PROCESSUS DE PENSEE (2). L’apport de W.R. BION :

19 Nov

Dans un article de 1961 intitulé « Théorie de la pensée«  (paru dans La Revue française de Psychanalyse, 1964, T.28 n°1, pp.75-84), W.R. BION classe les pensées selon leur développement chronologique, en « préconceptions », « conceptions » et « pensées ».

– La préconception, analogue au concept Kantien de « pensée vide », est un état d’attente, une disposition innée d’attente du sein chez le nourrisson.

– La conception est la rencontre d’une préconception avec une réalisation approchante. L’enfant est en contact avec le sein et vit une expérience émotionnelle de satisfaction.

– Le terme de pensée est limité chez BION à l’union d’une préconception et d’une frustration, ce qui correspond à une réalisation négative, à une absence de sein pour le nourrisson.

Pour BION, comme FREUD et pour Mélanie KLEIN, l’objet est perçu dans sa réalité à partir du moment où il manque. C’est donc le manque qui est à l’origine des processus de pensée.

L’objet qui commence à exister dans le déplaisir, ne peut être pensé que parce qu’il fait défaut et parce qu’il fait défaut sera vécu comme un mauvais objet, un objet destructeur. Penser sera donc douloureux.

La capacité de l’enfant à tolérer la frustration est un élément décisif dans la vie psychique du bébé. Deux possibilités s’offrent à lui:

– « Si la capacité de tolérance à la frustration est suffisante, le non-sein en lui devient une pensée et un appareil pour le « penser » se développe » (W.R. BION Théorie de la pensée, p.77).

Le sujet peut alors développer la part non-psychotique de sa personnalité psychique. La psychè génère une pensée qui rend la frustration encore plus tolérable et s’enclenche un cercle bénéfique.

– Au contraire, l’incapacité à tolérer la frustration peut provoquer la psychose et la destruction mentale : ce qui aurait pu devenir une pensée devient un mauvais objet qu’il faut évacuer. L’appareil à penser les pensées ne se met pas en place. A sa place intervient le mécanisme d’identification projective : « le résultat final est que toutes les pensées sont traitées comme si elles étaient indiscernables de mauvais objets internes » (ibid. p.77).

La mère joue un rôle essentiel dans le développement de la pensée du nourrisson : c’est elle qui permet la constitution de l’appareil à penser les pensées grâce à sa « capacité de rêverie« .

La mère agit comme un contenant. Elle supporte les projections destructrices de l’enfant et lui renvoie des éléments bonifiés, des contenus corrigés de leur potentiel destructeur que l’enfant pourra alors réintrojecter.

La mère transforme les impressions des sens ; elle les fait passer d’un état brut à un état d’élaboration. La peur de l’enfant, par exemple, se transforme grâce à la capacité de rêverie de la mère (les jeux qu’elle échange avec son bébé, les chansons, le bercement etc.) de telle façon qu’elle devient tolérable et ne donne pas lieu, lorsque l’enfant la réintrojecte, à une angoisse trop débordante.

Si au contraire, la mère ne peut pas supporter ces projections anxiogènes, le nourrisson en est réduit à utiliser l’identification projective avec une force et une fréquence de plus en plus grande. L’enfant réintrojecte alors ce que BION qualifie de « terreur sans nom ».

BION nomme également cette capacité de rêverie de la mère, « fonction Alpha » de la mère. Celle-ci transforme en effet les « éléments Bêta » ou éléments bruts, non psychisés, dont se débarrasse le bébé, en « éléments Alpha« . Ceux-ci sont restitués à l’enfant chargés de sens et vont s’organiser en réseaux de significations pour constituer la « fonction Alpha » de l’enfant.

Représentations de choses et représentations de mots vont ainsi être liées grâce à la capacité de rêverie maternelle. C’est par ce détour que l’enfant développera sa propre capacité de rêverie et produira des fantasmes, des métaphores, des symboles.

Les éléments Alpha s’assemblent pour former une « barrière de contact« . Celle-ci marque le point de contiguïté entre les éléments conscients et inconscients. Elle permet un filtrage sélectif des uns aux autres, dans les deux sens. Elle protège les phénomènes endopsychiques et les fantasmes des impacts de la réalité. Elle empêche également que les émotions et les fantasmes viennent submerger les perceptions de la réalité.

Cette prolifération des éléments Alpha formés par les impressions des sens et le vécu émotionnel, transformés en éléments mnésiques, pourra être utilisée dans les souvenirs, les rêves ou la pensée préconsciente. Elle est le garant d’un fonctionnement névrotique.

Lorsque la barrière de contact ne peut se former, un « écran Bêta » se substitue à elle, entraînant un état de non-différenciation entre conscient et inconscient.

L’écran Bêta caractérise la psychose. La personnalité psychotique sera incapable de symbolisation.

De la qualité de la fonction Alpha, fonction symbolique primordiale, dépendra donc pour le sujet le traitement de ses émotions et sensations, la façon d’enregistrer et de communiquer la somme de ses expériences.

Dans l’article de 1956 « Le développement de la pensée schizophrénique » (in Réflexion faite, Paris PUF 1992, pp.42-50), BION montre la différence entre les parts psychotique et non-psychotique de la personnalité  et présente sa conception de la personnalité schizophrénique.

Celle-ci suppose, selon BION,  l’existence de quatre traits de personnalité chez le patient :

–  » Un conflit jamais résolu entre pulsions de vie et pulsions de mort ».

– « La prédominance de pulsions destructrices ».

– « La haine de la réalité externe et interne ».

– « Une relation d’objet ténue mais tenace ». (ibid. p.45)

Il brosse le tableau d’une pensée schizophrène faite d' »objets bizarres » réintrojectés, où les mots « sont les choses mêmes qu’ils désignent ». (ibid. p.47).

Selon l’expression d’Hanna SEGAL, le sujet « met en équation » mais ne symbolise pas.

Pour BION, la psychose est l’attaque contre les liens. L’appareil psychique ne peut survivre au bombardement perceptuel qu’au prix de la mise en œuvre d’une fonction de contenance.

C’est sans doute dans ce sens que s’est manifesté le grand intérêt de BION pour l’écrivain Samuel BECKETT dont il a été l’analyste.

Chez BECKETT en effet, l’œuvre induit ce désir de  contenance qui, cependant, ne s’avoue jamais satisfait. L’écriture inscrit une expérience corporelle et le discours crée un lien de pensée, sans cesse menacé de destruction interne. C’est chez BECKETT sur fond de désordre ou d’anéantissement que l’œuvre peut exister.

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