Sigmund Freud

5 Jan

Sigmund FREUD

FREUD était de formation médicale et se voulait un scientifique qui ne se laissait influencer par aucun a priori, idéal ou institution, par aucun préjugé et encore moins superstition. Il était soucieux d’inscrire la psychanalyse dans le domaine de la science.

Lacan remarquait que « sa pensée mérite d’être qualifiée, au plus haut degré et de la façon la plus ferme, de rationaliste, au sens plein du terme, et de bout en bout […] raison qui n’abdique devant rien, qui ne dit pas –ici commence l’opaque et l’ineffable . » (J.LACAN le Séminaire Livre II, « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse », Paris, Seuil, 1980, p.89).

FREUD est né le 6 mai 1856 à Freiberg, en Moravie, province de l’empire austro-hongrois faisant partie aujourd’hui de la République tchèque.

Sigismund FREUD (il changera son prénom en Sigmund en 1878) est né de parents juifs et bien que se déclarant libéral et athée, il demeurera attaché affectivement au judaïsme. Il est le fils d’un négociant en textile Jacob Freud (1815-1896) lui-même fils et petit-fils de rabbin, et de la deuxième épouse de celui-ci, Amalia Nathanson (1835-1930) dont il est le fils aîné (« Quand on a été sans conteste l’enfant de prédilection de sa mère, dira Freud, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance de succès qui, en réalité, reste rarement sans l’amener » écrit-il). Dans la famille les rapports générationnels sont complexes : son père a 41 ans à sa naissance, il a déjà deux fils Emmanuel (23 ans) et Pilipp (20 ans), d’une première épouse (épousée en 1932), qui ont donc le même âge que sa nouvelle épouse qui a vingt ans de moins que lui. L’aîné, Emmanuel, est déjà père d’un petit garçon, John, qui a un an de plus que Sigmund.

Après Sigmund, naîtront Julius qui décèdera à l’âge de 8 mois, puis Anna.

Lorsque Sigmund a 4 ans (1860), du fait de difficultés financières, la famille s’installe à Vienne, capitale de l’empire. Là, naîtront encore quatre autres sœurs puis un dernier né, Alexander. La famille connaît la misère et Freud en conservera longtemps l’inquiétude de parvenir à gagner sa vie et à élever ses enfants. Mais Les parents n’abdiquent pas leur dignité et Amalia fait des prodiges pour assurer une vie quotidienne qui permette à son fils de faire les études pour lesquelles il montre goût et curiosité. C’est en effet un enfant précoce qui  travaille très bien à l’école et fuit dans les livres l’adversité ambiante, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main dès son plus jeune âge : à 8 ans, il lit Shakespeare…  Désir de vivre et désir de savoir se confondent et ne cesseront de le tenir en éveil, c’est dans cette ouverture sur le monde intérieur et extérieur que naîtra la psychanalyse.

A la fin de ses études secondaires, en 1873, Freud entre à la Faculté de Médecine de Vienne. Entre 1876 et 1882, il entame une carrière de chercheur dans le laboratoire d’anatomophysiologie du système nerveux d’Ernst Wilhelm Brücke,  professeur prestigieux qui lui fera rencontrer Josef Breuer, physiologiste et praticien de quatorze ans son aîné, très en vue à Vienne. Seul le besoin de gagner sa vie lui fera interrompre cette carrière prometteuse mais il restera fidèle aux trois étapes de la rigueur scientifique incarnée par Brücke : observation, découverte, théorie.

Freud obtient son diplôme de docteur en Médecine en mars 1881. C’est parce qu’il est tombé éperdument amoureux de Martha Bernays (elle a alors 20 ans et appartient à une famille d’intellectuels juifs de Hambourg), que Freud va abandonner la recherche en 1882, pour la médecine interne et la neurologie, car il souhaite se marier et fonder une famille.  Sigmund et Martha se fiancent le 17 juin 1882 et Freud  quitte le laboratoire de Physiologie (où son nom restera lié à quelques découvertes) pour entrer  à l’Hôpital de Vienne le 31 juillet. En mai 1883, il est nommé assistant à la clinique psychiatrique du professeur Theodor Meynert où il  étudie et pratique la neurologie. C’est là qu’il expérimente en 1884, les propriétés anesthésiques et les effets stimulants de la cocaïne qu’il espérait pouvoir substituer à la morphine (deux ans plus tard, il sera établi que la cocaïne est une drogue dangereuse…).

En juin 1885, Freud obtient une bourse pour un voyage d’études à l’étranger : il a entendu parler des travaux de Jean-Martin CHARCOT (1825-1893) Professeur de neurologie à la Salpêtrière à Paris, celui-ci tentait alors de résoudre le problème que posait l’hystérie à la médecine. Freud avait déjà écouté Josef Breuer lui rapporter en 1882 les succès obtenus dans le traitement des symptômes hystériques d’une jeune patiente, Anna O. et Freud était intéressé par l’utilisation de l’hypnose dans le traitement des patients hystériques. Il souhaite donc en savoir plus. A Paris du 13 octobre 1885 au 28 février 1886, Freud suit l’enseignement de Charcot qui fait sur lui une si forte impression qu’il nommera son 1er fils Martin :

« Je vais te raconter en détail ce qui agit sur moi [écrit Freud à Martha en novembre 1885]. Charcot, qui est l’un des plus grands médecins et dont la raison confine au génie, est tout simplement en train de démolir mes conceptions et mes desseins. Il m’arrive de sortir de ses cours comme si je sortais de Notre-Dame, tout plein de nouvelles idées sur la perfection. Mais il m’épuise et, quand je le quitte, je n’ai plus aucune envie de travailler à mes propres travaux, si insignifiants, voilà trois jours entiers que je n’ai rien fait, et je n’en éprouve aucun remords. Mon esprit est saturé, comme après une soirée au théâtre. La graine produira-t-elle son fruit ? Je l’ignore, mais ce que je sais, c’est qu’aucun autre homme n’a jamais eu autant d’influence sur moi ».

Comme Charcot déplorait l’absence de traduction de ses écrits en allemand, Freud qui était très doué pour les langues étrangères  et la traduction, se propose, devenant ainsi son hôte dans la société parisienne puis porteur de sa pensée dans la société viennoise.

Freud quitte Paris pour Berlin où il travaille un mois (mars 1886) dans un service d’enfants atteints de maladies nerveuses.

De retour à Vienne, Freud ouvre le 25 avril 1885, un cabinet de consultation où il reçoit beaucoup de monde mais gagne peu d’argent.

 Sigmund et Martha fiancés depuis juin 1882, se marient le 14 septembre 1886, (quatre ans durant lesquels Freud écrit à Martha tous les jours). Grâce à la dot de sa femme, aux cadeaux de mariage et à ses économies, Freud s’installe dans la « plus belle maison de Vienne » (8 Mariatheresasienstrasse, sur le Ring) mais la clientèle est rare… Un premier enfant, Mathilde (1887-1978), nait en 1887, Jean-Martin (1889-1967)  et Oliver (1891-1969) suivront en 1889 et 1891. Freud et sa femme auront 6 enfants, trois filles et trois garçons [viendront ensuite Ernst (1892-1970), Sophie (1893-1920), Anna (1895-1982)].

A l’affût de nouvelles thérapeutiques afin de développer sa clientèle, Freud se rend durant l’été 1889 à Nancy, dans le service du docteur Hippolyte Bernheim pour y parfaire sa technique de l’hypnose dont il avait apprécié les pouvoirs et les limites avec Charcot, hypnotiseur hors pair.

A cette époque en effet, la neurologie vient d’être reconnue comme une discipline autonome, mais Freud se rend compte que son savoir de neurologue avec sa parfaite connaissance de l’anatomie du cerveau, acquise grâce à l’autopsie, de la structure anatomique et de la physiologie du système nerveux, le laisse bien dépourvu devant les désordres personnels de ses patients, les perturbations dans l’histoire de leur vie, qui les dérangent, les débordent.

 « Je fus le témoin des expériences étonnantes de Bernheim sur ses  malades de l’hôpital et j’ai eu là les plus fortes impressions sur la possibilité de puissants processus psychiques, qui toutefois restent cachés à la conscience de l’homme » écrit Freud à propos de Bernheim. Voilà  un embryon de perception d’un savoir à venir, celui qui va le conduire à la surprise et à la découverte de l’inconscient.

Deux collègues vont jouer un rôle déterminant dans cette découverte dont ils se désolidariseront car ce sera à leur insu : Joseph Breuer et Wilhelm Fliess.

Freud avait été présenté à Breuer durant ses années à l’université, par le professeur Ernst Brücke, Breuer l’avait aidé en l’accueillant chez lui, en lui prêtant de l’argent et en lui adressant des patients ;  les deux hommes entretiennent donc une amitié sincère.

Breuer avait parlé à Freud de ses difficultés avec une patiente : Anna O. (Bertha Pappenheim) jeune fille de 21 ans, immobilisée chez elle par une hystérie grave.  Grâce à l’hypnose, Breuer appelé chez sa patiente jours et nuits, avait réussi à la « purger » de certains souvenirs et émotions « retenus » en elle, qui la faisaient vivre dans l’angoisse et l’hallucination. Breuer avait appelé cette technique la « catharsis » (du Grec catharsis, purgation), « décharge adéquate des affects pathogènes » qui permet au sujet « d’évoquer et même de revivre les événements traumatiques auxquels ces affects sont liés ».

Vers la fin des années 80, Freud commence à appliquer la méthode cathartique de Breuer pour traiter les névroses et particulièrement les hystériques ; il publie en 1893 un premier travail sur le Mécanisme psychique des phénomènes hystériques puis  c’est avec Breuer qu’il publie en 1895, les Etudes sur l’hystérie où  Breuer reprend le cas Anna O. (traitée entre 1880 et 1882). Cette publication marque la fin de leur collaboration car Breuer n’est pas convaincu de l’importance des facteurs sexuels dans l’origine de l’hystérie, sur lesquels Freud met de plus en plus l’accent.

Dans cette première phase, Freud applique donc la méthode cathartique de Breuer : le patient est mis sous hypnose, le médecin lui pose des questions relatives à l’origine de ses symptômes qui doivent permettre une décharge émotionnelle.

Constatant  néanmoins que cette catharsis n’a pas d’effet thérapeutique durable et que seule une partie des malades est sensible à l’hypnose, il commence à recourir à la suggestion : plaçant une main sur le front du patient, il l’assure qu’il peut se souvenir de tel ou tel élément du passé. Pour Freud en effet, « les hystériques souffrent surtout  de réminiscence », « quelle que soit la forme de ses manifestations, le fondement de l’accès hystérique est un souvenir, la revivification hallucinatoire d’une scène ayant joué un rôle important dans la maladie. Le contenu des souvenirs est généralement soit un traumatisme dont l’intensité a été suffisante pour déclencher l’hystérie chez le sujet, soit un incident qui parce qu’il est survenu à un moment particulier, a pris le caractère d’un traumatisme », écrit-il dans une note de 1892.

 Freud se heurte à la résistance du malade (le refoulement) et à ses défenses, qu’il s’agit de contourner. Ainsi nait progressivement (entre 1892 et 1898) la technique de « libre association », « règle fondamentale », qui demande au patient d’abandonner toute attitude critique, de tout dire, de tout verbaliser de ce qui lui vient en tête, que cette idée lui soit désagréable, absurde, futile ou sans rapport avec le sujet. C’est à l’interprétation de ce matériel, à la fois procédé d’interprétation et de traitement, que Freud donne le nom de psychanalyse.

La découverte du transfert en complète les bases essentielles. On en trouve la première expression dans les Etudes sur l’hystérie en 1895 puis dans l’analyse du cas Dora, achevé en 1899 mais publié en 1905 : Freud constate que le patient, au lieu de se souvenir, se conduit envers le psychanalyste comme il s’est conduit dans son enfance par rapport aux personnes de son entourage, ses parents le plus souvent. L’observation du présent met l’analyste sur la voie du passé en même temps que le patient se réapproprie des émotions qu’il n’avait pu maîtriser enfant et qu’il avait donc dû refouler pour s’en défendre.

Entre 1887 et 1902, Freud entretient une longue relation épistolaire avec Wilhelm Fliess (1858-1928), médecin oto-rhino-laryngologiste berlinois. Cette correspondance est précieuse : Freud y expose l’évolution de sa pensée, le déroulement de son « auto-analyse » comme il la nomme dans ses lettres (il entreprend sa propre analyse entre 1896 et 1899 fondée essentiellement sur l’analyse de ses rêves), il y développe sa conception de la psychanalyse et ses avancées décisives sur plusieurs plans : la compréhension du refoulement et  la formation des symptômes, la découverte du rêve et de son interprétation comme voie d’accès à l’inconscient, la nature du complexe d’Œdipe. C’est un échange capital dans l’histoire de la psychanalyse au point que les lettres de Freud à Fliess (acquises en 1936 par Marie Bonaparte auprès d’un antiquaire viennois) ont été publiées en 1950 sous le titre Naissance de la psychanalyse.

Entre-temps, Freud s’installe avec sa famille dans un appartement du 19 Berggasse, le 20 septembre 1891, où il restera jusqu’à son exil à Londres en juin 1938.

Freud, en pionnier de sa nouvelle discipline, précise dans divers articles un certain nombre de notions déjà présentes à l’état d’ébauche dans ses travaux sur l’hystérie  puis il publie quelques œuvres fondamentales :

  • L’interprétation des rêves (1899)
  • Psychopathologie de la vie quotidienne (1901)
  • Trois essais sur la sexualité (1905)
  • Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905)

Il donne à ses observations la forme d’une conception d’ensemble de la vie psychique : 1ère théorie des pulsions (dualité des pulsions sexuelles, tendant à la conservation de l’espèce, et des pulsions du moi, tendant à la conservation de l’individu, 1ère topique, conscient/préconscient/inconscient ; l’appareil psychique a pour fonction la réduction des tensions déplaisantes, soit par leur décharge, soit par un processus intrapsychique de défense et de refoulement ; le conscient ne représente que la surface de l’appareil psychique (qui reste inconscient pour sa plus grande part) ; les tendances refoulées dans l’inconscient cherchent à se frayer un chemin, par exemple dans les rêves et les symptômes des névroses ; elles ont été refoulées au cours du développement de la sexualité infantile, développement qui commence dès la naissance et culmine entre trois et cinq ans avec le complexe d’Œdipe, c’est-à-dire avec l’attachement de l’enfant pour le parent du sexe opposé et l’hostilité pour le parent du même sexe.

Dès 1902, quelques médecins, quatre au départ, dont Alfred Adler (1870-1937) se regroupent autour de Freud, se réunissant à son domicile le mercredi soir pour échanger leurs idées, premier noyau du mouvement analytique.

En Suisse, à Zurich (à la clinique psychiatrique le Burghölzli dirigée par Eugen Bleuler), l’intérêt pour la psychanalyse prend de l’ampleur grâce aux travaux de Carl Gustav Jung (1875-1961). A partir de 1906, la correspondance entre Jung et Freud rompt l’isolement de celui-ci. Freud le considère alors comme son véritable fils spirituel. C’est Jung qui organisera en 1908 le premier congrès de psychanalyse à Salzbourg qui réunit 42 membres.

En mars 1907, l’isolement de Freud cesse définitivement, le groupe naissant de psychanalystes ayant créé une collection éditoriale. Freud, directeur de publication, y publie Le délire et les rêves dans La Gradiva de Wilhelm Jensen, essai à partir d’une nouvelle de Wilhelm Jensen, écrivain allemand, dans lequel Freud applique les principes psychanalytiques à la création littéraire et étudiant les liens entre la psychanalyse et l’archéologie.

L’année suivante, 1908, le petit groupe autour de Freud devient la Société viennoise de psychanalyse. En Août Karl Abraham fonde la Société psychanalytique de Berlin. [1er congrès de psychanalyse].

En 1909, la première revue psychanalytique voit le jour. Freud l’inaugure avec L’Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans (Le petit Hans), compte-rendu du premier traitement psychanalytique d’un enfant (cure conduite par Max Graf, le père de l’enfant, supervisée par Freud). Elle apporte à Freud, à la fois une « preuve »de ses hypothèses quant à l’existence d’une sexualité chez l’enfant en général ainsi qu’une illustration des possibilités thérapeutiques de la psychanalyse.

La cure psychanalytique d’Ernst Lanzer, surnommé « l’Homme aux rats », publiée en 1909, apporte à Freud la confirmation que de graves symptômes obsessionnels peuvent être guéris par la psychanalyse en utilisant le même procédé éprouvé avec succès dans les cures d’hystériques.

En 1909, la psychanalyse est accueillie avec grand intérêt aux Etats-Unis lorsque Freud s’y rend à l’invitation du professeur Stanley Hall, président de la Clarke University, à Worcester, près de Boston, accompagné de Jung, Ferenczi médecin hongrois, Ernst Jones, professeur à l’Université de Toronto, A. Brill  qui exerçait déjà la psychanalyse à New-York. Freud y prononce cinq conférences qui seront  publiées plus tard sous le titre Cinq leçons sur la psychanalyse.

En 1910 est fondée l’Association Psychanalytique Internationale (API), lors du second Congrès international à Nuremberg organisé par Jung.  Jung en est le président et la psychanalyse s’organise dans chaque pays sous forme de sociétés scientifiques avec des rassemblements réguliers (en 1909 on l’a vu, à Salzburg, en mars 1910 à Nuremberg, en 1911 à Weimar, en 1915 à Munich).

Avec l’étude consacrée à Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, en 1910, Freud introduit plusieurs concepts psychanalytiques fondamentaux comme ceux de sublimation et de narcissisme et décrit une forme particulière d’homosexualité.

Après s’être attaché à découvrir l’origine des névroses, névrose hystérique et névrose obsessionnelle notamment, Freud recherche un mécanisme spécifique à l’origine de la psychose. A l’occasion de ses échanges avec Karl Abraham et Carl Gustav Jung, il apprend l’existence des Mémoires d’un névropathe, ouvrage autobiographique de Daniel Paul Schreber, publié en 1903. Il trouve dans ce texte autobiographique un matériel particulièrement riche, celui d’un délire paranoïaque exposé avec talent par le malade lui-même dont il fait une étude de cas, publiée en 1911, sous le titre Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le Président Schreber). Freud y fait la démonstration que l’angoisse de persécution et le délire paranoïaque résultent d’une défense contre des désirs homosexuels refoulés.

Freud n’a jamais mené à terme son projet de rédiger un ouvrage consacré à la méthode psychanalytique qui pourrait enseigner cette méthode aux personnes intéressées ne pouvant se rendre à Vienne pour recevoir son enseignement, mais l’essentiel de ses idées sur la technique font l’objet d’une série d’articles plus ou moins courts publié entre 1904 et 1919 (regroupés sous le titre La technique psychanalytique en 1953) :

  • La méthode psychanalytique (1904)
  • De la psychothérapie (1905)
  • Perspectives d’avenir de la thérapeutique psychanalytique (1910)
  • A propose de la psychanalyse dite « sauvage » (1910)
  • Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse (1911)
  • La dynamique du transfert (1912)
  • Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique (1912)
  • Le début du traitement (1913)
  • Remémoration, répétition et élaboration (1914)
  • Observations sur l’amour de transfert (1915)
  • Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique (1919)

Freud y expose sa longue expérience de praticien, sous forme d’une série de recommandations. A travers cette approche pratique, il présente les éléments qui constituent le fondement de la méthode psychanalytique, telle qu’elle est toujours appliquée à l’heure actuelle.

On peut constater que les nombreuses questions soulevées par Freud entre 1904 et 1919, sont toujours d’actualité : compte-tenu des découvertes récentes des neurosciences et nouvelles possibilités psychopharmacologiques, pourrions-nous nous passer de la psychanalyse ? Pouvons-nous apporter la « preuve » scientifique de l’efficacité de la psychanalyse ? Les méthodes thérapeutiques qui se veulent plus rapides et moins coûteuses que la cure analytique offrent-elles des résultats comparables à long terme ? Toutes ces questions sont déjà posées par Freud qui espérait qu’elles recevraient une réponse dans un avenir proche…

En 1912, avec Totem et tabou, Freud ouvre des perspectives plus larges par rapport à ses écrits précédents, en développant une vision psychanalytique de la nature humaine.

S’appuyant sur les recherches d’anthropologues et d’ethnologues, il établit des parallèles avec les découvertes psychanalytiques, notamment l’interdit du meurtre de l’ancêtre, le père ou son représentant, ou l’interdit de l’inceste (épouser la femme du père), éléments relevant du complexe d’Œdipe.

En 1914, Freud propose un texte difficile : Pour introduire le narcissisme, où il fait le tour des questions que cette notion, le narcissisme, pose à l’ensemble de la théorie psychanalytique.

Les années de la première guerre mondiale 1914-1918 sont pour Freud des années difficiles mais productrices au niveau intellectuel : il est très inquiet pour le sort de ses fils mobilisés, Martin et Ernst puis Oliver ; les patients se font rares, le courrier est irrégulier et les visites exceptionnelles, il souffre de la faim et du froid, le tabac lui manque. Il poursuit néanmoins une correspondance intensive avec Karl Abraham  ainsi qu’avec Ferenczi et Lou Andreas-Salomé.

En 1915, à l’approche de la soixantaine, il décide de rédiger douze essais théoriques qui constitueraient sa Métapsychologie, comme s’il voulait faire une sorte de bilan de son travail. A cet âge, Freud pense en effet qu’il ne lui reste que peu d’années à vivre et la guerre avec ses horreurs ne peuvent qu’accentuer ses préoccupations par rapport à la mort.

Il publie séparément les trois premiers textes en 1915 :

  • Pulsions et destin des pulsions
  • Le refoulement
  • L’inconscient

Puis en 1917 :

  • Complément métapsychologique à la théorie du rêve
  • Deuil et mélancolie

D’après sa correspondance, il avait rédigé les sept autres textes mais il renonça à les publier de sorte que l’ouvrage initialement prévu ne vit jamais le jour.

En 1983, on retrouva néanmoins dans les papiers laissés par Sandor Ferenczi, une copie du douzième essai intitulé Vue d’ensemble sur les névroses de transfert, accompagnée d’une lettre de Freud lui demandant son avis.

Durant les hivers 1915-1916 et 1916-1917, Freud donne une série de conférences qui attirent un public considérable. Elles seront publiées sous le titre Leçons d’introduction à la psychanalyse. Ecrites dans un style oratoire, elles présentent de nombreuses anecdotes et exemples cliniques ce qui explique leur succès toujours actuel.

En 1919 paraît L’Homme aux loups. Extraits de l’histoire d’une névrose infantile : Compte-rendu du plus long traitement psychanalytique entrepris par Freud (4 ans et demi), analyse d’un jeune homme de 23 ans souffrant de troubles psychiques graves. Freud focalise son récit sur la névrose infantile, explorant strate par strate le passé de son patient, préoccupé de démontrer à travers ce cas que la névrose de l’adulte est fondée sur une névrose infantile et que la sexualité y joue un rôle déterminant.

En dépit des scissions internes (la défection d’Adler qui souligne le rôle de l’agressivité aux dépens de la sexualité et du Moi aux dépens de l’inconscient, de Jung qui promeut un inconscient collectif contre un inconscient individuel, et une interprétation symbolique du complexe d’Œdipe contre une interprétation sexuelle) et en dépit des critiques, la psychanalyse s’installe comme une nouvelle discipline dans les années 20.

Freud publie en 1919 L’inquiétante étrangeté, inspiré par des œuvres littéraires. Ce texte mentionne déjà la « compulsion de répétition » qu’il est en train d’élaborer en tant qu’expression d’un conflit fondamental entre pulsions de vie et pulsions de mort, notion qui devient centrale à partir d’Au-delà du principe de plaisir, publié en 1920.

L’année 1920 marque en effet un tournant décisif dans la manière dont Freud envisage le fonctionnement psychique. Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud propose une nouvelle hypothèse : alors que jusque-là il avait pris pour modèle le « principe de plaisir/déplaisir » (le patient souffre de ses symptômes, il sollicite le thérapeute pour en être délivré et retrouver le plaisir de vivre), il a constaté que certains patients ne supportent pas d’être soulagés de leurs symptômes et rechutent au moment où ils devraient aller mieux, d’autres reproduisent leurs traumatismes et leurs souffrances, sans parler de la destructivité des patients dépressifs, toxicomanes ou  pervers. Il postule donc que le fonctionnement psychique est régi par un conflit plus fondamental que le principe de plaisir : le conflit entre une pulsion de vie, Eros, dont la libido fait partie et une pulsion de mort, thanatos, dérivant du besoin biologique de tout organisme de retourner à son état initial, inorganique [« le but de toute vie est la mort […] Le non-vivant était là avant le vivant »].

Il accorde désormais plus d’importance aux affects d’amour et de haine, à l’ambivalence, aux processus d’identification, aux relations d’objets, à l’angoisse, au deuil et à la culpabilité.

L’ombre de la mort se fait en effet plus dense autour de Freud : nous avons vu l’impact de la Première Guerre mondiale ses souffrances et ses privations, la mort omniprésente, l’effondrement de l’Empire austro-hongrois [1er conflit à l’échelle mondiale, la « der des der » où ont pris part plus de 60 millions de soldats, jeunes appelés pour la plupart, a fait 9 millions de morts, soit une moyenne de 6000 morts par jour, 20 millions de blessés, 8 millions d’invalides dont les « gueules cassées », nom donné aux mutilés de guerre qui survivent grâce aux progrès de la médecine malgré des séquelles physiques très graves, ce qui est un phénomène nouveau]. On peut mentionner également la Révolution russe de 1917 et l’exécution du Tsar Nicolas II et de toute sa famille ; l’épidémie de grippe espagnole de 1918, 1ère pandémie de l’ère moderne, la plus mortelle de l’histoire du fait de l’état de faiblesse des gens après la guerre et des importants déplacements de population : un milliard de malades, 30 millions de morts selon l’Institut Pasteur, jusqu’à 100 millions selon de récentes réévaluations incluant les pays asiatiques, africains et sud-américains. Là encore les personnes décédées sont souvent de jeunes adultes (Guillaume Apollinaire, Egon Schiele en font partie).

Pour Freud lui-même c’est une période de deuil : en 1920 sa fille Sophie, enceinte de son troisième enfant, est emportée en cinq jours par la grippe espagnole, plusieurs de ses proches disparaissent : le psychanalyste Victor Tausk qui se suicide, un ami et mécène hongrois, Anton Von Freud frappé par un cancer.

Dès 1917, on a détecté chez Freud une atteinte cancéreuse du palais, sans doute provoquée par le tabac, celle-ci s’étend et il doit être opéré le 20 avril 1923. C’est le début d’années de souffrance, d’une succession d’interventions chirurgicales (il sera obligé de porter une prothèse maxillaire, son « monstre »).

Freud tiendra compte de la nouvelle théorie des pulsions ainsi que des réflexions entreprises en 1921 avec Psychologie des foules et analyse du moi, où il met en avant les processus d’identifications successifs qui vont former la personnalité de l’individu et son caractère, lorsqu’il introduira en 1923, une nouvelle division du psychisme, une « seconde topique », moi/ça/surmoi, avec Le Moi et le ça (1923).

Après avoir introduit le conflit fondamental entre pulsion de vie et pulsion de mort, ainsi que les concepts de moi/ça/surmoi, une mise à jour de la notion de masochisme s’imposait. C’est ce que Freud propose en 1924 avec Le problème économique du masochisme.

En 1926, Freud avance des hypothèses novatrices sur l’origine de l’angoisse, dans Inhibition, symptôme et angoisse, où il considère l’angoisse comme un affect éprouvé par le moi devant un danger qui s’analyse comme une crainte de séparation et de perte d’objet.

Entre 1926 et 1930, Freud publie successivement trois ouvrages qui abordent différents aspects de la culture et de la civilisation d’un point de vue psychanalytique :

  • L’avenir d’une illusion (1927) où il réaffirme que la religion est fondée sur le besoin d’illusion qui habite l’être humain qui cherche à se protéger des dangers et des angoisses de l’existence.
  • La question de l’analyse laïque (1926).   La question divise alors la communauté psychanalytique : doit-on ouvrir la pratique de la psychanalyse aux non-médecins [position à laquelle Freud est favorable depuis le début et il la réaffirme ici], ou la réserver uniquement aux médecins ?
  • Malaise dans la civilisation (1930) où il met en perspective l’équilibre précaire de l’être humain dans une civilisation destinée à le protéger mais qui risque paradoxalement de le détruire, cet équilibre n’étant que le reflet du conflit fondamental entre pulsion de vie et pulsion de mort.

En 1930, l’année ou meurt Amalia, sa mère, Freud reçoit à sa grande surprise, le prix Goethe qui le reconnait comme écrivain, saluant la langue classique et élégante d’un savant qui n’a cessé d’écrire.  Ce prix d’une grande valeur symbolique à la veille de la Seconde Guerre mondiale,  amplifie publiquement les liens amicaux et épistolaires que Freud n’a cessé d’entretenir avec les grandes figures de la culture de son temps : Thomas Mann, Romain Rolland, Stefan Zweig etc.

Deux ans plus tard (1933) Freud publie les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, suite des Leçons d’introduction à la psychanalyse (1916-1917), afin de remettre à jour la théorie à la lumière des apports postérieurs au « tournant des années 1920 » ; façon pour lui de tourner une nouvelle page, la page d’une vie qui approche de sa fin.

De 1924 à 1938, date de sa mort,  Freud donne une série d’articles où il cherche à déterminer quels sont les mécanismes de défense spécifiques à la psychose, aux perversions, la différence entre névrose et psychose, introduisant la notion de « déni de réalité » et établissant une distinction entre négation et déni :

  • Névrose et psychose (1924)
  • La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose (1924)
  • La négation (1925)
  • Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes (1925)
  • Le fétichisme (1927)
  • Le clivage du moi dans le processus de défense (1938 paru en 1940)
  • Abrégé de psychanalyse (1938 paru en 1940)

Les ultimes écrits techniques de Freud, consacrés à la cure analytique,  paraissent en 1937 :

  • L’analyse avec fin et l’analyse sans fin
  • Constructions dans l’analyse

En mai 1933 les ouvrages de Freud ont été brûlés en Allemagne lors des autodafés nazis. Freud refuse de s’exiler jusqu’en mars 1938, lorsque les Allemands entrent à Vienne (Anschluss le 12 mars, l’Autriche est annexée par l’Allemagne). Les bureaux de la maison d’édition psychanalytique, Verlag, sont perquisitionnés et détruits,  sa fille Anna est arrêtée et retenue une journée par la Gestapo. Freud menacé par le régime nazi, finit par quitter Vienne avec l’aide de Marie Bonaparte, pour s’exiler à Londres et « mourir en liberté » selon ses termes. De sa famille proche, il  laisse à Vienne quatre femmes âgées qui n’ont pu obtenir l’autorisation de sortie et qui périront dans les chambres à gaz nazies.

Dès son arrivée à Londres, Freud se remet au travail. Son œuvre testamentaire, publiée quelques mois avant sa mort, est consacrée au personnage de Moïse (L’homme Moïse et la religion monothéiste 1939), fondateur du judaïsme, l’une des figures historiques qui ont le plus intrigué Freud.

L’état de Freud se détériore inexorablement, son cancer de la mâchoire ayant récidivé depuis 1936 : il subit une dernière opération en septembre 1938, en février 1939 une récidive du cancer est inopérable, il continue néanmoins à recevoir des patients jusqu’au mois d’août,   il meurt le 23 septembre 1939, après avoir demandé à son médecin, Max Schur, d’abréger ses souffrances comme il le lui avait promis.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :