destruction, de mort, l’effroi impossible à penser, à symboliser (il ne peut que hurler) et la confrontation aux limites de ses défenses : il ne peut s’envoler comme les oiseaux et reste dans l’horreur physique, au milieu des cadavres.

Une très belle image du film : l’oiseau exotique aux couleurs multicolores, posé sur une branche au milieu du charnier, me fait associer avec ce que  Lacan dit de la beauté : « le dernier rempart contre la mort ».

On peut penser en effet que, comme le souhaitait Weiss, le psychiatre, la « thérapie » a été positive pour les deux jeunes hommes. Ils se sont retrouvés mais bien plus, ils se sont tous les deux réconciliés avec l’idée de vivre, avec l’idée d’être un homme.

Qu’est-ce qu’être un homme ? Pour Al, réfléchir, savoir ce qu’il vaut et ce qu’il veut, sortir des processus de répétition,  ne plus compter uniquement sur son apparence et sur sa force physique dans son rapport aux autres, tenir compte de ce qu’il est au plus profond de lui. Pour Birdy, c’est accepter d’être un être humain, de vivre une vie terrestre parmi ses semblables, dans la réalité prosaïque quotidienne.

Le roman comme le film témoignent de l’importance de la  pensée, de sa liberté, de sa force.

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